‹ Autour du Grand Lac des Esclaves [microforme]Chapitre 45 sur 70 · AUTOUR DE GRAND LAC · texte numérisé non relu

AUTOUR DE GRAND LAC

Quand le fer est chaud il faut le battre etne pas laisser faire à autrui ce qu'on peut faire soi-même. Que le Dieu des miséricordes me le pardonne eu égard à mes intentions.

Nous repartimes à pied, portant canot et bagage, et chassant les grands plongeons imbrim, les macareux, macreuses, becs-scie, canards et sarcelles que notre bonne fortune nous faisait rencontrer à chaque pas.

Le macareux est un oiseau superbe, d'un noïr de jais velouté, avec le bec rouge, les pattes jaunes et les joues blanches. En volant, il produit un sifflement semblable à celui que fait le vent en pénétrant dans un flacon vide. De là leur nom flanc-de-chien, yawoùlé, les vides, les creux.

Cette seconde journée, à dix heures du soir, nous campâmes sur les bords du bras de rivière qui relie le lac Faber au lac Raë. Un bloc erratique d'une vingtaine de pieds de haut s'élève sur le galet de granit, en cet endroit, comme un rocher tremblant. Sur le lac des P\rites j'avais vu d'autres masses erratiques semblables à celle-ci.

— « Cette roche est terrible, Jyédarijé, me dirent mes compagnons. On lui a souvent entendu pousser ues vociférations ; car elle était jadis un puissant chef qui fut métamorphosé en pierre.

— « Comment l'appelez-vous ?

— « Kfwè-tsésil-kkwè, lo Roche que l'on entend erier Il ne faut donc pas dormir en ce lieu, nous risquerions trop de ne plus nous réveiller.

— « Comment donc! leur dis-je avec le plus grand sérieux, est-ce là le cas que vous faites de la qualité de chrétiens et d'enfants de Dieu ? Écoutez bien ce que je vais vous dire : Jamais plus vous n’entendrez crier celte

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roche. Dorénavant, elle ne vous offrira plus aucun danger. Essayez plutôt avec moi. Nous allons dormir ici, cette nuit, et vous verrez. »

Effectivement, nous campâmes au pied du formidable rocher, qui hélas ! pour ma curiosité, demeura calme, impassible et muet.

— « Nayétsa hfwè honnè jyédadijé! Notre père est « plus puissant que la roche ! » s’écrièrent le lendemain mes deux Flancs-de-Chien, en se retrouvanten ce monde. « Il a bien su l’'empècher de vociférer. »

Avec de telles gens on est thaumaturge à peu de frais. Que serait done un Robert Houdin ! Ne croyez-vous pas qu'il dut en être un peu ainsi, au commencement de toutes les Églises et chez tous les peuples du monde ? Pour moi, j'en ai la conviction. Et voilà pourquoi l'en ne voit plus tant de miracles. C’est quela religion chrétienne a détruit les anciennes superstitions, qu'elle a éclairé et ouvert les intelligences, qu’elle a remplacé les contes populaires par les données de la science et de la civilisation, ses deux filles ainées ; disons mieux. par le simple bon sens.

Mais reportez-vous aux temps jadis, et figurez-vous que j'eusse été canonisé, ne voyez-vous pas le beau rôle que j'aurais joué dans la Légende dorée ? « Il chassa « de cette contrée un esprit infernal et terrible qui fai- « sait pousser des rugissements aux rochers mêmes. « Après son passage et conformément à sa prédiction, « on n'entendit jamais plus crier les pierres. » Quel grand saint ! Ora pro nobis !

On sait bien que la tarasque des Provençaux, le dragon des Grecs, la wuivre des Flamands, les serpents des Irlandais et autres monstres fabuleux qui ont fait la réputation d’une sainte Marthe, d’un saint Georges, d'un

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saint Mamert, d'un saint Patrick, ete., n’eurent d'autre entite que celle du rocher hurlant, des Flancs-de-Chien, C'étaient des créations de la superstition païenne dont ces saints personnages débarrassèrent leurs disciples

‘en leur inculquant les enseignements de l'Évangile: ou

bien, et tout au plus, des emblèmes du paganisme, qu'ils avaient vaincu par leur foi et leurs vertus.

J'ai trouvé de ces rochers qui crient, un peu partout. Les Cris, peuplade hillinoise, font même crier des lacs et des rivières, ce quiest encore plus fort, avouez-le. Allez, la mythologie des Peaux-Rouges vaut bien celle des Grecs et desautresnations païennes, et la roche-chef des Flancsde-Chien n’estnullement inférieure à l'arbre-homme des Scandinaves, aux cabires et aux bétyles d'antan.

-- « Notre Père, me demanda bientôt le Petit-Tabac, j'ai une question à te poser : En l'absence du prêtre, doiton se confesser aux grands arbres et aux gros rochers ?

— « En voilà une idée ! Qui done à pu vous fourrer de telles choses en tête ?

