AUTOUR DU GRAXD LAC
penser, se termine l'historique du grand lac des Esclaves.
Bien que cette contrée subarctique soit devenue foncièrement anglaise, tous les noms géographiques en sont demeurés francais, à cause de la nécessité où se trouvent les officiers de la Compagnie d'Hudson de se plier aux exigences de leur position, qui les oblige à avoir à leur service des Canadiens et des Métis français à titre d'interprètes, de guides, de voyageurs et de charpentiers.
Plusieurs écrivains britanniques ont montré une certaine indignation de l'infatuation prétendue qu'ils ont attribuée aux Métis issus de notre sang. Ils les ont accusés de s'obstiner à parler et à agir comme s'ils étaient encore sujets français, et que le Nord-Ouest constituàt toujours une portion de la Nouvelle-France d'antan.
Rier de moins sérieux quece reproche. Les Métis parlent de la France comme de leur patrie, parce qu'ils en sont issus; parce qu'ils sont et demeurent Français par le cœur et les sentiments, tout en étant sujets britanniques par le fait brutal de la conquête. Voilà tout. Quoi de plus légitime ? On entend, en effet, ces bons Créoles appeler neige française la neige folle et fondante de l'automne ; parce qu’elle ressemble à celle que leurs pères avaient connue dans la mère-patrie. Ils appellent canard de France, le mallart à la gorge irisée, qui immigre de la Cheasapeake ou des Florides; parce que c’est le même oiseau que leurs pères avaient chassé dans les marais de la Sologne. Ils ont baptisé souliers français les chaussures solides mais peu élégantes qu'ils recoivent de Glascow ou d'Édimbourg, par opposition aux minces brodequins dènè ; parce que cette chaussure est analogue à celle dont firent usage leurs pères, les Françüs d'France. Y a-t-il rien en ceci qui puisse blesser l'amour-
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propre de leurs conquérants et mériter aux Métis le mépris d’un Thomas Simpson ? C'est ignorance et simplicité, de leur part, et non point fatuité. J'entendis un jour un Métis demander ingénuement à son bourgeois anglais si « l'Angleterre, M'sieu, est aussi grande que Paris, ou bien si c’est une au’ ville du vieux pays de France ».
L'Anglais se mit à rire, comme moi, de cette naïve ignorance, au lieu de s'indigner comme l’eût fait l’explorateur cité plus haut.
Toutefois, je dois convenir que les Danè donnent à nos compatriotes canadiens ou métis un nom qui est, pour leurs maîtres anglais, une injure implicite et constante que ces Indiens leur jettent à la face.
Ce nom est Banlay, ccatraction de Ba-ni-volay (Pour lui est la terre, Celui auquel la terre appartient). Depuis le Portage des Grenouilles jusqu'aux rivages esquimaux, le nom des Français à le même sens dans quelque dialecte que ce soit.
Ceci est bien fait pour irriter l’'amour-propre de gens que ces mêmes indiens ne nomment pas autrement que les Habitants de la Maison de pierre; un nom banal.
Jamais je n'ai entendu dire à un Indien se donnant des louanges : « Je ressemble à un Anglais, à un Américain. » Non, sa comparaison est toujours en faveur des Francais.
— «Si, Banlaylastte sit» (Moi, je suis un vrai Francais, moi.) Gombien de fois cette phrase n’a-t-elle pas été proférée en ma présence, par des sauvages qui cherchaient à se grandir dans mon estime ! Et ils n’éprouvent aucune fausse honte à la répéter devant les Anglais eux-mêmes, auxquels, par compliment, ils apeliquent alors l’épithète de Français.
Tel, dans l'Orient, le nom de Francs est devenu un nom cosmopolite qui s'applique à toutes les nations occidentales de l'Europe.
Mais les Dènè ne s’en tiennent pas là. Ils sont assez peu courtois à l'égard de leurs nouveaux maitres pour les prendre comme terme de comparaison, lorsqu'il s'agit de toute autre chose que d'esprit, d'udresse ou de valeur. C'est absurde, c'est faux ; mais qu'v pouvons-nous faire?
