‹ Autour du Grand Lac des Esclaves [microforme]Chapitre 27 sur 70 · RE PE AR ES RES · texte numérisé non relu

RE PE AR ES RES

Cependant, quatorze jours après sa première visite, Djiyé-koanè revenait encore nous annoncer qu'il tenait à notre disposition la viande d’un orignal qu'il venait de tuer pour nous. Puis il me répétait comme la première fois :

— « Le Jeune Rat se meurt, te dis-je. Ne viendras-tu pas le voir ?

— « Mange-t-il encore? lui demandai-je, comme auparavant.

— « Plus du tout, répondit-il.

— « Oh! alors cela commence à devenir sérieux. Je te suis à ton campement. » Et je m'y rendis le lendemain en compagnie de mon serviteur Pépin.

Après avoir serré silencieusement la main à toute la famille, j'allai m'asseoir, jambes croisées, au fond de la tente de peau, à la place d'honneur, c’est-à-dire à celle du père de famille. L'étiquette et la préséance trouvent le moyen de se faufiler même sous l'humble cahute de l'enfant des bois ; tant il est vrai que l'égalité absolue des conditions est chose incompatible avec l’humaine nature.

Dans les loges danites, le milieu, {sa-nizè (milicumilieu), est occupé par le père, dénè-loa (l'homme-milieu). A sa droite se placent les enfants, bé yazé (ses petits), parrang de naissance ; à sa gauche, sa femme, bé étsé-yanne (la vieille ouverte). S'il est bigame, le mari s'assied entre ses deux femmes, et les enfants en regard, de l'autre côté du foyer central.

La place de la mère de famille ou de la plus ancienne des femmes est toujours à côté de la porte, de manière à ce qu'elle puisse entretenir le feu, dont l'aliment est déposé ordinairement sur le seuil même du logis. Ainsi le veulent l'antique usage et la routine. Il en était ainsi

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du temps d'Abraham. De partout la femme est la gardienne et la pourvoyeuse du foyer.

Mais si un étranger de marque est recu sous la tente du Dènè, celui-ci lui cède sa place, par courtoisie, et fait asseoir son hôte au milieu de la loge, du côté opposé à sa femme. Avant d’être chrétien, il lui cédait même celleci, ou sa fille, ou sa plus jeune épouse. L'hospitalité lui faisait oublier la bienséance. Chrétien, il sait faire respecter son honneur et l’honneur des siens.

Aussitôt arrivé, je m'occupai de mon jeune malade, dans lequel je ne constatai qu’un rhume très fort et négligé. Il était loin d’être à l’agonie, et même je m'aperus bientôt que son plus grand mel était une faim cruelle, que nul ne s'empressait de satisfaire, à cause de la pénurie de vivres où étaient ces bonnes gens.

Le Jeune Rat était, en effet, un orphelin, et, chez tous les sauvages, un orphelin est un pauvre hère condamné à toutes les souffrances, voire à toutes les abjections, jusqu'à ce qu'il ait fait preuve de capacité et qu'il soit parvenu à se suffire à lui-même. Son nom, fsin-nay, souffredouleur, ou foinay-tsé, celui qui sort en pleurant, indique suffisamment quel lot l'attend en ce monde. Oh! que c'est bien là la courte mais énergique définition d’un malheureux privé dès le bas âge de ses protecteurs naturels, et qui vit de la charité et de la pitié publiques parmi des étrangers !

Je satisfis à la piété et à la religion du jeune Tchippewayan, je lui administrai un médicament et lui en laissai d'autres pour les jours suivants, l'assurant qu’ilne mourrait pas de cette indisposition. Par le fait, il se remit promptement et parfaitement.

Notre appétit avait été aiguisé par la course que nous venions de faire depuis trois heures du matin à quatre

beures de l'après-midi. Aussi la femme du chasseur s'enpressa-t-elle de faire chaudière, suivant l'expression des Métis. A défaut d'autre viande, l'élan que l’on nous destinait fut mis à contribution.

