‹ Autour du Grand Lac des Esclaves [microforme]Chapitre 46 sur 70 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Traversées périlleuses

Quasi-naufrage en canot d’écorce. — Comment il est prouvé que les canards produisent du vent. — Second miracle de la saison. — Navisation en barque Sur le lac des Esclaves. — L’haliète, — Traversée des glaces. — Iles de Guano et aux Caribous. — Iles de Quariz. -- Péril dans l'estuaire des Esclaves. — Accueil des Tchippewayans. — Xilli-azè. — Influence des chamans.— Départ pou» Gocd-Hope.

Nous étions arrivés au grand lac des Esclaves; mais il s'agissait d'atteindre le fort Raë, c'est-à-dire d'effectuer une traversée de cinq lieues, et cela n'était ni facile ni prudent avec de petites pirogues en écorce de bouleau.

Les pirogues flancs-de-chien et peaux-de-lièvre sont très effilées aux deux extrémités et relevées en manière de cornes, comme les anciens bateaux égyptiens. Quant à l'aménagement intérieur, c'est une copie éloignée du kayak esquimau. Il n’y a de place qu’au milieu de la nacelle, l'avant et l'arrière étant recouverts d’écorce de bouleau.

Quand nous renflouèmes nos canots, le soleil se couchait au N.-N.-0. dans un horizon cramoisi, indice de grand vent. Macareux et poules d’eau s’enfuyaient vers le sud en poussant des cris discordants; hirondelles et mouettes tourbillonnaient dans la nue avec agitation. Aussitôt sur l'eau, le vent-blanc, ninttsi-na, se mit à souffler du nord-est avec une force alarmante.

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Le vent-blanc, de l'été, c'est le khamasan, de l'hiver. Le nom seul change. C’est le fauteur des cyclones. :

Ce vent nous était favorable, à la vérité, mais il rendait par sa violence notre position périlleuse, à cause de la hauteur des vagues qu'il poussait derrière nous, et dont une seule aurait pu remplir un canot et le couler bas. Nous obliquämes done à gauche, où l'on voit une multitude d’ilots, afin de chercher leur abri et des eaux plus calmes.

Nous filions très bien, lorsqu'il prit envie à mes compagnons de réunir nos trois pirogues afin d'aller à la voile. Lis abordèrent donc dans un ilotavec le dessein d’y couper un mât et une vergue. À peine débarqués, nous fimes s'envoler de l'ile des voliers de canards de toute espèce, avec des clameurs assourdissantes. O fortune! sous chaque taille de saules et d'aunes noustrouvâmesdegros nids de ces palmipèdes. Chacun d'eux contenait de neuf à douze œufs. Je doute qu'en ce moment nous eussions été plus heureux si c'avait été des pépites.

La Providence est une bonne mère. L'avant-veille, elle nous avait nourris gratuitement avec du saumon blanc exquis. Aujourd'hui, elle nous envoyait à foison des œufs à la coque. Aussitôt, sans plus penser à la traversée, sans plus se préoccuper du vent qui renforçait, ni du péril qui s'accroissait, mes gens allument du feu, remplissent les chaudrons d'œufs de toutes couleurs et les fontdurcir. Ils ne connaissent que deux manières de les manger : durs ou mollets, à la coque.

Ce fut le meilleur et le plus copieux repas que j'eusse fait depuis mon départ du fort Raë.

Cela fait, nous lions de front nos trois coquilles de noix et nous reprenons le lac. Nous purtimes comme des flèches. Mais voilà que les canots se heurtent l’un ] autre

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avec violence, au risque de se briser, et donnent lieu à des clapotements qui nous inondent. Force nous est de les détacher pour chercher l'abri d’un autre ilot. Cependant nous avions déjà franchi près de la moitié de la baie. En présence de l'inutilité de nos efforts, nous aurions pu attendre en ce lieu que le vent füt tombé, ou bien entreprendre le tour de la baie en côtoyant le rivage. Mais essayez donc d'arrêter des sauvages qui, après un long voyage, se voient près d'arriver dans un fort !

Les trois pirogues d'écorce furent rattachées à l’aide de bärres transversales ; le mât et la voile furent rétablis, et nous »cpartimes de plus belle comme trois hirondelles, Tant que nous fümes sous le vent de l'ile, nous volions littéralement sur l'eau. Mais sitôt que nous fûmes exposts à toute la furie du vent-blanc, oh alors! les hirondelles devinrent canards.

D'abord cela me fit rire. Trois minutes, et nous nous trouvâmes chacun dans une baignoire. Qui empêchait nos esquifs de sombrer? La légèreté de l'écorce dontils étaient construits, jointe à l'énorme colonne d’eau qui nous supportait.

Il n’y avait plus un fil de sec sur nos personnes. Ce que les paquets de mer ne pouvaient atteindre de bas en haut, de larges embruns, lancés par le vent qui décapitait les lames, le baignaient de haut en bas. Bains et douches à la glace.

J'étais à calculer froidement, — oui, c’est le cas, — combien il nous faudrait de minutes pour couler à pic. J'ignorais encore qu'un canot d'écorce peut chavirer, mais qu'il ne saurait sombrer, à moins qu'il ne soit pesamment chargé ou percé. Mais trois canots liés et formant radeau ! oh! ils étaient absolument insubmersibles. Dans monignorance de cette propriété des embarcations

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