‹ Autour du Grand Lac des Esclaves [microforme]Chapitre 38 sur 70 · LE · texte numérisé non relu

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file de traineaux et de guedets d'une maigreur spec. trale, de femmes courbées sous des faix pesants, ot d'hommes marchant allègrement avec un fusil et un tambour de basque pour toute charge, Sur les côtés fringuaient les enfants. Puis c'étaient des cris, un bruit confus de voix, très graves chez les hommes, sonores et musicales chez les femmes; des imprécations contre les coursiers caniches, de joycuses clameurs jetées au vent, mélées à des refrains monotones de chamans ou do joueurs d'oudz?.

Au milieu du mouvement, je constatai que tout co monde, grands et petits, jeunes et vieux, hommes et femmes, était chamarré de croix. Groix sur la poitrine, croix dans le dos, croix sur les bonnets, croix sur les fourniments de chasse. Il y en avait sur les mocassins et sur les gaines de couteaux, sur le sac plein de lichen blanc qui sert de maillot-berceau aux enfants, voire sur les traineaux et les attelages des chiens. Ges croix étaient généralement blanches ethrodées en verroteries, en soie ou en dards de porc-épie. Mais il y en avait aussi en plomb, en cuivre et en fer. Un jeune homme nommé /'+ {souzé portait au cou une croix de bois de 20 centimètres de long. Son type était absolument celui d'un Indien Cayapo Araguaya, du Brésil, de race caraïbe.

Il n'y avait rien, dans cet appareil religieux et chrétien, qui sentit la manifestation ou l'allusion à ma présence dans la tribu. Ces emblèmes étaient anciens. Ils ne dataient pas de la veille. Ils étaient L symbole ei le témoignage parlant d'une foi vive en Jésus-Christ et en notre rédemption par sa mort sur la croix. En tout cas, si le port de ce signe était entaché de quelque superstition, en dernière analyse il se rattachait au culte du vrai Dieu. Cependant je vis avec peine quelques représentations

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DES ESCLAVES 215 phalliques entremêlées à ces emblèmes chrétiens, Elles ne m'étonnèrent pas, vu la complète ignorance des 7'5a- Kfrwèlè pottine.

Parvenus sur l'emplacement désigné, des perches furent réunies en faisceaux et recurent les nanpali, vastes enveloppes en peaux de renne cousues ensemble, qui rappellent les mapalia phéniciennes. Leur nom signifie l'objet qui s'étend, la tente. Chacun s’occupa des soins de sa propre famille, et je demeurai seul et morfondu sous la neige qui tombait, grelottant de froid et tenant la peau de mon ventre sur mes bras, suivant la pittoresque expression des Dindjié.

Je fis part de mon abandon à Sa-tl'é.

— « Oh! oh! nous pensons à toi, va. Demeure en paix. Seulement, comme tu n’as ni femme ni marmots, prends un peu patience, ou plutôt aide-moi tant soit peu. Ton tour viendra après. »

Lorsque chacun fut confortablement casé, que le feu pétilla joyeusement sous le couvert de toutes les tentes,

que les petits enfants rechignés et affamés furent installès sur des peaux, devant les brasiers flambants, le Gouverneur poussa un cri d'appel.

— « Âoh! «ok ! jeunes gens; venez cabaner notre Père. Le Priant a froid, venez lui bûcher du bois, »

En rien de temps je fus logé. Ma tente devant servir en même temps de chapelle, était beaucoup plus vaste que les autres. Elle se composait de deux grandes nan-

| pali aboutées. C'était une rotonde ouverte par le haut

pour laisser passer la fumée du foyer central, et dont le sol de dur granit avait été recouvert d’une épaisse couche de branches de sapin vert. De cette facon j'avais l'avanage de dormir à la belleétoile sans sortir de machambre. Malheureusement aussi, par cette ouverture supérieure

je devais recevoir tous les dons supernes : neige, grêle, pluie, vent, excepté ce que j'aurais désiré de tous mes vœux : les rayons réchauffants du soleil de mai.

Il me fallait un autel. Comment et avec quoi le fabriquer ? Je fis part de mon embarras à la Graisse-d'Ours,

— « Tu vas l'avoir, me dit-il. Il prit un petit traineau, le décapita de sa tête en volute, le plaça à hauteur d'apui sur deux pieux fichés en terre, et l'autel fut construit. J'y déposai une pierre sacrée portative, que je recouvris d'une nappe blanche. Je tendis par derrière une pièce de calicot sur laquelle je suspendis ma croix de missionnaire entre deux gravures, et la chapelle fut terminée.

J'étais trop exténué pour réunir la tribu chez moi, ce soir-là. Je me contentai de baptiser les malade: lans leurs loges respectives.