Sur ces entrefaites, arrivèrent deux petits ours blancs qui apportaient deux lapins et deux gelinottes, produit de leur chasse de la journée ; les uns et les autres aussi blancs que les petits chasseurs. C'étaient les fils de Djiyé-hoanè, deux enfants de neuf à onze ans, entièrement vêtus de peaux de lièvre tricotées en maillot. Leur vêtement sans couture les couvrait de la tête aux pieds, capuchon, moufles et chaussure compris. C'est ce que l’on nomme l’habit à la Samoyède. Il est répandu dans tout le nord des deux hémisphères, à partir de 60° de latitude nord.

Je reviens à ces enfants. lei tout le monde travaille, et une petite enfant, une vieille femme décrépite et blinante, tirent souvent la famille du péril par leur initiative et leur habileté. Quelle école salutaire que la solitude absolue !

Lapins et lagopèdes furent écorchés ou déplumés, vidés, puis lancés dans le chaudron, sans plus d’apprèts

Une demi-heure après, la digne cuisinière, tirant d'un sac de cuir, qui lui servait d'oreiller, une unique assiette en fer-blanc, qui n’avait jamais connu de récurage, la fit passer par le feu, l’essuya proprement avec un pan de sa robe de cuir, et me la présenta chargée de la moitié d'un lapin et de la moitié d’une gelinotte. Elle me prenait évidemment pour une sorte de Gargantua.

J'eus quelque peine à vaincre mes répugnances. Cependant je ne laissai rien paraître de mon dégoût, et, comme j'avais faim, je vins à bout de ma portion, m'étonnant moi-même de ma voracité.

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Alors seulement je m'apereus que j'avais mangé tout seul, et que, par déférence, mes hôtes avaient attendu que j'eusse fini pour commencer leur repas. Pas si sauvages qu'on les pense, les bons Tchippewayans. Néanmoins, ils me servirentencore, avec eux, deux côtellettes d'élan, longues comme des sabres, sur lesquelles mon jeune râteliers’épuisa en vains efforts. Ne pouvantvenir à bout de cette chair coriace et à moitié crue, j'en gratifiai mon jeune malade dont les yeux pétillants de désirs étaient rivés sur cette viande, si peu apétissante pour ma délicatesse.

Je croyais le repas terminé, lorsque Marc me demanda d'un air moitié plaisant, moitié sérieux, si je voulais goûter du contenu d’un certain vase où l’on voyait un brouet de couleur équivoque. J'hésitais à répondre, eu égard à l’anathème que s'est légitimement attiré tout vase découvert, lorsque je me vis servir d'une colle jaunâtre et gluante que j'avalai bravement sans trop réfléchir à son aspect ni à sa couleur repoussante.

Mais ma langue empàtée rencontrait, dans cette sauce semblable à de Ja moutarde de Meaux, tant de poils d'orignal, de morccaux de charbon, de lamelles de sapin, et autres ingrédients peu culinaires de leur nature, que le cœur me monta dans la bouche. Je repoussai mon assiette d’un air embarrassé, tâchant de ne point trahir la répugnance invincible que j'éprouvais.

Le Fruit-sec, qui m'observait du coin de l'œil, ne put réprimer un franc éclat de rire.

— « Comment trouves-tu cela, Père? Bien mauvais n'est-ce pas ?

— « Si!... non.., pas précisément...; mais enfin, si je savais ce que c'est... »

Nouveaux éclats de rire du maitre de la loge et de toute

sa nichée. Alors il me montra un vieux parchemin d’élan qui servait de portière à la tente enfumée, et dans un coin, un gros fémur d’élan taillé en biseau, qui servait de grattoir à tanner les peaux, comme à l’époque de la pierre brute.

— « Voici, me dit Marc, la substance de la soupe, et voilà l’ustensile de cuisine. Tu viens de manger de la raclure de loge bouillie, de l’el'{pan-tsin! »,

A cette déclaration inattendue, je crus que j'allais compter mes chemises comme par un jour de fort tangage. Et Dyiyé-Kkoané, bien content d'avoir une occasion de se divertir, me provoquait à cœur joie en m'invitant à ne pas me gêner pour boire de l’eau chaude,

J'admirai néanmoins les movens ingénieux que la nécessité et l'amour de la vie inspirent à ces pauvres abandonnés, pour triompher des rigueurs d’une nature rebelle qui les menace de la mort à chaque pas. Il arrive si souvent que les animaux de venaison manquent, que le poisson fait défaut, que les lièvres rongent les lacs destinés à les étrangler! Autant de causes de famine, autant de dangers de mort. Qui de nous, Européens, ne se croirait perdu, dans une position analogue? Qui penserait à utiliser ses vieux castors, à exprimer le jus de ses vieilles chaussures? L'Indien n’y regarde pas de si près. Avant tout il veut vivre et il apprécie le don de l'existence. Il racle done sa tente de peau, il racle le jupon onctueux de madame son épouse, il ratisse ses culottes de cuir, et :l en tire un repas succulent et à bon

marché; ce qui vaut encore mieux que de se brüier la cervelle ou de se jeter à l’eau.

