CHAPITRE XIII
Un peuple de bègues.
Du bégaiement chez les Cris. — Chez les Dènè et les Dindjié. — Statistique du bégaiement. — Causes probables du bégaiement.
— Hérédité et congénialité. — Production mécanique du bégaiement. — Du bégaiement chez les Esquimaux.
Entre toutes les infirmités qui éprouvent l'humanité,
il n’en est point de plus singulière, de plus difficile à ex-
pliquer que le bégaiement, parce qu'il est plutôt du res-
sort de la psychologie que de celui de la physiologie.
Pendant mes vingt années de séjour sous le Cercle polire et dans la région qui l’avoisine, j'avais remarqué que plus du cinquième de la population peau-rouge est bègue à différents degrés. Ayant été à même de dresser des statistiques exactes de toutes les peuplades chez lesquelles j'ai séjourné, j'eus toutes les facilités désirables pour consigner mes observations touchant les sujets atteints de cette infirmité. En voici le résultat.
Plusieurs de ces remarques datent de douze à vingt ans. Je crois qu'elles n'en auront que plus de veleur par lh comparaison que d’autres observateurs pourront faire plus tard, chez ces mêmes peuplades, depuis qu'elles ont modifié leur genre de vie, changé leurs appétits et transbormé leurs mœurs; depuis surtout que leur intelligence
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Danites Flancs-
a été éclairée et émancipée par la religion, le commerce et le contact des Européens.
Pour parler avec fruit du bégaiement des Côtes-de- Chien, je suis obligé de comparer ces Indiens avec leurs voisins du sud et du nord.
Chez les Cris, peuplade de race hilliné, au nombre de cinq à six cents âmes, avec lesquels j'ai voyagé, conversé et habité, dans la Saskatchewan, je n'ai pas souvenir d'avoir rencontré un seul bègue en quatre années.
La langue de ce peuple est sonore, douce, facile et mé- Jodieuse. C’est l'italien de l'Amérique du Nord. Son alphabetne comporte pasplusdevingt-deux lettres. Les voyelles dominent dans la construction des mots. Les diphtongues de consonnes y sont rares. Plusieurs de nos consonnes, telles que b, f, 7, l, r, v, æ, et z y sont inconnues et imprononciables. A l'exception de #, m,n. p,s ct {, tous les mots commencent par des vovelles.
CesIndienss'expriment lentement, avec calme, aplomb etrectitude.llsnes’interrompentjamaisles unsles autres. Ils ne manifestent aucun empressement à vouloir parler avant autrui. [ls savent écouter, ce qui est un grand talent ; mais quand ils parlent, ils le font avec emphase, posant pour la galerie.
Au point de vue de l'élocution, ils sont scrnpuleux observateurs de la quantité prosodique. Ils recherchent une sorte de rythme qui puisse charmer l'oreille à la chute de chaque phrase. Ils cultivent la période et visent évidemment à l'effet. En un mot, ils sont orateurs et ne font cas d'un homme que lorsqu'il s'exprime correctement et avec élégance.
Or, il est évident que leur phlegme, leur sang-froid et la lenteur de leur prononciation doivent avoir pour effet naturel d'empêcher le bégaiement ou de le corriger de
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bonne heure, s'il se produisait chez quelques enfants.
Mais avouons que si dans leurs parlements ces graves sachemsse voyaient malhonnêtement interrompus, contredits ou bafoués par les personnes auxquelles ils s’adressent, l'impatience, l’indignation ou la colère qu'ils en ressentiraient seraient bien de nature à produire chez eux l'infirmité que l’on remarque chez leur voisins septentrionaux, les Danites.
Cette lenteur des Killistinok à s'exprimer provient de leur apathie, de leur tempérament lymphatique, et enfin de l'étiquette, qui leur fait un devoir de respecter et d’approuver ostensiblement les idées et les opinions de leurs concitoyens ; ce qui est tout simplement de l’urbanité.
Ils sont cependant vindicatifs; mais ils savent appeler la patience au secours de leur vengeance. Ils jouissent d'un contrôle parfait sur tous les mouvements de leur âme. [ls se possèdent à merveille en toutes rencontres.
