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CHAPITRE XI Retour an Grand Lac des Esclaves

Souffrances de Ja vie nomade. — Départ, — Tribu du lac des Lacets-à-Lièvres, — La Roche-qui-crie, — Savane inextricable, — Dangers de la navigation interlacustre, — Encore des tombes. — Tribu du lac la Martre, — Un sacrifice à la Lune. — Pêche à l'arc, — Arrivée au Grand Lac des Esclaves,

Cependant la glace devenait de plus en plus mauvaise et compromettait mon retour. Sans espoir d'atteindre le grand lac des Ours avec les Indiens et n'ayant plus rien à faire parmi eux, pour cette année, je me décidai à retourner au fort Raë avec deux guides. C'étaient deux jeunes hommes qui voulaient entreprendre le voyage du Portage la Loche, dans les barques de la Compagnie d'Hudson, le Petit- Tabac et l'Astragale, tous deux pères de famille.

J'avoue avec simplicité que je ne me sentis pas assez de vertu pour passer l’été tout entier avec les Flancs-de- Chien. Ils ne se firent pourtant pas faute de m'en prier. Les femmeset lesfilles pleurèrent. Watosantsazé se désola. Néanmoins, je demeurai sourd. Pourquoi ne pas avouer ma faute? Peut-être suis-je excusable.

Quand on a couché de longues nuits sur la terre nue, quand on s’est assis longtemps au foyer du nomade, sans être soi-même nomade ni sauvage, il arrive un moment où l’on est impatient d’un lit plus commode, d'une table, d’une chaise, d'une maison quelconque, fût-ce un gourbi; un moment où la tête est soûle de danses, de

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chansons, de tambourinades et de harangues indiennes: où le cœur se soulève devant le poisson et la viande bouillis sans sel et à l’eau de neige, cuisine primitive de ces hohémiens des steppes.

Pour se plier pendant des mois à estte ostrogothie moderne, il faudraitavoir les goûts grossiers des sylvicoles canadiens et des Métis, l'éducation rustique des paysansou des marins. Je défie un homme bien élevé et ayant le goût de l'étude de demeurer plus de huit jours seul avec des sauvages, sans éprouver ensuite le malaise le plus profond, la pius grande impatience du retour.

Un Européen ne peut imaginer ce que souffre un homme civilisé dans ce miieu sauvage où j'avais séjourné plus d’un mois. Il y couche entre des gens puants et pouilleux, qui ne se lavent jamais le corps ni ne changent de linge: au milieu d'enfants sales, de chiens hargneux et familiers, qui viennent se battre ou se reposer sur lui pendant son sommeil. Il y mange à terre parmi les ordures et les cendres, dans une vaisselle rudimentaire qui ne recoit d'autre récurage que le coup de langue de l'uôtesse ou le torchon de sa robe de peau. 11 v demeure dans une boucane épaisse qui l'imprègne des senteurs àcres de la graisse brülée ou du bois pourri, qui l’enfume et le roussit comme un hareng saur, en lui faisant verser nuit et jour des larmes amères sur sa triste destinée. Par le haut de sa loge, il recoit le vent, la pluie et la neige; tandis que le froid traverse la tente elle-même, souvent constellée de mille trous. Il y est dévoré d'une vermine pullulante, que rien ne détruit et qui lui occasionne des nuits d'insomnie, Il s’y repaît de viandes à peine cuites et sans nul apprèt. Son bouillon est plein de crottins de lièvres, de feuillesamèresde sapin et de ledum,et autres ordures adhérentes à la viande gelée que l’on a mise dans le chaudron

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sans aucun lavage préalable. Il ne boit que de l’eau de neige, souvent bouillie ou roussie, et pleine des mêmes ordures. Il doit souffrir qu’un chacun plonge la main dans son chaudron, boive son bouillon, fasse usage de son gobelet ou de son service de table, sans se permettre des observations qui lui feraient une réputation d'homme orgueilleux et difficile. Il doit lutter sans colère ni impatience contre une nuée de maupiteux et d’importuns, qui lui enlèveraient jusqu’à sa chemise s’il prêtait l'oreille à leurs demandes. Il doit souffrir paternellement les grossièretés, les incongruités, les obscénités même, sans se repandre en plaintesamères, sans se mettre encolère, de crainte qu’on ne joigne l'irrévérence au sans-gèêne, l’entêtement dans le mal à la faute matérielle et inconsciente. Dans ces cas, il doit savoir aissimuler, paraître n'avoir rien vu, rien compris, rien entendu, s’il veut que le délinquant revienne à récipiscence et avoue lui-même sa faute. Le sauvage qui a menti s'obstine dans son mensonge. Il est d’un chrétien de le lui épargner en ne mettant point son amour-propre au pied du mur.

