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Si l'hérédité est considérée par la science et l'expirience comme la cause première de certaines maladies, aussi bien que comme Je point de départ des qualités de l'intelligence et des vertus de l'âme, de même on concoit qu’elle puisse produire le bégaiement ; de telle sorte que moins il y a de mélange dans les familles atteintes de cette infirmité, moins elles ont de chance de la voir disparaitre ou s'atténuer chez leurs descendants.
S! donc des personnes atteintes d'un bégaiement an. cien et par conséquent irrémédiable s’allient entre elles, il y a quatre-vingt-dix-neuf à parier contre un qu'elles engendreront des bègues et des bègues irrémédiables comme elles, Cette infirmité ne pourra être atténuée d'abord, puis dissipée ensuite, que dans leurs descendants par des croisements successifs avec des personnes étran gères jouissant de la faculté de s'exprimer nettement.
Quant à dire que le bégaiement est le résultat de mariages entre consanguins non bègues, c'est une erreur évidente, c'est une conséquence contraire à la bonne philosophie comme à la saine logique : « Memo dat quod non habet. »
Ce n'a été qu’en opérant le mélange du sang avec des individus non bègues et d’une autre tribu, en cultivant l'espritet les facultés des enfants des anciens bègues flancsde-chien, que l'on est parvenu à entraver et à dissiper partiellement le bégaiement congénital de ces Indiens. En 1879, on m'’assura que les descendants des bègues
que j'avais connus en 1864, l’étaient beaucoup moins que leurs pères; parce qu'ils sont les fils de femmes non bègues que les Flancs-de-Chien s'étaient procurées chez les Esclaves du Mackenzie et les Peaux-de-Lièvre du grand lac des Ours.
On dirait que la nature elle-même inculpe ces préceptes la go
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à l'homme par l'exemple des brutes mêmes. Ne voiton pas le taureau et l'étalon, dédaignant la conjonction des génisses et des pouliches dont ils ont la custode jalouse, s’en aller chercher ailleurs et souvent fort loin, au prix de luttes et de dangers réels pour leur vie, l’objet qu'ils pourraient se procurer auprès d’eux si aisément et sans efforts ?
On doit aussi assigner comme seconde cause de l’amélioration des familles flancs-de-chien, relativement au bégaiement, la culture que recoit de nos jours la jeunesse et l'obligation où elle se trouve d'apprendre par cœur prières et catéchisme. Mais cette cause est, sans contredit, surbordonnée à celle indiquée plus haut.
Je n’hésite pas à assigner au bégaiement pour cause formelle et déterminante l'impétuosité du caractère, la vivacité de l'intelligence et le pullulement des idées, unisà une mémoire ingrate et au manque de confiance en soi-même ; et pour cause propagatrice les alliances entre consanguins bègues, c’est-à-dire l'hérédité par sympathie, pouvoir d'imitation et affection morbide congéniale.
Quant à la production mécanique du phénomène phonétique, voici comment je me l'explique :
Je compare l'intelligence à un vase plus ou moins large, offrant ou non obstacle à l'extravasion du liquide qu'il contient et à l'introduction de l'air.
Les idées émises par l'intelligence sont ce liquide renfermé dans le vase.
La mémoire, qui vient au secours des idées pour les aider à se traduire en mots ou idées parlées, c'est-à-dire à s'extravaser hors de l’intellect, est l’air qui, en s’intraduisant dans le flacon, repousse le liquide au dehors.
Enfin les organes vocaux tels que les lèvres, la langue, la gorge et le larynx, engins intermédiaires entre l’intel-
lect et la parole ou idée émise par des sons, sont le goulot et l’orifice du vase.
Penchez un flacon doucement en proportionnant le de-
gré d'inclinaison au rétrécissement ou à l'ampleur de l'orifice, et vous obtiendrez aisément l'extravasation duliquide qu'il contient. Celui-ci s'épanchera d'autant plus vite qu'il éprouvera moins de résistance dans le goulot, plus d'aide dans l’air de l’intérieur, moins de hâte de la part de l'opérateur.
: Malheureusement le bègue mefaitl’effet d’un flacon bien plein dont on voudrait vider le contenu tout d'un coup, en renversant le récipient sens dessus dessous. Qu'en résulte-t-il? Le flacon, au lieu de se vider, s’obture tout à fait ou à peu près. La liqueur qu'il contient n’en sort plus que goutte à goutte; parce que l'air n’y pénètre qu'avec trop de parcimonie pour pouvoir l’en chasser. Il s’y produit donc des borborygmes, des gargouillements et des soubresauts semblables à des spasmes. Le liquide finit toutefois par s’épancher, mais après combien d'hésitations, de susurrements et de convulsions ?
En vertu de ce qu’il éprouve pour parler, un bègue seul pourrait confirmer ou infirmer la justesse de ma comparaison. Mais, telle qu’elle est, elle satisfait mon intelligence et indique le moyen de remédier au bégaiement,
Telles sont les réflexions aue m'ont inspirées les efforts souvent infructueux dans leur sublimité des Flances-de- Chien bègues avec lesquels j'ai vécu. Jai pu me convaincre de leur justesse par la comparaison que je fis plus tard des Flancs-de-Chien avec les Esquimaux. Je dois rendre à ce dernier peuple le même témoignage que j'ai accordé aux Cris. Sur trois ou quatre cents Esquimaux avec lesquels j'ai été en rapports fréquents, je n'ai trouvé qu'un seul bègue. Et cependant, sur le chapitre de la moralité,
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ce peuple est le plus mal famé de l'Amérique du Nord. Mais il est lymphatique, il s'exprime avec lenteur, en martelant chaque mot, en s’arrêtant à la fin de chaque phrase, afin de juger de l'effet qu’il produit sur un public qui n’est pas pressé par les affaires. Ses conceptions sont lentes, son esprit est lourd, quelque ingénieux qu'il soit d’ailleurs.
De plus, l’Esquimau a la langue épaisse et charnue du perroquet, les lèvres grosses et l'inférieure pendante. C’est un vrai Berrichon. Ces défauts organiques communiquent à son élocution quelque chose de pâteux et d’embarrassé. On dirait qu’il parle la bouche pleine de fèves. Il se possède on ne peut mieux en parlant et ne bégaie jamais.
Mais l’Esquimau entre-t-il en colère? La violence de sa nature le rend tout à coup &bsolument muet. Il a renversé l'amphore. Elle est obturée par son propre contenu. Il ne se possède plus, il étouffe, il devient rouge, pourpre, violet. Il tremble, il fait d'inutiles efforts pour parler, sans pouvoir articuler un seul mot. Sa colère se traduit plus éloquemment par des coups de couteau qu'il donnerait volontiers dans le ventre de son contradicteur pour voir ce qu'il a dedans, si celui-ci ne prenait garde à cet.
* Composé à la demande de mon honorable confrère de la Société d'Anthropologie, M. le Dr Chervin fils, en mai 1883.