En présence de cette situation des esprits qui créait aux commercants anglais une réputation d'infériorité visà-vis de leur propres surbordonnés d'origine francaise, que firent les officiers de la Compagnie d'Hudson? Ils commencèrent par éliminer de leurs barques tous les Métis iroquois, les plus braves d’entre les sang-mélés. L'année 1862 vit partir les derniers. Puis ce fut le tour des Canadiens-Francais. Enfin 1ls se refusèrent à introduire dans les districts du nord des Métis de Manitoba, se contentant de racoler, pour le service de leurs barques, des équipages saulteux ou savanais protestants, à demi civilisés, et gouvernés par des Métis orcadiens ou écossais.
C'est à peu près le seul élément que l’on trouve aujourd'hui dans les barques qui se rendent encore au Portage la Loche, depuis le tort Garry.
Cependant, comme il demeurait dans l'intérieur du Pays d'En-Haut et jusque dans les forts les plus reculés du Mackenzie, un certain noyau de bonnes familles canadiennes ou métisses d'origine française, qui y avaient vu le jour et qui ne voulaient pas abandonner leur froide et lointaine patrie, la Compagnie ou plutôt le principal de ses agents à Manitoba décréta que, à partir de l’an de grâce 1866, ladite Compagnie n'accorderait plus le prèt ou nourriture quotidienne qu'aux individus masculins susceptibles de travailler et qui accompliraient leur
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tâche. Les mortes-payes, telles que femmes, enfants, vieillards, ne devaient être nourries que lorsqu'elles travailleraient pour leur fort respectif.
Jusque-là, rien de contraire à la bonne justice. Nulle part on ne nourrit les gens oisifs.
Mais ce en quoi la Compagnie d'Hudson outrepassa ses pouvoirs et ses droits, dans l'espoir peu honorable de décourager ces fils de Francais et de les porter à évacuer le pays, fut en défendant le mariage à tous les jeunes gens employés à son service, sous peine d'élimination ipso facto.
C'était tyrannique et immoral. C'était encourager le libertinage, et mettre obstacle au peuplement du pays.
Les Métis avaient été accoutumés de longue main à ètre bien rétribués, copieusement nourris, et à ne travailler que peu ou prou. Ce système absurde était le fait de quelques bourgeois de la première Compagnie, qui, pour cultiver la popularité, oublièrent trop les intérêts de leur société. Les Métis ne purent donc se voir réduits à la portion congrue, par la Compagnie Financière Internationale qui succéda à l’ancienne Compagnie de la Baie d'Hud. 3n, sans que leur indignation n’en fût quelque peu soulevée.
Ce fut grâce à leurs pasteurs qu'ils courbèrent le dos devant la nouvelle loi, dont ils ne pouvaient que difficilement reconnaitre l'équité, eu égard au mauvais pli qu'ils avaient recu et si facilement contracté. Mais partout au monde on ne nourrit que les gens laborieux. Pourquoi seuls auraient-ils fait exception?
Is s'en consolèrent en se livrant à un petit trafic clandestin avec les Indiens pourvoveurs des forts-de-traite. Ceux-ci, autant par aftection que par intérêt, firent pas-
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ser én petto aux Métis, les provisions sèches nécessoires à leur famille; et le tour fut joué.
D'ailleurs, les femmes se mirent bravement à ‘’ouvrage, Au lieu de nonchaler et de muser tout le long du jour, ou de trimer leur temps en broderies inutiles, elles s'en allèrent pécher des lottes et des brochets; elles se chargèrent de bûcher le bois de chauffage dans la forêt, ou de ramas. ser le bois mort. Elles tendirent des lacets aux légions de lapins arctiques (lepus americanus) qui pullulent dans les forèts. Elles se rendirent agréables à leur bourgeois par maint petit office de ménage, et gagnèrent ainsi surabondamment leur vie.
Quant à la loi prohibitive du mariage, personne n'en tint compte. On la considéra comme injuste et non uvenue. La jeunesse, encouragée par ses prêtres, continua à se marier comme ci-devant, sachant bien que, lors même qu'elle encourrait transitoirement l'ire des chefs-de-poste, ceux-ci ne pourraient manquer de la rechercher comme par le passé, à cause de ses aptitudes naturelles et spéciales.
Les nouveaux règlements de la Compagnie d'Hudson n'ayant pu dégoûter les créoles français de son service, cette société inonda les districts du Nord de matelots et de pêcheurs orkneys et écossais.
