‹ Autour du Grand Lac des Esclaves [microforme]Chapitre 47 sur 70 · ES · texte numérisé non relu

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indiennes, je pris le parti de tirer mes grègues, afin d'être tout prêt à nager en cas de naufrage. Ma seconde précaution fut de passer le chaudron à deux de mes sauvages pendant que le troisième gouvernait, en leur intimant l'ordre de vider la sentine. De mon côté, j'en faiseis autant à l'aide de mon chapeau.

Jusque-là, nous allions à la voile avec une rapidité de paquebot. C'est la voile qui nous maintenait à flot. Avec un peu de sang-froid et en dirigeant notre trirème vers l'ilot le plus rapproché, nous aurions pu y aborder sans encombre. Au lieu de se concerter paisiblement, voilàtil pas que mes trois bègues perdent la carte et se prennent de querelle, en s’invectivant l’un l’autre. Les canots font une fausse manœuvre, et nous sommes coiffés par le vent.

Le mât et la voile s'abattirent sur ma tête. Je crus que c'en était fait de nous. Jetirai mon couteau, coupai toutes les cordelettes, et prenant un aviron :

— « Hallo ! Hallo ! maintenant, criai-je aux disputeurs, etforçons de rames. Peut-être pourrons-nous encore nous sauver. »

Nous pûmes maintenir nos embarcations entre deux eaux sans couler. Isolés, nous aurions chaviré tous trois depuis longtemps. Grâce au vent et à nos efforts, après Dieu, nous atteignimes l'ile, objet de nos vœux, où notre premier soiu fut de nous agenouiller pour remercier la D. Providence, comme des naufragés. |

Sur le rocher, nous allumâmes un grand feu devant lkquel nous nous chauffâmes pendant que nos vêtements séchaient, étendus.

— « Quel guignon pourtant, s’entre-disaient mes trois Sauvages. Qu’avions-nous besoin de manger ces œufs de anards ! Ce sont les pères et mères au désespoir qui nous

ont envoyé cette tempête. Il nous le fallait bien. Heu. reusement que le Priant nous protégeait. »

J'étais passé thaumaturge.

Telle fut la rumeur que ces trois néophytes répandirent au fort Raë, où nous arrivämes une heure après. Métis et sauvages demeurèrent convaincus que c'était moi qui avais sauvé la vie à mes trois compagnons. Ce fut encore un de mes nombreux et faciles miracles. Je m'accuse que ce fut la seconde perpétration supränaturelle de notre expédition.

— « Seuls, nous ne nous serions pas aventurés sur le lac, disaient mes trois néophytes pour s'excuser. Il était trop mauvais. Mais nous savions bien qu’il ne nous arriverait aucun mal avec notre Père, et qu'il nous empécherait de nous noyer. »

Quelle foi robuste ont les âmes simples!

La seule chose qu'il y eùt de vrai dans ce récit, c'est que si je n'avais pas été avec eux pour leur imposer silence et leur distribuer la besogne, ils se seraient battus au lieu de travailler, et se seraient noyés par bêtise et manque de sang-froid.

Je demeurai encore dix jours au fort Raë, après mon retour. La mission totale fut de 75 jours, pendant lesquels je fis 319 baptèmes dont 190 d'enfants, bénis le mariage de 106 personnes, et entendis plus de 1200 confessions. Ce fut la mission la plus fructueuse, la plus consolante que j'aie jamais donnée en ma vie. Avec un peu plus d'initiative, j'aurais pu, dans cette occasion, christianiser la nation flanc-de-chien tout entière.

Il fallut pourtant m'arracher à cette excellente population qui dément si fort, de nos jours, l'ignobilité de son nom et de son origine. Le 23 juin 1864, je prenais dont

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place dans une barque de la Compagnie d'Hudson qui se rendait au fort Resolution, d'où elle devait prendre avec d'autres la route du Portage la Loche.

Nous employämes deux jours à traverser les archipels nommés l’Amas de Gros Poissons, la Résidence des Savanais, et les Iles aux OEufs. Nous doublâmes l’embouchure de la rivière des Couteaux-Jaunes, par laquelle Franklin s'était rendu à la Coppermine, en 1820; passàmes devant le Gros-Cap, et, après être sortis de la Baie du Nord, en longeant des falaises granitiques entièrement dénudées, nous remontämes vers l'est pour aller camper surl’emplacement du vieux fort Providence n° 2, Jean-Kounhè bé koounke.

