‹ Autour du Grand Lac des Esclaves [microforme]Chapitre 48 sur 70 · NU · texte numérisé non relu

NU

Ah! c'est qu'une fois stationnaires, rien au monde n'aurait pu nous remettre à flot, et le malheureux avait toute sa famille dans la barque.

Il est impossible de prendre pied dans cette glu, impossible d'y trouver un fond assez stable pour y appuver un support, un étai, un levier quelconque.

— « S'il faisait jour, s'écriait Lanoiïe, découragé par linutilité de nos efforts pour regagner le large contre le

vent, s’il faisait jour, nous reconnaitrions aisément l'en- 4 , trée de la Rivière à Jean, une des bouches de celle des #8 l Esclaves. Mais comment la distinguer dans l'obscurité ? » t Tout à coup, le Flanc-de-Chien qui sondait à l'avant, t poussa un cri de joie : | 1 — « Tea tl'on ! Beaucoup d’eau ! » s'écria-t-il, | — « Dans quelle direction ? À

— « Nord-sud. Du large à la grand'terre, — « C'est le chenal. Nous sommes sauvés. Virez de bord nos gens, lof pour lof. Hallo ! boys, aux avirons !» À Nous tournämes le dos au lac et au vent. Toujours | : sondant, nous pénéträmes à tâtons d'abord, puis à pleines rames dans une eau profonde. Enfin, hissant de nouveau notre voile aurique, nous portämes avec sécurité dans un bayou hordé d'une végétation aquatique qui nous conduisit dans la branche-mère des Esclaves. Nous redescendimes ensuite celle-ci vers l’ouest et atteignimes l'ile de l’Orignal, le 29 juin à neuf heures du matin, après sept jours de navigation périlleuse. 4 Trois mois auparavant, je n'avais employé que trois jours, à pied, en coupant le lac dans son plus court dinmètre. Nous venions de faire à peu près Le tour du lac dans sa partie orientale, les deux Mamelles exceptées.

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plus de joie, de mon retour à Saint-Joseph. Ces Dènè ne sont pas enthousiastes. Ils ne crient ni ne font tapage, comme les Flancs-de-Chien ; mais ils sont sensibles, dans leur calme et digne attitude. En cette rencontre ils demeurèrent muets d’attendrissement et de joie, versant des larmes tranquilles et retenant ma main dans les leurs pendant qu'ils répétaient : « marci, sé toain, marc!»

Le 2 juillet, les barques du Mackenzie arrivèrent, en route pour le Portage la Loche. Dans l’une d'elles était le prélat qui nous avait administrés quelques mois par intérim, et qui cédait sa place à l’évêque titulaire. Il partait définitivement pour le diocèse qui venait de lui être confié dans le sud-ouest.

Il m'apprit que M. Henri Grollier avait rendu son âme à Dieu, le 4 juin, et que j'étais son successeur officiellement nommé et reconnu. Ordre m'était donc donné, une dernière fois, de me rendre au fort Good-Hope ou Bonne- Espérance, dans le Bas-Mackenzie. On peut s’imaginer si je fus heureux de cette troisième déclaration qui comblait tous mes vœux.

Vainement les Tchippewayans présentèrent à sa Grandeur une supplique dans laquelle ils la conjuraient de ne point leur enlever le Père qu’il leur avait donné deux ans auparavant. Non seulement cette pétition ne fut pas agréée, mais les pétitionnaires furent vertement tancés pour leur attachement à leur pasteur, alors que nul d'entre eux n’adressait au prélat la moindre prière pour le conjurer de rester.

Ce sentiment était tout naturel, mais il l'était beaucoup trop.

Quelques jours après, il nous Arriva des Couteaux- Jaunes qui m'’apprirent la mort de cinq vieillards, des suites d'un rhume épidémique qui désolait leur tribu. Au

nombre des victimes était le bon Louis £’Xhou-nélyel, ce vieil aveugle qui m'avait dicté les traditions de sa nation en sa propre langue.

Les Couteaux-Jaunes m'amenèrent une vieille octoginaire qui avait été abandonnée, au mois de juin, sur un ilot du lac des Esclaves avec un seul plat-de-côtes fumé, pour toutes provisions. On l'avait considérée comme un être inutile, encombrant, et on s’en était débarrassé à cause de Ja disette.

Les sauvages ont de ces affreux raisonnements pour excuser leur indifférente cruauté : la nécessité les force. disent-ils, à sacrifier quelquefois une bouche inutile pour sauver les enfants, espoir de la tribu.