Dans cette occasion j'eus un curieux spécimen : la corruption de mœurs qui peut s'unir à la plus grande simplicité, chez des infidèles. Les parents des malades, mème enfants, afin de porter ceux-ci à me faire un aveu complet et sincère des fautes de leur vie, firent spontanément et devant eux, en public, à titre d'examen de conscience, une telle énumération de forfaits et de libertinages, que je fus épouvanté de l’immoralité possible de cette jeunesse, Il y a un certain cynisme qui nese rencontre que chez les âmes simples et droites. Elles doivent être pourtant moins coupables, parce que leur éducation vicieuse et sauvage les excuse ; mais que l’on ne me dise plus que les primitifs ont une autre manière de voir et de sentir que nous; que leur conscience est loin d'être aussi délicate que la nôtre. Nulle peuplade n'était plus primitive que les Côtes-de-Chien, et nulle ne connaissait mieux ce que nous nommons le mal et l'immoralité.

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DÉS ESCLAVES 217 fessée publiquement par eux-mêmes, sans que je leur en eusse demandé l'aveu, me prouva encore une fois qu'il n'estpas besoin d'aller chercher dans une prétendue différence d'origine et de sang la raison explicative de l'extincuion des Peaux-Rouges. Cette preuve je devais Ja rencontrer maintes fois par la suite. Ces hommes sont voués à la tombe, parce qu'ils n'ont travaillé que pour la tombe, Saint Paul le criait aux Gentils de son temps : Qui seminal in carne, mettel el corruptionem. » C'est une conséquence effrayante, implacable; mais logique et rigoureuse, Ainsi le veut la nature.

En me couchant, à dix ouonze heures du soir, je me demandais comment il me serait possible, le lendemain dimanche, de chanter la grand'messe, dedélivrer une instruction et de baptiser une centaine d'enfants, avec mon estomac à jeun depuisl'avant-veille, à l'exception des deux poignées de sciure de viande, lorsque une main de femme inconnue écarta timidement un pan de ma loge et me tendit une sébille, qui contenait une queue de castor et quelques bribes froides de corégone bouilii. Ame chantable, que Dieu la récompense de son bon cœur !Ilm'en aurait fallu six fois autant, à la vérité, pour calmer les exigences du ver qui me rongeait. Toute exiguë qu'elle lt, cette nourriture soulagea cependant mon estomac délabré,

Le lendemain je baptisai soixante enfants après l'office lu matin, Le résultat de cette fatigue, accablante pour ma faiblesse, fut une aphonie complète. A une heure ipres-midi seulement, il me fut permis de me rassasier par un repas de viande copieux.

Dès lors, la nourriture m'’arriva abondante et gratuite “us forme de cuissots de renne, d’aloyaux, de plats-de les, croupes, sternums, langues, etc, Chaque chasseur,

chaque mère de famille venait suspendre dans ma logechapelle, transformée en étal de boucher, les présents de sa générosité, Les chefs faisaient la réclame à la criée,

— « Eh! vous autres, le Priant mange et boit comme tout le monde. Que ceux qui ont eu des enfants baptisés s’exécutent. Qu'ils lui apportent leur présent de viande fraiche. »

Et la viande affluait. Elle pendait devant mon nez sur des perches allignées transversalement dans ma loge, Cette vue prosaïque, loin de distraire mes ouailles, leur inspirait de la dévotion. Je ne l’aurais jamais cru si on me l'avait dit. Devant ces gigots je célébrais le sacrifice du matin ; ces aloyaux et ces andouilles recevaient mes bénédictions et mesoremus.Celaravissait d’aiseles Flancsde-Chien :

— « Oh! Dieu, créateur des caribous, donne, donnenous de la viande à gogo. Multiplie ces fesses et ces jambonaux ; bénis, sanctifie ces croupes opimes; rends la viande bien grasse, Ô Père saint, et nous t'en bénirons dans les siècles des siècles ! »

Je fus enchanté des prières et de l'excellent esprit de ces bons Dounè. Voilà comment j'aime les chrétiens. Et ces gens-là n'étaient encore que catéchumènes. Je les félicitai de si bien comprendre la religion, et, à partir de ce jour, je ne fis pas une prière publique sans assigner à ma congrégation un but louable et pratique. Tantôt cttait la guérison des malades, tantôt la protection des voyageurs que nous demandions. Ceci pour la bonne chance des chasseurs, cela pour obtenir l’affluence des rennes, etc. C'est ainsi que j'ai appris à mes sauvages à prier, et qu'ils y ont prit gout.

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mença à abonder tout autour du camp et surtout sur le beau lac des Eaux-glacées, c'est-à-dire sous mes veux.

Le camp se composait de vingt-cinq grandes loges contenant de douze à quinze personnes chacune ; car les Flancs-de-Chien ont autant d'enfants que les Irlandais.

Le libertinage inconscient de la jeunesse n'empêche aullement chez eux la fécondité et la sagesse de l'âge mür. Cela formait un effectif de 350 âmes. Mais toute la tribu n'était pas là. J'appris bientôt que la peuplade du lac des Lacets-à-Lièvres n’était point encore arrivée, etque lorsqu'e''e serait présente mon auditoire s'élèverait à 600 personnes. Cela aurait fait une jolie paroisse, tout ce monde étant chrétien de cœur et pratiquant.