Les îles aux OE::'3 servent de refuge à des myriades de palmipèdes, comme les Malouines. Nous y recueillimes une quantité considérable d'œufs de toutes sortes d'oiseaux, C'était comme une autre manne. Nous n'avions qu'à nous baisser pour les ramasser. Parmi ces œufs, il en était de roses, de gris perle, de blancs, de verts olive, de bais et de lilas. Il y en avait de mouchetés, de bigarrés, d’autres qui semblaient ornés de guipures. Les plus jolis étaient ceux dont les dessins vermiculés imitaient le tracé délicat d’une carte géographique.

Sur un de ces îlots nous dénichämes des nonnes ou haliètes, deux noms de l'aigle pêcheur, aigle américain ou aigle à tête blanche. J'avais entendu dire que la chair de cet oiseau est très blanche et un excellent manger. Je voulus en faire l'essai et mis deux aiglons au chaudron, malgré les récriminations véhémentes de nos Flancs-de- Chien, qui m'avertirent que ce rapace était leur grande médecine.

J'avoue que je ne pus avaler une seule bouchée de cette chair fétide et amère, à la grande joie des Indiens.

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Les jours suivants, nous éprouvâämes toute espèce de contre-temps.

— « Comment pourrait-il en être autrement, s'écrierent les Côtes-de-Chien, le Priant a mangé notre médecine forte ! »

Nous passämes toute la journée du 26 juin en vue du détroit Z'oa-thélè, l'Anus-de-l'Onde, qui dégorge dans le grand lac le double courant de glaces descendant des lacs Aylmer et Walmsley. En dépit d'un vent d'est des plus violents, il nous arrivait dela rivière Z'oa-tchèghè ou Queue de l'Eau, une brume froide et épaisse qui nous empêcha de rien distinguer à quatre pas de distance. Elle était produite par la débacle des lacs supérieurs mise en contact avec l'eau vive et déjà réchauffée de celui des Esclaves.

Il ne fallait donc pas perdre de temps pour traverser le grand courant lacustre qui charriait ces glaçons, sous peine de demeurer bloqués sur notre plateau de granit plus d’une semaine. Tel était l’avis des Flancs-de-Chien.

L'école que j'avais faite par la faute de ces sauvages, quelques jours auparavant, porta les Métis à négliger leur conseil. A cinq heures du soir, le vent d'est tomba, la brume s'éleva et nous découvrit un large et long ruban de glaces flottantes, qui sortait de l'Anus-del'Onde, en se prolongeant au loin sur le grand lac.

Pour le coup, les Métis n'y tinrent plus. La crainte du blocus les porta à donner le signal du départ, et nous nous trouvèmes bientôt au milieu de labanquise en marche. Heureusement que le vent l'avait brisée en morceaux. Deux hommes les écartèrent avec des perches pendant que les autres ramaient.

Une sorte de crainte fièvreuse, produite par l'incertitude de la réussite, s'empara alors si fortement de l'équi-

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DES ESCLAVES 217 page, que personne ne soufflait mot, Chacun forçait sur les avirons, aidant l'effet de la voile que l'on avait larguée à demi. Néanmoins nous rencontrions d'énormes masses qui auraient pu nous faire chavirer si elles s'étaient renversées ou relevées sous la barque. D’autres la battaient en flanc, menaçant de la défoncer. Une demi-heure fut employée à cette traversée périlleuse, pendant laquelle on n’entendit que les sourds mugissements de la banquise qui dérivait, le bruit saccadé des longues rames et la respiration haletante des matelots.

Quand enfin nous atteignimes l'eau libre, ils laissèrent tomber avec fracas leurs avirons sur le plat-bord, poussant tous ensemble un grand hillet de soulagement.

A minuit, nous atteignimes des iles plates et nues que recouvre une couche épaisse de guano répandant une odeur d'ammoniaque intense. Ni les Métis ni les sauvages ne connaissent la valeur de cet engrais. Les officiers de la Compagnie eux-mêmes ne m'en ont jamais parlé. Ces ilots portent le nom de sir Georges Simpson.