Voici maintenant le nombre de bègues qu'ont accusé mes recensements chez les Danè-Dindjié :
Dènè Tchippewayans . . 19 bègues sur 465 âmes
Dènè Couteaux-Jaunes . . 7 — — 332 — Danè Esclaves. . . . . 15 — — 315 — Dounè Flancs-de-Chien. 39% — — 788 — Dènè Peaux-de-Lièvre . . 60 — — 712 — Dindjié Loucheux. . . . 5 — — 150 —
Total . . . 500 — — 2822 —
cest-à-dire plus du cinquième de la population.
Les Danè-Dindjié sont généralement moraux et ennemis des alliances matrimoniales entre consanguins. Is étendent la dirimance jusqu’à la cinquième ou la sixième génération. Ils ont en horreur l'inceste ; mais ils sont moins discrets relativement aux affinités.
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Toutefois, les Dènè évitent de choisir leurs conjoints dans une tribu autre que la leur ; de sorte qu'on pourrait admettre que, de ce côté, l’hérédité ou l’atavisme peuvent être une cause transmissible de bégaiement aussi bien que d'autres infirmités congénitales, telles que le strabisme, la calvitie et une certaine propension à la cécité.
La langue parlée par la nation danè offre la plus ardue et la plus difficile des prononciations que l’on puisse entendre. Elle comporte presque toutes les difficultés des langues connues. Elle a plusieurs sortes de {k, d'r, de k, et de £. Elle possède des chuintantes, des clappantes, des dentales et des hiatus qui ont fait le désespoir de bien des gens. Son alphabet exigerait 65 caractères phonétiques pour être complet !. Bref, il faut à ces Indiens un organe des plus déliés, une oreille des plus délicates, pour pouvoir saisir, distinguer et exprimer les nuances d'une langue dont les dialectes sont aussi nombreux qu'il v a de peuplades dans leur nation.
Aussi lesDanè-Dindjié sont-ilsintelligents et spirituels, aptes à apprendreet à prononcer toutes les langues.Tandis qu’il n'y a pas un seul Cris qui comprenne et parle le dènè, un grand nombre de Dènè entendent le cris et le parlent tolérablement bien.
Cependant, malgré la gravité proverbiale des aborigènes de l'Amérique du Nord, en général, et la morosité des Tehippewayans, en particulier, je dois constater que les Dènè-Dindjié ne sont pas maîtres d'eux-mêmes au même point que les peuples de race hilliné.
On dirait qu'au fur et à mesure que l'on se rapproche du pôle, les hommes sont plus impressionnables, plus faciles à surexciter.
*E. Petitot. Dictionnaire el grammaire dèné-dindjié. Paris, 1876. Ernest Leroux, 28, rue Bonaparte.
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Les assemblées des Déné et des Dounè sont dépourvues de ce calme, de cette dignité, de ce décorum qui caractérisent les conseils des Cris et autres peuplades algouméquines.
L'impétuosité du caractère dènè se traduit par des interruptions, des contradictions, des remarques vives, des invitations au silence. Quelquefois mème elle se permet ces invectives peu parlementaires cui attristent nos assemblées politiques. Sur ce point, ia furie gauloise offre quelque parenté avec l'humeur pétulante des Dènè- Dindjié.
Je considère donc cet ensemble de défauts comme la principale cause du bégaiement qui distingue les Danè d'avec les Cris. Plus je me suis dirigé ver le Nord, plus j'ai trouvé cette infirmité sensible et fréquente, en raison directe de l’exagération des défauts de caractère précités. C'est au point que, chez les Flancs-de-Chien, on peut dire que les personnes exemptes de tout bégaiement forment une exception parmi leurs compatriotes.
Naturellement, touchant cette infirmité qui participe plus de la nature des défauts acquis que de celle des vices congén'taux, il faut tenir compte de la sympathie organique ou influence physique, de l'imitation innée chez l'enfant, autant que de l’hérédité. Mais je dois constater aussi que la pétulance et la vivacité de caractère sont bien plus accentuées chez les tribus fécondes en bègues que dans celles où :l n’y en a que peu ou prou.
Jene puiscomparer les Dounè Flancs-de-Chien, les Dènè Peaux-de-Lièvre et les Dindjié Loucheux, pour la loquatité, le besoin d'expansion, la propension aux saillies et au rire, qu'aux peuples les plus verbeux et les plus enlhousiastes du Midi et de l'Orient, tels que Gascons, Provençaux, Napolitains, Juifs.
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