A leur retour des terres stériles où ils étaient allés chasser le renne, les parents dela pauvre Kulli-àze, la Petite Louche, voulurent savoir ce qu'était devenu son cadavre. Quelne fut pasleur étonnement de trouver la malheureuse vieille en bonne santé, bien que considérablement amaigrie. Quoique ses facultés fussent à peu près éteintes par l’âge et les souffrances de sa rude carrière, l'instinct de la conservation les avait stimulées au point de la rendre capable de sortir indemne de cette terrible épreuve. Elle avait découpé son plat-de-côtesenlanières infinitésimales, pour autant de jours qu'elle supposait que ses enfants demeureraient absents. Elle s'était fait une loi de ne consommer chaque jour qu’une seule de ces étroites lanières de viande fumée. Elle comblait le vide de son pauvre estomac avec des baies de genièvre, du raisin d’ours, un peu de tripes de roche cet les raclures de sa robe de cuir, provisions portatives quine font jamais défaut à l’Indien tant qu'il a un pouce de cuir sur le corps.

C'était ainsi qu'elle avait sauvé sa pauvre vie. Je la recueillis à la mission. Elle était à moitié idiote,

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quétant sans cesse de quoi manger, dansant et fringant comme un bébé quand on lui donnait quelque chose. Cette joie enfantine faisait mal. On voyait que les affres de ce long jeüne avaient déteint sur sa raison d’une manière fatale.

Le Tehippeway Francois Wabisten et sa femme, la grosse Marie, mère de Zabachach, mon petit chasseur d'oiseaux, étaient encore serviteurs du fort Resolution. Ils étaient trèsunis et avaient eu, en 1862, un petitgarcon que j'avais baptisé sur le lac des Bois, Depuis lors Marie était redevenue enceinte.

Cette femme était la veuve d'unjongleur tchippewayqui l'avait laissée mère de trois enfants dont Z'abachach était l'ainé. Avant de mourir, ce sorcier, quiétait jaloux, fit jurer à sa femme qu'elle ne seremarierait plus, lui déclarant que, si elle enfreignait sa promesse, elle mourrait à la naissance de son second enfant.

Marie était pauvre. Elle dut se remarier pour vivre et faire vivre ses trois enfants. Elle trouva un bon Tchippeway catholique qui consentit à la prendre, elle se fit instruire et baptiser, et après son mariage partit avec son mari pour le lac des Esclaves, au service de la Compagnie d'Hudson.

La grossesse de la bonne Marie étant maintenant très avancée pour la seconde fois, elle s'était rappelé les menaces de son premier maitre et se figura qu'elle allait

A cectivement mourir. Hantée par cette idée fix:, elle

donna bientôt des signes de dérangement cérébral et finit par devenir tout à fait folle. Elle s'abandonnait au désespoir, à la rage et à la fureur. Cette créature si douce etsi bonne mère ne pensait plus qu'à se détruire et à tuer ss enfants. Elle avalait des aiguilles, du savon, des centres ; elle poursuivait les souris dans sa case et les dé-

vorait crues, dans l'espoir qu’elles l'empoisonneraient, Dépouillée de tout vêtement, elle se trainait à quatre pattes comme une bête, méconnaissant ses enfants, insultant ceux qui la considéraient, objet d’effroi pour tout le fort Resolution.

Vingt gouttes de laudanum n'avaient pu lui procurer le sommeil dont elle avait un si grand besoin.

On ne nous avertit de ce qui se passait que lorsque la folie était tout à fait déclarée et paraissait irrémédiable. Nous allâmes voir la pauvre Marie, M. Lallongé et moi. Elle nous reconnut, nous accueillit avec joie et confiance. Nous lui fimes reprendre ses vêtements.

M. Lallongé avait pratiqué le tchippeway pendant quelques mois, au lac Manitoba. Il raisonna Marie en ma présence, il l'assura qu’elle ne mourrait pas, que Dieu est plus fort que les jongleurs, et qu'il lui conserverait la vie à elle et à ses enfants. Bref, nous la laissämes consolée, en paix et tout à fait radoucie.

Nous obtinmes donc qu'on ne la coudrait plus dans une peau d'élan, etqu'on ne labarricaderait plus dans sa case. Traitée avec égards, elle revint à la raison etmit heu- À reusementau monde son second enfant. Mais, mystère ! la ! pauvre mère, parfaitement guérie, perdit successivement tous les enfants quelle avait eus de son premier mari, le sorcier tchippeway. On aurait dit qu’il prenait sa revanche.

Le mardi 16 août 1864, je quittai enfin et définitivement le grand lac des Esclaves, pour aller prendre possession de la mission de Bonne-Espérance, à 341 lieues plus au nord, au bord du fleuve Mackenzie et à 5 minutes du Cercle polaire.

Je ne devais plus revoir le lac des Esclaves que senti ans après.

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