— « On le dit ainsi chez nous. Il v a longtemps que nos chamans nous faisaient avouer nos fautes aux rochers et aux arbres. Ainsi, moi, je ine suis souvent confessé à la roche-chef quand je voulais rejeter mon mauvais Cœur. »

Cette déclaration naïve me fit sourire. Je répétai à ces deux Indiens ce que j'avais déjà enseigné à toute la tribu touchant le sacrement de pénitence. Mais quelles que fussent les explications que je leur donnai, je demeurai persuadé qu'à la première occasion ils ne manqueraient pas de se confesser à quelque sapin plus ventru que les autres. C'est si commode, un tel confesseur, et si peu compromettant ! À moins toutefois que les arbres du pays flanc-de-chien ne soient aussi indiscrets que

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l'étaient les roseaux de Phrygie, du temps du roi Midas.

Entre le lac Faber et celui des Lièvres-blanes, nous suivimes le cours de la rivière des Écluses-du-Corbeau, Toatson-hè-dès. Ne serait ce pas ce cours d'eau que Franklin aurait appelé rivière des Couteaux-Jaunes, Toatsonottinè-dès, à cause d’une certaine homophonie de mots ? Tout cela est intrigant.

Notre navigation fut pénible et dangereuse à cause des chutes et des rapides.

Nous trouvèmes le lac des Rennes blancs, Kon-kka-toié, ou Mazenod couvert d'oiseaux aquatiques surtout de foulques, qui faisaient retentir le désert de leurs cris perçants et nasals : Aonti! ti! li? hi ! Hi! maintes fois répétés.

Les Dènè ne chassent les palmipèdes qu’à l’aide de l'arc et des flèches, sauf le cvgne et l’oie qu'ils tuent avec le fusil.

Une forte pluie nous retint pendant deux jours au bord de ce lac, sans autre abri que le feuillage étoilé des sapins. Ces arbres ne nous empêchèrent point d’être trempés jusqu'aux os. Ce fut une des plus grandes souffrances de mon voyage de retour.

Une autre qui ne fut pas moindre fut la traversée nocturne d'une savane désespérante, formée par la crue des eaux et les longues pluies. Nous y pataugedmes pendant des heures dans une boue fétide et glissante, avec de l'eau glacée jusqu'aux genoux, grelottants de froid, et ayant à surmonter une foule d'obstacles. Tantôt c'étaient des arbres tombés en s’enchevêtrant, tantôt des fourrés inextricables d’aunes et de saules dans un noir marécage, des jardins flottants de nénuphars (nymphœa nelumbo), de sagittaires et de poivres d’eau, qui déguisaient parfois de véritables fondrières.

Nous franchimes en un jour par la rivière des Lièvres

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la distance qui sépare ce lac de celui de la Pêche. Ce cours d’eau est un vrai cataclysme de cascades et de chutes. J'en comptai 2%, dont j’eus la fantaisie de sauter les moins hautes. La rapidité avec laquelle notre fréle canot était emporté tenait du vertige.

A la fourche du lac Excrémentitielou dela Martre, nous renconträmes /jimy, second chef des Indiens de ce lac, qui nous pria de l’accompagner le long de ce cours d’eau pour aller au-devant de ses gens qui, seuls, pouvaient nous procurer trois canots capables d'affronter le grand lac des Esclaves, ou plutôt la traversée de la baie du Nord.

Cette rivière n’est point fougueuse comme celle des Lièvres-blancs. Elle se promène entre des rivessinueuses, couvertes d’acorus calamus et de hautes herbes, gîte cher aux musqwach, seuls animaux qu'on y rencontre à peu près. J'y trouvai la végétation en pleine activité, l'air embaumé par les grands peupliers balsamiques qui bourgeonnaient, l'œil réjoui par le feuillage finement découpé destrembles,des bouleaux-pleureurs et dessaules.

Nous ne trouvâmes point les Indiens du lac la Martre sur la rivière ; mais, à leur camp abandonné, nous vimes deux tertres récents, surmontés de croix de bois auxquelles étaient suspendus des arés et des carquois pleins

de flèches. Du côté opposé à la croix, on voyait flotter au vent les inévitables banderolles destinées à retenir au tombeau, en les y amusant, les mânes des défunts ; usage chinois.