Au lieu de se plaindre et de maudire la vie, en s'ac-

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quittant de ce triste travail, il le fair avec jovialité, et savoure son el'tsan-tsin avec indifférence sinon avec joie. Demain il fera peut être un bon repas ; à quoi bon désesptrer? Les jours se succèdent mais ne se ressemblent pas. Il le sait mieux que personne. Lui seul est vraiment philosophe, sur cette terre de malheur.

Cependant, s’il y a des rochers dans le voisinage, ilira de préférence les gratter plutôt que d'amincir sa tente inutilement; non pas que les lichens gyrophores soient plus succulents que la colle de gants; mais par simple mesure d'économie. De ces cryptogames houillis, il procurera à ses enfants une gélatine insipide, à la vérité, mais qui les arrachera à la mort.

J'ai nommé la #ripe de roche, que l'on devrait plutôt nommer la crasse de roche, comme le veut son nom dènè, the-tsin, rocher-crasse.

Je couchai dans la loge de Dyiyé-koanè, sur la terre glacée à peine cachée par quelques menues branches de sapin. Les petits enfants, revêtus de leur unique maillot à la Samovède en peaux de lapin blanc, furent couchés côte à côte sous une seule couverture également en peaux de lapin, les pieds au fover. Ils ne firent qu'un somme jusqu’au matin, tandis que je passai la nuit à geindre et à attiser le feu, grelottant de froid et ne pouvant fermer l'œil,

L'Indien hyperboréen est comme la marmotte des Montagnes-Rocheuses, autant elle est vive et alerte, en été, autant elle est pigre et dormeuse, en hiver. Ge ne fut qu'à dix heures du matin que cette famille s'arracha des bras de Morphée. La ménagère fut la dernière à se résoudre à revenir à la vie active ; cependant sa couche de branchage était loin d'être un lit voluptueux. Le père, attirant à lui ses enfants, passa ses doigts dans leur che-

velure hirsute pour y mettreun semblant d'ordre ;illeurfit ensuite réciter la prière du matin; puis il leur mit un chaudron entre les mains et les envoya quérir de la neige propre pour alimenter le pot-bouille. Comme la dernière opération de la veille avait été la mastication, elle fut aussi la première du lendemain.

Notre repas achevé, nous reprimes le chemin de l'ile de l'Orignal, où nous arrivämes à la nuit noire et au milieu d’une tourmente de neige. Une bien triste nouvelle nous y attendait. Nous apprimes que le courrier du Nord partant pour l'Europe venait d'arriver au fort Resolution, porté par deux commis anglais; et que ces messieu:s, surpris sur le lac par la poudrerie, y avaient abandonné le prélat qui nous administrait par intérim, ainsi que le fils aîné de Narcisse Pépin, son domestique, qui avaient profité de leur passage au Rapide pour nous rendre visite.

Cette nouvelle nous atterra, et il y avait bien de quoi. Deux hommes seuls sur le lac, à huit heures du soir, au mois de décembre et par une tempête épouvantable, alors que le Xhkama-san soulevait d’épais tourbillons de neige congelée, sans que l’on püût rien apercevoir à quatre pas devant soi; seuls dans la nuit, sur la glace dépourvue de sentier, et par 39° centigrades de froid, c'était la mort, et quelle mort!

Aussi Pépin et moi, n'éprouvant plus aucune fatigue, nous élancâmes sur le lac des Esclaves, suivis du Couteau-Jaune Z'tsépan-khé, les Souliers de peau gâleuse, mon serviteur. Ce n'était pas une bagatelle que de chercher les deux égarés au milieu des ténèbres et de la rage de la tempête. Mais il s'agissait pour eux de la vie ou de la mort, nous n'hésitämes pas un instant.

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