‹ Autour du Grand Lac des Esclaves [microforme]Chapitre 25 sur 70 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Esquisses de la vie du Nord

A bientôt le cercle arctique, — Monotonie de la vie du nord. Exagération des Indiens, — Une famille de Tehippewayans «4 home. — Potage au cuir bouilli, — Tripes de roche, — Voyigeurs égarés sur le lac des Esclaves, — Angoisses et vaines recherches. — Les nababs du nord. — À Christmass repast. — Comment Tsépan-khé confondit une circonférence avec une ligue droite. — Nouveaux égarements.

Après six mois de solitude sur l'ile de l'Orignal, je fus réveillé en sursaut, une nuit du commencement d'octobre, par la voix familière de mon serviteur Pépin, Un confrère, M. Lallongé, venait inopinément d'être débarqué sur l’île par une barque venue du fort Simpson, chetflieu du district Mackenzie.

Il s'agissait d’un nouveau changement, le troisième que je subissais en moins d’une année. M. Seguin était revenu de Youkon au fort Bonne-Espérance. Son arrivée avait déterminé le départ de M. Lallongé, que M. l'administrateur envoyait à Saint-Joseph pour m'y remplacer, avec ordre pour moi de descendre au fort Bonne-Espérance, dès le printemps prochain, pour y succéder à M. Grollier, dont la vie déelinait à vuc d'œil.

Que ne m'y avait-on laissé aller, l'automne d'auparavant, ainsi que j'en avais reçu l’ordre, à la Rivière-Rouge,

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Au préalable, j'étais invité à aller visiter les Indiens Flancs-de-chien, au fort Raë, Aussitôt je conçus le dessein de me rendre de ce dernier poste au fort Bonne-Espérance, par l'intérieur du pays et sans revenir sur mes pas à l’île de l'Orignal, Je ne fi: part de mon projet à personne, de crainte de rencontrer de l'opposition chez mes confrères.

La première neige de l'hiver tomba le 27 septembre, mais elle fondit. Il en tomba de rechef, le 11 octobre, et celle-là demeura sur terre jusqu’à la fin du mois d’avril suivant, sans éprouver aucun dégel.

Depuis longtemps le gibier empenné avait repris la route du sud, se formant en grands voliers qui avaient l'apparence d’un V renversé ou d'un coin, pour mieux fendre l'air.

Les poissons s'étaient enfoncés dans les eaux les plus profondes, que la gelée ne peut atteindre. Nous avions tendu au large nos longues lignes de fond aux truites saumonées. Elles nous approvisionnèrent bientôt d'excellents poissons, dont le poids, en moyenne, était de do livres.

Avec les derniers animaux s’éloignèrent les derniers Peaux-Rouges, et nous demeurâmes, M. Lallongé et moi, seuls pendant tout l'hiver. Tour à tour nous faisions la cuisine, nous büchions notre bois de chauffage, et remplissions le métier d’instituteurs, lui à la mission, moi au fort Resolution.

À trois ou quatre heures de l'après-midi, j'étais de retour avec la nuit. Nous allumions alors notre lampe antique, qui me rappelait le Æalen grec et provençal, et, à

sa lumière rouge et fumeuse, nous étudiions le tchippe- Wayan jusqu'au souper.

Notre nourriture, abondante et substantielle, variait peu. Elle se composait de viande d’élan ou de renne, de poisson-blanc ou de truite, de pommes de terre et de navets blancs. Ni pain, ni vin, ni fruits, ni autres légumes. Nous avions du laitage, car la mission possédait une vache, et une vache rare, puisqu'elle se contentait fort bien de poisson bouilli, lorsque le foin lui faisait défaut. D'un herbivore nous avions eu le talent de faire un carnassier.

Mais l'ordre arriva du Rapide de vendre notre pauvre Blanchette, et nous dûmes nous sevrer de beurre et de laitage.

Après avoir bien employé nos journées crépusculaires, nous prenions notre repos chacun sur un lit de camp en simples planches, à peine recouvertes d’une peau de bison. On dort là-dessus comme sur le plus moelleux édredon, sans être forçat ni trappiste.

Ainsi s’écoula notre hiver, dans la paix, le travail, l'étude et les privations qu'imposait la nécessité. Nous comptions toutefois parmi les plus fortunés du pays, puisque nous avions des serviteurs et des servautes, et que nous étions bien pourvus de vivres.

