CHAPITRE IX
Sous la tente des Hommes-Chiens
Aimable réception, — Timontsalè l'énergumène. — Jeûne forcé, —
Une horde de Croisés, — Au camp. — La Grande-Ombre, — L'ellonhisme. — Chamans et Voyants, — Noms égyptiens. — Sorciers en révolte, — Méfiance du SoleileReluisant. — Cu-
riosité et légèreté de mœurs des femmes. — Faiblesse du caractère indien, — Une alerte nocturne suivie d'un miracle facile. — Amabilité des Flancs-de-Chien,
Sur un ilot plat du lac Toa-wokksay, toute la peuplade des gens de l’Anus-de-l’Onde était réunie comme une fourmilière immense et grouillante. De longues files de sauvages descendaient du rocher pour venir au-devant de moi. Femmes, vieillards et enfants se hâtaient les premiers, plus curieux que les hommes de contempler un prêtre, personnage dont on leur avait parlé maintes bis, mais qu'ils n'avaient jamais vu.
La plupart reculaient d'effroi dès qu'ils m'envisageaient, retirant la main que je voulais leur prendre. Rien d’éton. tant, c'était la première fois qu'ils voyaient un homme qu ne leur ressemblât point, un être humain à peau adavéreuse, ayant des poils blonds sur la face et sous la te aussi bien que dessus, portant à califourchon sur le nez des yeux de glace qui lançaient des éclairs, et ceéndant comprenant et parlant la langue des Dènè.
Il me souvient de la question que les femmes adressaient à mes compagnons, comme s'ils eussent été plus instruits qu’elles :
— « Asou douné enli on? Est-ce que c’est un homme ?
— « Ta oni on! Pour sûr! » répondirent-ils.
— « Aoatou! tanakkwin, yénikorijia! C'est trop fort! taisez-vous, c'est une merveille ! »
Je me voyais regardé du même œil que les femmes à barbe et les soi-disant hommes sauvages, de nos fêtes de banlieue.
Sur l'île, je fus littéralement pris d'assaut. A l'exemple du vénérable Confidence, grand chef de la tribu, un beau vieillard à cheveux blanes, un peu obèse, c'était à qui me secouerait la main le plus fort, à qui la baiserait pour se signer ensuite dévotement. Des marci! sans fin sortaient de toutes les bouches ; car, afin de produire plus de sensation et pour se rehausser aux yeux de leurs compatriotes, mes compagnons de voyage s'étaient hâtés de proclamer, à mon insu, que j'étais un Grand-Priant, c'est-à-dire un évêque. Je n’eus connaissance de ce fait
que lorsqu'il ne m'était plus possible de dissiper l’impres- |
sion trop avantageuse que j'avais faite dans ce camp. On peut bien s'imaginer que l'examen détaillé de ma personne donna naissance à de curieuses réflexions. de me voyais transformé en Adonis, en Antinoüs, par toutes les femmes et filles de céans, qui ne se faisaient pas faute de le déclarer tout haut, Ah! si ma mère avait été présente, combien elle aurait été fière, elle qui ne m'avait jamais répété que ces mots depuis mon bas âge : — « Quetues laid, mon pauvre enfant, mais que tu es donc laid! »
— «Ïln'y a qu'une chose qui me déplaise pourtant,
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sur Ce visage, s'écria enfin une commère. Ce sont ces affreux cheveux au menton. On dirait un bédzi-tchô1. »
Cette saillie souleva des éclats de rire.
Une foule de remarques aussi amicales, mais aussi peu respectueuses que celle-ci, allaient suivre. Pour y couper court, je fis signe de la main que je voulais parler. Aussitôt le chef Sa-naïndi, le Soleil-reluisant, fit asseoir tout le monde dans la neige, et je délivrai une courte harangue d'arrivée.
de leur dis qu'ayant recu leur message et ayant appris avec joie combien était grand leur désir de changer de vie et d'embrasser le christianisme, je m'étais empressé de les satisfaire, sans aucun égard à la distance, aux difficultés de la route, à mon isolement parmi eux, à l'étrangeté de leur genre de vie, et surtout à l'ignorance où j'étais s'il me serait possible de m’en aller quand je le désirerais.