« Ces petits n’Anglais », ainsi que les stylèrent nos Métis, tous de sang gallique et partant gaulois, se montrèrent si aimables, si enjoués, si bons compagnons avec Métis et Indiens, en dépit d'une moralité souvent douteuse, qu'ils gagnèrent aussitôt les bonnes grâces de tout le monde.
Et toutefois, tout hommes du nord qu'ils étaient, ils n° se com,lurent pas longtemps dans le Nord-Ouest du
Canada. Ils ne purent v prendre racine ni y faire souche.
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Matelots et pêcheurs font de piètres marcheurs et de piètres voyageurs. Ce n'est que comme pêcheurs et mariniers qu'ils montrent des qualités incontestables. Ce fut surtout à ces pauvres jeunes gens, dépaysés et nostalgiques, plaints par les Métis eux-mêmes, que les Dère, souvent discourtois, appliquèrent le terme peu parlementaire de Mansila, parce qu'iis avaient toujours la malchance de se geler, de se couper, ou de s'égarer en voyage, quand ils n'y faisaient pas les dents longues. Cependant, un petit nombre d’entre eux se distinguèrent par les qualités qui font l'homme du nord parfait.
Bref, ces malheureux, qui avaient été trompés par la Compagnie, lors de leur embauchage, ne demeurérent dans le Nord-Ouest ane deux ou trois années, et partirent par grandes escouades, dès 1872.
Les agents de la Compaguie d'Hudson avaientcependant tenté l'impossible pour que le public indien transportàt à l'élément britannique le nom de Zanlay ou Francais, dont ils étaient jaloux. Ils ne désignaient plus leurs nouveaux serviteurs highlanders ou orkneys que sous cette épithète honorable. Et depuis lors, tous les Anglais et les Écossais du grand nord sont devenu Francais c’estï-dire Banlay. Ils ont préféré adroitement se mettre dans notre peau, en assumant modestement notre succession, que de se cabrer avec animosité contre un élément qui possédait de longue date la confiance des Peaux- Rouges,
Une mutation nominale à peu près analogue s’est opérée depuis cette époque dans le Canada civilisé, lui-même. Mais là, c'est un autre esprit qui l'a dictée. Non point l'esprit de conciliation et d’estime dont firent preuve les officiers de la baie d'Hudson ; mais cet esprit d’acrimonie mesquine et de haine gratuite qui anime les Irlandais
orangistes, de l'Ontario, contre l'élément catholique du Bas-Canada. Eux seuls s'appliquent maintenant le nom de Canadiens, que portaient jadis nos compatriotes nés en Canada. Tandis que ceux-ci ne sont plus, pour les Ontariens, qu'une race inférieure, stigmatisée par le sobriquet de C'anaks.
Je dois répéter, pour la région du grand lac des Esclaves et du Mackenzie, ce que j'ai dit du Canada et de la Louisiane, par rapport au métissage. Le Francais s'y est assimilé l'élément peau-rouge en convolant à de véritables mariages avec les filles danites, et en procréant une famille métisse, héritière du nom, de l'esprit, de la religion et des mœurs des Francais.
L’Anglais, au contraire, s'est seulement servi de l'élément peau-rouge pour des fins d'intérêt ou de jouissance matérielle et transitoire, sans songer à faire souche.
Les familles métisses du Nord-Ouest sont donc françcaises ou tout au moins catholiques. Les Métis demeurés isolés dans les bois, auprès de leurs mères Indiennes, ou bien élevés à l'indienne, sont presque tous des rejetons de la bourgeoisie britannique ou tout au moins protestante. Je pourrais citer des noms à l'appui. Les convenances m'en empêchent; mais ceux qui ont habité et pratiqué l'extrême Nord-Ouest savent bien que tel est le cas.
Le prestige et la générosité de l'Anglais l’ontfait cependant respecter des Indiens, alors même qu'il leur laissait en partant, un souvenir vivant de ses vertus et de sa race. Seul, le Francais s’en est fait aimer, en demeurant au milieu d'eux après se les être assimilés. Les premiers séjournent et partent. Les seconds habitent et meurent sur place. C’est donc toujours et seulement à ces derniers
race.
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