Les dimanches et les fêtes nous apportaient seuls quelques distractions. Ces jours-là, tout le personnel du fort Resolution, à l’exception d'un seul homme laissé comme gardien, prenait le chemin de Saint-Joseph pour venir assister aux offices de l'Église. Les protestants y venaient aussi ; Car 1ls étaient, comme les catholiques, de strictes observateurs du précepte dominical.

Dès neuf heures, la baie congelée se couvrait d’une pittoresque procession d'hommes, de femmes et d'en-

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fants aux costumes bigarrés. Les lourds caftans gris, blancs, bleus ou noirs, à capuchon, les fourrures de castor et de loutre, aux reflets plombés ou fauves, les plaids écossais, carreautés de couleurs vives, les ceintures fléchées et multicolores, les robes rouges, les châles bleus ou blancs à grands ramages, les couvertures arc-en-ciel, 5 igeaient en longues files sur la surface blanche et immobilisée de cette petite portion du grand lac des Esclaves.

On y entendait retentir des appels d'enfants, des hurlements de chien, — car le plus grand nombre arrivaient en traineau, — les gais refrains des chansons canadiennes, des claquements de fouet, le craquement des raquettes sur la neige gelée, les joyeux carillons des sonnettes d'argent et des grelots de cuivre qui ornaiecnt l'attelage des chiens de trait.

E ontrantchez nous, on faisait cercle autour du grand po le fonte ronflant et tout rouge, qui occupait le milieu de la salle que nous allions bientôt transformer. en chapelle. C'était un moment de franche gaité et de douce expansion, un échange de poignées de mains et de compliments sincères, une scène de parfaite fraternité et d'égalité joyeuse. Le sauvage y coudoyait le bourgeois anglais, les serviteurs y frayaient avec leurs maitres. Toutes les divergences de conditions et de races étaient oubliées. On était en présence de Dieu.

Malheureusement, à défaut de journaux et de toute espèce de nouvelles, le sujet ordinaire, inépuisable et toujours renaissant de toutes les conversations n'était autre que les qualités, les gentillesses ou les malices des chiens de trait. Chacun se vantait de la possession de quel- Que fabuleux coursier, évitant avec grand soin de critiquer les défauts des chiens d'autrui, ce qui aurait été

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une injure plus sanglante que d’insulter leurs propriétaires mêmes,

Ces jours de dévotion étaient fes seules fêtes qu'eussent ces heureux hyperboréens. C'était également les nôtres, Aussi comme ils étaient exacts au rendez-vous hebdomadaire © Quel soin de leurs personnes, quelle tristesse lorsque leur tour venait de garder le fort ! Les pompes bien modestes de notre chapelle, qu'une grande porte à doubles vanteaux séparait seule de la salle, étaient leurs seuls spectacles ; nos chants et ma concertina leur seule musique, à moins que le commis n'apportàt son violon pour accompagner les hymnes sacrés ; nos discours étaient leurs seules härangues parlementaires ; nos récits d'Europe, leurs seules gazettes officielles.

Ce que je dis ici du grand lac des Esclaves, je dois le répéter une fois pour toutes de chacun des forts dans le voisinage desquels j'ai séjourné pendant vingt ans, de toutes et chacune des missions du Nord-Ouest où j'ai résidé, Je ne veux plus revenir sur ce chapitre. Le genre de vie y est le mème, l'existence aussi monotone, la vie aussi retirée, aussi anachorétique.

Dans le courant de l'hiver, je fis un court voyage de quelques jours à la raquette, sur la rivière des Esclaves, pour la visite d'un jeune Dènè malade. C'était Dyiyé-hoanr, le Fruit sec, mon nouveau chasseur, qui était venu me chercher.

— « Père, me dit-1l, mon beau-frère, le Jeune Rat, D:en-asè, se meurt et t'appelle auprès de lui.

— « Mange-t-il encore ? » lui demandai-je. Et sur sa réponse affirmative, je le rassurai sur les conséquences de son mal, lui promettant qu'il en serait bientôt remis.

Le Dènè est si outré dans ses expressions figurées, qu'il faut bien se garder de prendre celles-ci à la lettre. Il y à

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