Une pagaie, obliquement enfoncée dans le limon du rivage, portait une inscription laconique tracée au charbon en tchippewayan :

— « Nous sommes partis d'ici hier soir, disait-elle. La « mort nous décime. Deux des nôtres dorment ici. Si le

« Priant passe, qu'il prie pour eux! »

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Point de date; comment préciser le jour de la semaine auquel convenait la phrase hier soir ? Mais le sauvage se passe de calendrier. Du bout de son aviron, un de mes gens tâta une empreinte de pas d'homme sur la vase, et dit sans hésiter :

— « C'est tout frais. On est revenu aujourd’hui même placer cette inscription. C’est hier soir que la tribu a quitté cet emplacement. »

Après avoir prié, nous continuämes à voguer toute la nuit. À trois heures du matin, le lendemain, nous rejoignimes Ja tribu sur les bords du lac du Gros-Ventre, Bes-tchonhi. Son chef, Jacques Beaulieu dit Nadé, un Métis franco-flanc-de-chien, fils naturel du vieux patriarche Beaulieu !, me recut avec politesse et m'indiqua une tente pour y passer la nuit. On m'y servit aussitôt de la viande pilée nouvelle et des moelles crues de renne. Je fis un souper de roi.

Ici, comme au lac des Lacets-à-Lièvres, je dus littéralement m'arracher à l'empressement des Plats-côtés-de- Chien ; mais ce fut pour une autre raison. Ces Indiens ne se trouvaient plus qu'à une journée de marche du fort Raë où ils allaient se rendre sous peu. N'’était-il pas inutile de les retenir dans les bois, pour les instruire et les baptiser, alors que je pouvais le faire chez moi bien plus commodément ?

De plus, il me tardait de changer de linge, parce que mes battues en règle, vaillamment exécutées en dépit de mes yeux et de mon cœur, n'avaient pu me délivrer de lh gent aptère et cruelle qui me dévorait vivant. Je sais bien que Saint Jacques de Jérusalem n'aurait pas admis

‘ Voir mon premier volume, En route pour la mer Glaciale, Paris, 1888, Letouzey et Ané, deuxième partie, chap. vi., p- 342.

ma raison, lui qui ne se baigna jamais de sa vie. Mais il ne fut jamais mon patron favori. Je crois la propretésœur de la sainteté. Profitant donc du sommeil de la peuplade, je me rendis subrepticement dans un sombre bocage où Diane même ne me suivit pas, ainsi qu'elle le fit jadis pour le bel Endymion. Ma chasse me fit tellement horreuret me parut pourtant si inutile, que, désespérant d'exterminer jamais mes ennemis, j'attirai à moi la branche d'un peuplier et y accrochai ma tunique nocturne, comme une offrande à Phébé, ou un sacrifice à la Sauvagerie, pourcette saison.

Nous campämes à la Chute froide, Wokksa-dié, qui mesure 15 pieds de haut. Les femmes, les vieillards et les enfants du lac la Martre ne dépassent généralement pas cette limite méridionale. En ce lieu, nous ajoutàmes deux autres pirogues à celle que nous avions déjà. Il v en eut ainsiune pour chacun de mes hommes. Je me plaçai dans la plus grande.

La chute Wokkosa-dié offre cette particularité que le calcaire travertin qui la compose a été creusé ou disposé par les eaux en manière de conques naturelles qui se déversent les unes dans les autres en formant cascade. Sur chaque bassin croissent des touffes de capillaires, de scolopendres et autres fougères odoriférantes. Le soleil, qui fond ses flots de lumière dorée dans les flots argentés des

chutes, y suspend des voiles légers, peints des couleurs |

d'Iris.

Dans le bassin inférieur j’aperçus de beaux corégones qui se jouaient au soleil. J'allai avertir mes hommes qui n'avaient rien à manger ce jour-là, pas plus que moi. À la vue des poissons d'argent, ils poussèrent des cris de joie, épointèrent des pieux et se mirent à transpercer les beaux attékamékouts. Mais cette chasse n’allant pas assez

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vite à leur gré, ils se servirent de leurs flèches et eurent bientôt capturé seize gros poissons, pesant chacun de trois à quatre livres.

Ce fut ainsi que Dieu nous nourrit ce jour-là qui était un dimanche.

Le douzième jour de notre voyage de navigation interlacustre, nous débarquâmes sur le lac aux Brochets, culde-sac de celui infiniment plus vaste des Esclaves. Sitôt que nous y pénétrâmes : « O4! dear, what can the matter be?» nous cria la petite voix suave comme celle d'un harmonica, du moineau blanc. Pauvre petit mvstifié de la nature! il demande sans cesse un secret qu'il ne saura jamais.

La cuvette du lac aux Brochets est de granit et si plate que je touchais de partout le fond avec mon aviron. Le seul danger qu'offre ce bassin est que, parles gros temps, les canots, en retombant entre deux lames, se brisent sur Ja dalle et engloutissent bagage et voyageurs.

Enfin, le quatorzième jour depuis notre départ, nous attergnimes, avec des cris de joie, le lac des Esclaves, à l'extrémité de la baie du Nord, émerveillés de ses vastes horizons et de sa myriade d'iles. En face de nous s’élevait, à quatre ou cinq lieues, la montagne de l'Ile, solitaire et dénudée. Le fort Raë et ma pauvre demeure étaient au pied, mais du côté opposé. L'essentiel était d'v parvenir en bon port avec nos frèêles pirogues d’écorce.

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