— « En retour, ajoutai-je, je suis en droit d'attendre de vous de la docilité à mes paroles, la cessation des jonrleries et la fidélité à assister à mes instructions. »
Tous témoignèrent qu'ils étaient prêts à obéir à l'Évangile. Je répète que dans cette tribu il n'y avait pourant que trois néophytes, les trois chefs.
Je m'assurai avec satisfaction que non seulement j'avais
ité compris, bienque je m’exprimasse en tchippewayan,
mais encore que je leur avais plu.
— « Æji dounè, s'écrièrent-ils, éji douné ahentté lon! Voilà un sauvage, voilà un vrai sauvage au moins! » Les bonnes gens croyaient, en me comparant à l'un
lentre eux, me délivrer le compliment le plus flatteur qu fit en leur pouvoir.
!Vieux renne mâle, le cerf du renne.
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Quel est le peuple, si barbare soit-il, qui ne s’estime et ne se croie, de bonne foi, la première nation du monde ? Et nous, Français, qui avons la simplicité de croire être les seuls à posséder cette intime conviction, et qui voulons absoïument la faire partager à nos voisins! En voilà de l’ingénuité.
On me présenta alors, séance tenante, plusieurs malades parmi lesquels un bel enfant de douze ans qui n'avait pour tout vêtement, en dépit de la température encore très rigoureuse, qu'une bandelette de deux pouces de large et une peau de renne. Son nom était bizarre, Ti-mon-tsatè, Il fait le tour de la terre; sans doute un nom imposé par les chamans.
Son père et son oncle, qui le tenaient entre leurs bras, m'indiquèrent l'hypocondre droit de l'enfant comme le siège de son mal. Il n'avait ni fièvre ni apparence de mal. Son corps était potelé, son visage paré des grâces de l’enfance. À ma vue, il témoigna seulement une crainte facile à comprendre, il n'avait jamais vu d'homme noir.
Tout à coup et sans doute sous l'impression de la terreur que je venais de lui causer involontairement, l'en-
fant pousse un cri strident et se renverse inerte dans les
bras de ceux qui le soutenaient. Alors son ventre et son estomac se soulèvent et se crispent dans d’affreuses convulsions, les crampes lui arrachent des hurlements de douleur. Ses deux gardiens s'empressent de saisir lesvis cères, qui se gonflent et se roidissent sous leurs mains,
pour les comprimer de toutes leurs forces. Ils cherchent |
à contenir l'abdomen dont les membranes semblent: éprouver une rigidité tétanique.
Le malheureux l'imontsaté pousse des cris à faire dresser les cheveux à la tête. Il ressemble à un énergumène, à un possédé d'antan. Les deux sauvages pèsent de tout
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d'u con ler yén sac
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leur poids sur ce pauvre petit corps sans pouvoir en contenir les soubresauts. La foule est haletante d'effroi, l'infortuné vocifère sur le rocher, nu comme un ver, se tordant comme lui sous la violence de l’horrible névrose. Il y aurait eu, dans cette scène attristante, la matière d'un tableau empreint d’une sauvagerie unique et digne d'un Michel-Ange.
— « Tu vois, Père, me cria le père de Timontsaté comme mon fils fait pitié. Eh bien, deux fois par jour, le matin et le soir, le serpent entre ainsi en lui, ndhtéwôri yéna denkwé. Vite, baptise-le donc, afin que la vertu du sacrement en chasse le mauvais qui l’agite. »
L'accès dura un quart d'heure en diminuant d'’intensité. L'enfant se calma, il ne fit plus entendre que des plaintes qui allèrent en s’affaiblissant à mesure que les nerfs se détendaient. Finalement il s'endormit. Cette particularité rapproche cette singulière névrose de l’épilepsie,etcependant ce n’était pasle haut mal. Le patient n’écumait point, il ne perdait pas connaissance, il parlait et criait, et le siège du mal au lieu d’être le cerveau était l'hypocondre droit. C'était là l’inexplicable et toute récente maladie du fort Raë. Je me demandai s'il ne fallait pas l'attribuer à certains rapports immondes que la nature réprouve, et dont l'opinion publique, justement alarmée, avait jusque alors accusé ces pauvres Fils-de-chien. Mais comment poser de telles questions à ces sauvages?