Ladite peuplade fit apparition le 17 mai et me présenta au baptême 97 enfants, ce qui porta à 157 le nombre des enfants que je baptisai chez les 7'oa-Kfiwvèlé Lottine.

Ce point important rempli, je me consacrai tout entier aux adultes, les réunissant matin et soir pour leur communiquer l'instruction nécessaire à la réception du sacrement de baptème. J'ai rarement vu des hommesplus ravis, plus émerveillés des vérités et des mystères de h religion chrétienne. Toute leur âme passait dans leurs yeux, un sourire de satisfaction effleurait leurs lèvres, ils approuvaient de la voix et du geste à la fin de chaque période, se regardaient les uns les autres avec

l'admiration, en faisant entendre un petit claquement

de langue que j'avais déjà entendu à Liverpool, chez les Ilandais. Pour les uns et les autres, il exprime l’étonnement et l'approbation.

Je n'aurais jamais cru que de simples sauvages pustnt apprécier si bien les vérités évangéliques. Toutefois

ke fus assez étonné d'entendre plusieurs d’entre eux s’entedire :

— « Jyazé! wé kojaé qunl'i. Excusez du peu ! que cet homme a de l'esprit. Wé pélé qunl'i ikhèla! En voilà un qui a des songes ! Je voudrais bien pouvoir rêver comme lui. Znkkoonhé tchô onetti ! c’est évidemment une Grande- Ombre (un grand sorcier). »

Je dus alors redresser leur jugement erroné, leur apprendre que je ne leur prêchais point mes élucubrations nocturnes, mais l’enseignement chrétien que j'avais recu de plus anciens que moi, et qui a traversé les âges depuis le Christ jusqu'à nous.

Les partisans du rêve et du chamanisme semblèrent déçus d ;:endre par quel mode vulgaire je tenais l'instructiou que je leur inculquais. Ils auraient, de beaucoup, préféré que, à leur exemple, j’eusse été inspiré immédiatement d'e: hau: ou d'en bas.

Mais ceux d’entre les hommes qui avaient déjà vu et entendu des missionnaires, assuraient leurs parents et leurs amis que je ne parlais point différemment que ceux qui les avaient déjà évangélisés, appuyant mon dire de tout le poids de leur autorité :

— « C’est bien cela. Je le savais déjà. Oui, oui, cela est bien vrai. C’est ainsi que d’autres nous ont déjà enseignés dans tel et tel fort. Évidemment les Priants français n'ont tous qu’une même parole. »

En dépit de ces témoignages publics, je déclinai dans l'estime des partisans du mode surnaturel d’enseignement, sitôt que je leur eus déclaré que je ne voyais point Dieu ni ne l’avais jamais vu, pas plus que Jésus-Chris!; que je n'étais point éclairé de lumières surnaturelles, et que les choses que je racontais s'étaient passées, les unes il y a quatre mille ans, et les plus récentes depuis mil huit cent soixante-quatre ans.

C'est dans ce cas que l'on sent toute la faiblesse de

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l'enseignement chrétien pour des âmes incapables de raisonner leur foi; et, par conséquent, toute la force qu'a la grâce de Dieu pour produire la foi en des événements si reculés, et la résolution d’obéir à une loi promulguée il ya des milliers d'années chez un peuple étranger et inconnu.

Il me semble voir encore les regards déconcertés de ces Dounè lorsqu'ils m'entendirent leur assurer que j'étais un homme en tout semblable à eux, né d’un homme et d'une femme, sujet aux infirmités humaines et à la mort, malgré ma qualité de prêtre de Jésus-Christ.

Je dois l'avouer, je ne fus point cru. C'était trop simple, trop vulgaire. Cela portait un coup trop fort à leur foi d'enfants, foi robuste mais mal éclairée ; disons mieux à leur superstition congénitale.

— « Être allés si loin pour chercher ce Grand-Priant, qui devait, pensions-nous, nous délivrer de la maladie et nous sauver de la mort, et ne trouver qu'un simple mortel comme nous, sujet aux maladies et à la mort! oh! non, cela ne se peut. Ne le croyez pas. Il ne parle ainsi que par modestie et pour nous dérober sa puissance. »

Voilà ce qu'ils se disaient, et le surnom d'/nkkoonhé tchô, la Grande-Ombre, le grand sorcier, ne m'en demeura pas moins, bien que j'y tinsse fort peu. Il fallut en passer par là.

Pour vous faire comprendre, amis lecteurs, l'honneur que les Flancs-de-Chien prétendaient me faire par la collation d’un titre semblable, je dois vous dire que les chamans occupent parmi les Peaux-Rouges une place honorable, par la crainte qu'ils inspirent et les visions qu'ils s’attribuent faussement, ou par suite d’hallucinatons maladives.

À tort ou à raison, ces gens-là croient voir ou voient

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