À deux heures de voile des Iles de Guano, en filant dix nœuds à l'heure, nous atteignimes les iles quartzeuses

à des Caribous. C’est un archipel disposé sur le prolonge-

ment et dans l’axe d'une longue presqu'ile de serpentinenommée Kkoas-nou-tché-lla, qui sépare les deux baies jumelles de l’est, les Mamelles, qui donnent leur nom dènè au grand lac des Esclaves, Zthou-tooué. Nous attendimes longtemps, sur la plus grande de ces iles, que le vent nous devint favorable: car il soufflait vers l'ouest tandis que notre marche était sud. A défaut, nous naviguèmes à la rame d'ile en ile, inclinant toujours vers l'est afin de chercher le second détroit et de ranger la tôte méridionale du lac.

Les Plats-côtés-de-Chien ne se lassaient pas de murmu:

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rer de toutes ces longueurs qui fatiguaient leurs bras. Je n'étais déjà plus, à leurs yeux, un thaumaturge bienfuisant et valeureux, mais un sorcier malin et craintif. Fiez-vous à l'estime des hommes. [ls renversent aujourd'hui leur idole de la veille.

— « C'est le Priant, notre Père, qui nous joue ce mauvais tour, onetti, onetti, disaient-ils en bégayant. || a eu si grand'peur, au Fond-du-Lac, qu'il travaille maintenant à faire du calme. »

Il n'y a donc pas de contrée sous le soleil où le prêtre ne soit attaqué et décrié ; et ce sont les hommes les plus couards qui se vantent le plus quand le danger est passé.

De # heures de l'après-midi à 7 heures, nous demeuràmes surunilot, à attendre le vent favorable. Puis nous partimes vent de trois-quarts, filant comme une flèche. Ces ilots sont des blocs de quartz aussi blanc que du sucre. Je me demande comment des conifères ont pu s'implanter dans cette roche primitive qui forme le noyau planétaire.

Se pourrait-il que ces masses de quartz ne conlinssent |

pas de l'or?

Nous tinmes le lac jusqu'à 5 heures du matin avec là #

vitesse de l'alcvon. Ce n'était pas sans épouvante que

notre équipage voyait la barque] penchée sur le côté #

comme si elle eût été abattue en carène, rebondir et retomber sur l’eau qu’elle faisait jaillir sous son étrave. J'admirais l'assurance de notre timonier Louison Lanoie, un Métis tchippeway. Il montrait un courage autre

que William Houle‘, un aplomb et une connais-f

sance de sa route qui auraient fait honneur à un marin

consommé.

Autre attente sur l’ile de Pierre, entre 5 et 9 heures.

: Voir En route pour la mer Glaciale. Deuxième partie, p. 317.

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Elle ne fut pas plus fructueuse que les deux premières étapes. Cette fois, nous eussions désiré que le calme se fit, parce qu'il nous fallait traverser le dangereux estuaire des Esclaves, bourbier plat, vers lequel le ven: qui soufflait devait nous pousser immanquablement. Malheur à nous si nous étions allés nous échouer sur ces bas-fonds visqueux. C'était la mort et une mort affreuse, l’enfouissement vivant dans la boue.

Comme dans les deux premières circonstances, il nous fallut repartir sans avoir obtenu ce que nous désirions, et faire de nécessité vertu. Nous serrèmes le vent au plus près afin de gagner le large autant que possible. Nous n'y réussimes pas. Nous tirâmes quelques bord‘cs infructueuses à cause de la forme carrée de notre unique voile qui se refusait à pincer le vent.

Après nous être servis desrames pour regagner le large, nous hissämes de nouveau la voile, dans l'espoir que nous porterions au delà des bouches de la rivière des Esclaves. Peine perdue. Le sondage nous apprit bientôt, — car il faisait obscur à cause du temps couvert, — que nous étions en plein sur une batture de vase noire.

— « Amenez la voile et prenez vosrames! cria Lanoie. Back-water, boys, back-water ou nous sommes perdus. [n'y a pas deux pieds d’eau sous la quille. »

Encore deux mètres dans la même direction, et nous nous envasions comme l’un des nombreux troncs d’arbres flottants qui étaient venus s’échouer et s'enterrer pour jamais dans ce bourbier stygien.

Sur ces boues, l’eau n'est pas profonde. Les vagues nv sont donc pas à craindre. Elles y courent longues, plates et molles, comme les tentacules d'un polype, sur un fond plat et onctueux. Mais leur seule vue faisait frissonner le courageux Lanoie qui en avait la sueur froide.

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