J'en passe et non des moindres.

Ces pauvres Flancs-de-Chien me montrèrent une affection touchante, à inon départ. Nous savions bien, des deux côtés, que nous ne nous reverrions plus, puisque j'allais descendre à Good-Hope. Ils me rappelèrent les tendres adieux des prosélytes d'Éphèse au grand apôtre Paul: « La foule éclata en sanglots, et se jetant sur le «cou de Paul, ils}'embrassèrent en pleurant, s’affligeant « surtout de cette parole qu'il leur avait dite : qu'ils ne «reverraient jamais plus son visage. Et ils le conduisi- «rent au bateau !. »

‘Actes des apôtres. chap. xx, versets 37 et 38,

Je partis avec mes deux compagnons sauvages. Sur le lac Faber j'en pris un troisième, le Métatarse, Æ'khic- Akwëne.

Les glaces étaient dangereuses à l'excès. Détachées du rivage par les bords et composées d'aiguilles déliées, elles n'étaient plus qu'un radeau flottant et vermoulu. Nous les abordions à l'aide de sapinsque nous y faisionstomber du rivage, à coups de hache, comme un pont rustique, Nous y marchions avec des précautions infinies, nous éloignantlesunsdesautresnousservantde longues perches que nous aboutions sous nos pas et sur lesquelles nous placions les pieds, les retirant au fur et à mesure que nous avancions pour les placer plus loin. En certains endroits cette glace cédait et l’eau venait baigaer nos mocassins, I s'y produisait des mouvements inquiétants de hausse et de baisse. Plusieurs fois, nous nous servimes de glacons en guise de radeau pour franchir des espaces d’eau vive.

A nous trois, nous n'avions qu'une petite pirogue de dix pieds, dont Petit-Tabäc avait la conduite etqu'il charriait sur ses épaules, dans les portages. Les deux autres portaient bagage, armes, ustensiles et provisions.

Le premier jour, à dix heures du soir, nous atteignimes le Gros-C::}:, sur le lac des Lacets-à-Lièvres, où je trouvai la demi-tribu des T'oa-kfwèlè sottiné campée et construisant des canots. On se rappelle que c'était elle qui possédait les cinq voyants ou jongleurs qui m'avaient résisté. On m'y recut néanmoins avec des transports nouveaux, parce que j'avais baptisé tous leurs enfants, tous leurs vieillards et même un bon nombre de gens mariés qui se conduisaient bien.

Nous bivaquämes en ce lieu. Mais, le lendemain, mes guides se refusèrent à continuer leur route jusque après

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la débacle des lacs et des rivières; parce que ces gens-là, disaient-ils, étaient riches en viande fraiche et sèche, et qu'il ne leur en coûtait point de nous nourrir gratuitement.

Ils se proposaient, ajoutaient-ils, de me construire un grand eanot, susceptible de me porter avec mes deux hommes, et d’où je ne sortirais plus jusqu’au fort Raë, Mais pour cela il fallait, disiient-ils, passer deux ou trois semaines avec la tribu.

Je m'y serais bien prêté, car c'était un plan sage; mais il me mettait dans la nécessité de baptiser tout le monde, ce que je ne croyais pas devoir faire dans une première visite. Je craignais d'être blâmé pour mon excessive indulgence. Je redoutais que l’on me reprocht d’êtr allé trop vite en besogne. L'avenir démontra que javais eu tort, car les Flancs-de-Chien baptisés demeurèrent tous fidèles à la foi et prouvèrent que leur conversion avaitété sincère ; mais je ne connaissais pas l'avenir.

J'urgeai done mon départ et je finis par l'obtenir; mais il y eut chez ces bonnes gens des décnirements que j'aurais pu et dû leur éviter. Les femmes surtout firent entendre des pleurs et des lamentations qui témoignaient d'un véritable chagrin. En y réfléchissant à distance, je me demande comment je pus refuser à ces gens si bons et si bien disposés une grâce aussi essentielle que le baptème, grâce que les Apôtres eux-mêmes accordèrent incontinent et dès la première prédication, à 8000 Juifs. J'avoue que la crainte d’encourir le blâme de mon évèque — seul sentiment auquel j'eusse cédé — fut tout à fait servile de ma part et sans aucun précédent dans la pratique de la primitive Église. Je fus done coupable à l'égard de ces aimables néophytes, chez lesquels je n’aurais pas dû laisser une seule àme qui ne fût régénérée.

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