CHAPITRE PREMIER
4 Un voyage de mangeux d'lard
Projet de voyage d'hiver. — Décoration arctique. — Le mangeur # d'lard aux abois dès le début. — Premières souffrances. — à Cordiale réception au fort Big-Island. — Le guide La Porte. — Bivouac dans la forêt, — Marche pénible sur le Grand Lac des Esclaves. — Où le mangeux d’'lard affirme son incapacité. — Le mal des raquettes. — Mirages extravagants. — Une piste. — Agréable surprise. — Le Dos-noir. — Le Khama-san. — Tonnerre sous-lacustre. — Un météore. — Accousmates étranges. — Arrivée à l'ile de l'Orignal.
Depuis quatre mois j'étais l’un des trois habitants solitaires de l'établissement francais de la Providence, une mission que nous construisions, en 1862, à la nais- 2 sance du eau fieuve Mackenzie, au lieu où il s'échappe du Grand Lac des Esclave., cette petite mer d’eau douce de l'Amérique anglaise si peu connue en France, et qui est comme le Baïkal des déserts du Canada,
Durand ce brief laps de temps, nous étions parvenus à nous cabaner pour le rude hiver que nous promettait le
climat sub-arctique du Nord-Ouest canadien. Une pêche # fructueuse avait rempli notre poissonnière de quinze mille M corégones, (coregonus lucidus), gros poissons blancs du genre saumon, d'un goût exquis.
Une forêt de résineux, ravagée par un ancien incendie — ce que l’on appelle un brëlé, — nous assurait pour des années une provision gratuite et surabondante de combustible, qui ne nous coûtait que la peine de le couper et de l'aller quérir avec nos traineaux à chiens.
Désormais maîtres de notre temps, rassurés contre les incertitudes d'un avenir aléatoire, libres de nous procurer un repos bien mérité après des labeurs bien durs et nouveaux pour notre inexpérience, mon compagnon, M. Boisramé, et moi, sur le désir exprimé par notre # supérieur provisoire, nous préparämes à entreprendre M un voyage d'hiver à l'ile de l'Orignal. 1
C'était une marche de cinquante-six lieues kilométriques, au sud de la Providence, sur le Grand Lac des Esclaves.
Le but de ce déplacement, qui devait laisser seul le prélat avec deux enfants pendant quarante ou cinquante jours, était multiple.
Le principal était de me faire faire l'apprentissage des marches forcées à la raquette, des bivouacs en plein air, dans la neige, par les températures les plus rigoureuses ; M celui de m'aguerrir aux combats incessants que tout M L habitant du grand nord doit livrer aux éléments, à une M nature ennemie et meurtrière, et dont il doit sortir non 1 seulement indemne mais vainqueur.
Le but secondaire était de visiter dans sa solitude un excellent confrère, M. Émide Eynard, de Gap, ancien inspecteur des eaux et forèts, demeuré seul sur l’ile de l’Ori-
me
n. Une pêche 3 gnal, à cinq kilomètres du fort Æesolution et à l'embou- > quinze mille # chure de la rivière des Esclaves. ns blancs du M C'était le 8 décembre 1862.
La veille, le packet des forts du nord, porté par Béghé cien incendie à et Fa-mutsou, deux Esclaves, était arrivé du fort Simpassurait pour ME son, chef-lieu du district Mackenzie. Ces deux Indiens bondante de "À passèrent la nuit sous notre toit, couchés sur le plancher ne de le cou- # à côté du poële ; et le lendemain, à deux heures après chiens. # minuit, ils continuaient leur route vers le Grand Lac des rés contre les ! Esclaves. Ils comptaient bien ne plus camperavant d'avoir ious procurer 4 atteint le fort Big-Island.
durs et nou- M Ce n'était pas moins de quarante milles anglais que compagnon, 4 ces deux hommes à la jambe de fer se proposaient de né par notre M franchir à pied, dans une seule journée. entreprendre M Nous partimes deux heures avant eux. Trois chiens de 4 trait, Cartouche, Cabri et Jupiter, trainaient nos provi- À sions et nos couvertures sur un petit traineau du pays : une planche de bouleau amincie, de seize pouces de large, relevée à sa partie antér'eure et recourbée en hisser seul le M VOlute. <: | . ou cinquante M Dans la sacoche en peau d'élan lacée par des lanières, * qu'elle supportait, nous placämes du pémican et du thé N noir pour nous, du poisson gelé pour nos chiens; puis + nous nous élançämes dans les bois.
La température avait ce calme et cette limpidité qui sont propres au climat de l'extrême nord durant l'hiver.
eucs kilomérand Lac des
bntissage des en plein air, rigoureuses ; ts que tout M
4 La nuit y ajoutait un charme nouveau par le mystère qu'elle répandait dans les forêts profondes et sur les glaces entassées dans le rapide, que forme en ce lieu le 2 Nahotsia-Kotchô !.
solitude un Æ On se serait cru transporté dans une des cavernes ancienins-
île de l'Ori- M: Nom dènè au fleuve Mackenzie.
ents, à une # it sortir non
enchantées d'Aladin. La lune, lampe magique aux électriques lueurs, ignorées de l’Europe occidentale, avait transformé cette nature sépulcrale et inerte en une décoration telle que l’on en voit dans les théâtres de féeries.
Nous glissions silencieux comme des gnomes, sous la voute ogivale des bois illuminés à giorno et décorés comme pour une fête du Palais d'été.
Autour de nous, de gigantesques candélabres d'albâtre, des colonnes de marbre, d'où pendaient de gracieux festons, des dentelles, de blanches guipures, d’onduleux panaches de plumes, le tout en neige et en frimas étoilé.
Quand Diane lance ses flèches d'argent à travers ces colonnades de cristal où elles répandent la lumière, tous les objets reluisent, scintillent, étincellent comme s'ils étaient saupoudrés de pous: ère de diamant. Nous sommes en Golconde. Brillants, opales, escarboucles ruissellent en rivières autour de nous. Il y en a autant que de brindilles aux arbres, que de lamelles acérées aux conifères, que de brins d'herbe sèche, d'éventails de fougères hors la neige. Tout est rutilant, tout miroite, même la route blanche et nacrée sur laquelle glisse sans bruit notre traineau, frollent avec souplesse nos cothurnes indiens.
Cette fantasmagorie sibérienne nous fait oublier un froid de trente degrés centigrades, que nous trouvons bien débonnaire. Elle nous empêche de réfléchir à la longueur du voyage entrepris, à la fatigue qui nous attend dans cette marche forcée et sans relais, dans ces haltes sans abris, dans cette plaine de glace sans route ni poteaux indicateurs.
A l'extrémité du portage qu’une hache épiscopale avait