Je me demandai aussi si cet enfant ne souffrait pas de la strangurie. On m'assura que non. Mais comment les croire ?
Le soir même, je baptisai l'enfant, qui n’en guérit point. Il alla même en empirant et finit par mourir de cet horrible mal, peu après mon départ de la tribu.
Si chacun avait songé à satisfaire en moi sa curiosité,
personne n'avait pensé à apaiser la boulimie qui me torturait. Mes compagnons de voyage ne contribuaient pas médiocrement à prolonger ma faim-caille.
— « Sur cette terre ! disait l’un, ce Priant a un estomac de passereau. Figurez-vous, mes amis, arè-hhé, que depuis notre départ du fort Raë il n'a pas encore mangi la valeur d'un plat-de-côtes entier. »
— « Il trotte toute la journée comme un vrai caribou, ajoutait le Gouverneur, et peut demeurer plusieurs jours sans manger, comme cet animal.
— « Par pitié, leur disais-je, par pitié, ne mettez donc pas mon estomac à une plus longue épreuve. Si vous avez quoi que ce soit de comestible, ne prolongez pas vos expériences; donnez-le moi donc afin que je reprenne quelques forces ; car je me meurs littéralement de faim. »
Le Soleil-reluisant fit entendre un gros rire bonhomme.
— « Nous n'avons absolument rien, me dit-il. Depuis deux jours je n'ai pas plus mangé que toi. Vois-tu ces petits enfants qui jouent là-bas? Ils sont à jeun comme les grandes personnes. Personne n'a mangé, aujourd'hui, dans toute la tribu. Mais, sois tranquille, ajouta-t-il d'un air plein de confiance, tu m=ngeras demain.
— « Demain ? tu dis demain ?
— « Oui, oui, très certairement. Mes jeunes gens sont partis pour la chasse au renne, dans toutes les directions. D’autres sont allés tendre des filets de pêche dans les lacs d'alentour. Il est impossible qu'aucun n'arrive cette nuit. »
Cette réponse redoubla ma faim, quelques assurances qu’elle contint. Il y avait déjà si longtemps que l’on me promettait de me donner à manger demain! fiez-vous,
e torit pas
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après cela, aux promesses de festins, de la part des sauvages. Des festins montés sur quatre pattes, et qui courent à toutes jambes à travers la forèt!
Nous ne demeurâmes pas moins de deux heures sur ce rocher nu et plat, attendant quoi? attendant que les chefs se décidassent à camper quelque part; car nous avions rencontré la peuplade en marche. Depuis plusieurs jours elle battait l'estrade en quête de rennes, sans en découvrir aucun. Nous venions de voir la première piste du printemps, et c'était nous qui en apportions la nouvelle, Mais elle en pronostiquait un grand nombre d'autres dans un avenir très rapproché. L'époque de la passe était arrivée, et nous nous trouvions sur cette passe même.
Après s'être concertés un petit, les trois gros bonnets de la tribu décidèrent que nous camperions sur la terre ferme, tout en face de l'ilot où l’on avait fait ma bonne rencontre. Je servais d'augure favorable aux consulteurs du sort. On voyait en ce lieu une terrasse naturelle de granit, et, au-dessous, une sorte de terre-plain dont les sapins, victimes d'un ancien incendie, étaient propres à fournir du combustible.
Aussitôt, semblable à une fourmilière dans laquelle on aurait jeté un brandon, cette horde hirsute et machurée s’éparpilla de tous côtés pour ratteler leschiens et rattacher les traineaux. Les petits enfants furent réintégrés qui dans un sac, qui dans un grand chaudron, etsolidement attachés sur les traînes. Chacun rechaussa ses raquettes et la tribu se remit en marche en file indienne.
C'était un spectacle digne d'un Gustave Doré que cette horde de bohémiens incirconcis des steppes, tous descendant du chien, comme les Kodiaks, les Aïnos et les Chochones. On apercevait sur la glace une longue
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