‹ Autour du Grand Lac des Esclaves [microforme]Chapitre 51 sur 70 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Légende nationale des Flanes-de-Chien.

L'homme-chien. — Mort du sorcier cynocéphale. — La femme dènè et ses petits chiens. — Chiens métamorphosés en hommes. —

Les Fils-de-Chien. — Autres Dènè de même origine, — Charlevoix et les Klancs-de-Chien. — Portrait de ce peuple. — M. de Charencey et les Hommes-Chiens. — Hommes et dieux chiens cosmopolites. — Origine chamique des Hommes-Chiens. | . , Q , “ « n| ( Voici une légende qui est, d’après les Dounè Flancs-de- Chien, l’histoire très véridique de leur nation et la raison du singulier nom que se donne ce petit peuple. Bien que Charlevoix place les Côtes-de-Chien sur les bords d de la rivière Danoise et de celle aux Phoques !, deux af- Res , f) fluents de la Baie d'Hudson, ces Indiens ont transporté p

le théâtre de leur légende dans les steppes qui s'étendent au nord du Grand Lac des Esclaves.

Je tiens cette tradition fabuleuse de plusieurs Indiens

“aie c qui tous se sont accordés à la raconter: de la même ma- a nière, qu'ils fussent Tchippewayans, Côtes-de-Chien, pe Couteaux-Jaunes, ou Peaux-de-Lièvre. Voici la substance qi

de ces récits comparés :

« Après la découverte du cuivre par une femme dènè, une autre femme de la même nation habitait seule avec

1 Histoire de la Nouvelle-France.

emme dènè ommes. — — Charle- , — M. de jeux chiens ens.

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ses deux frères au nord du grand lac des Mamelles !, Elle n'avait point encore eu de mari.

« Un jour, il arriva dans leur tente un étranger fort bel homme que les deux frères reçurent avec hospitalité. Ils l'engagèrent à passer quelques jours avec eux et finalement lui proposèrent d'épouser leur sœur ; ce à quoi il consentit. Le mariage se fit illico.

« Mais pendant la nuit des noces, la jeune épouse s'étant éveillée, ne trouva point de mari à son côté, tandis qu’elle entendit comme un chien qui grugeait des os dans les cendres refroidies du foyer. Or, il n’y avait pas encore de chiens parmi les Dènè ?.

« Aussitôt la femme et ses deux frères se levèrent, ils rallumèrent les tisons et firent du feu dans la tente ; mais ils ne virent pas de chien. Quand le jour se fit, l'étranger (édoïni) reparut, comme s'il revenait d’une tournée aux lacets à lièvres.

« La nuit suivante, pareille chose se reproduisit.

— « D'où peut done venir ce chien étranger qui rode durant la nuit Cans notre loge? » s’écrièrent les deux frères, réveillés par le broiement des os. « Nous n'avons point de chien avec nous. »

« Le bruit s'étant fait entendre une troisième fois, on lança-une hache de pierre dans le coin où l'animal sourd continuait à gruger des os. Un cri perçant retentit dans les ténèbres. Vite on se leva, on ralluma le feu, et qu'’apercut-on, nageant dans son sang? Un gros chien noir que la hache venait de tuer.

« Quant au bel étranger, on ne le revit jamais plus. »

— « Ah! c'était donc cet étranger qui, homme comme

4 Grand Lac des Esclaves.

? Franklin en dit autant, en 1820.

« nous pendant le jour, devenait chien durant la nuit et « inconscient de tout acte humain, se dirent les frères. « C'était un Homme-Chien, un sorcier, un Éyounné*, « qui avait épousé notre sœur. Maintenant il faut qu’elle « meure elle-même. »

« Aussitôt ils la chassèrent sans pitié de leur tente ct de leur pays, pour qu'elle allât terminer sa misérable vie dans les bois, parce qu’elle avait dormi avec le chien.

« La femme couteau-jaune s’en alla donc loin du territoire de sa nation, seule, abandonnée et portant dans son sein la progéniture du chien qui l'avait trompée.

« Elle s’en fut dans les déserts de la rivière du Cuivre et habita sur les terres arides où il ne croît point d'arbres, où il n'y a point de sentiers. Elle tendit ses lacs aux grands lièvres arctiques, ses hamecçons d'os aux truites saumonées des lacs, et ne mourut pas.

« Cependant elle arriva à son terme et mit au monde une portée de petits chiens, noirs comme leur père Honteuse de son fruit et cependant pleine d'amour pour sa géniture, la pauvre femme cacha sa petite marmaille dans un naltchiesh® et la nourrit de son lait.

« Lorsque les petits chiens furent en état de courir seuls, la femme dènè aperçut, à son retour d’une battue aux lièvres blancs, des empreintes de pieds d'enfants sur les cendres du foyer éteint.

— «D'où peuvent provenir ces pas d'enfants? » se demanda la pauvre mère.

« Le lendemain, elle retourna à ses collets, et le même phénomène se reproduisit.

{Nom dènè des Kollouches. Littéralement, courtisane, fou, fantôme. Tous noms homonymes.

* Longue sacoche en peau de jambes de renne. On l’emploie souvent comme traineau en y fixant des lanières.

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— « Assurément, ce sont mes petits qui en agissent ainsi, se dit la femme dènè. Pendant le jour et à mon insu, ils sortent des ténèbres de la sacoche pour jouer, et aussitôt redeviennent hommes. Mais à mon approche, ils rentrent dans la nuit, qui en fait aussitôt des chiens. Tel était leur père, tels ils sont. Je sais bien ce que je vais faire. »

« Le lendemain, la mère aux chiens fixa une longue lanière à la coulisse qui fermait le traineau de peau, elle entr'ouvrit celui-ci, puis s'éloigna, tenant la lanière et disant tout haut :

— « Soyez sages, enfants, mémère sera longtemps à venir, aujourd’hui ; elle a beaucoup de lacets à visiter. »

« Mais c'était une feinte. Elle se cacha à peu de distance, sous le vent, teuant la corde entre ses mains et guettant ses petits chiens avec impatience.

« Lorsque ceux-ci n’entendirent plus les pas de leur mère, ils mirent l’un après l’autre le nez à l’air, flairant de tous côtés à la manière des chiens. En même temps ils se disaient : « Mémère est loin maintenant, sortons et divertissons-nous. »

« Alors un petit chien s’enhardissant, bondit hors du sac et devint un beau patit garçon en mettant pied à terre. Un autre petit chien le suivit qui se fit une jolie petite fille. Un troisième, puis un quatrième en firent autant, et les voilà tous, petits garçons et petites filles jouant et fringant, nus, autour du foyer.

« Ils étaient ravissants de beauté et d'innocence.

« La pauvre femme dènè palpitait d'émotion :

— « Si je pouvais seulement les empêcher de rentrer dans les ténèbres, se dit-elle, ils seraient hommes à jamais! »

« Ce disant, elle tira vivement la lanière qui fermait

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le naltchiesh. Mais, malgré sa promptitude, elle ne put empêcher trois de ses enfants d'y sauter avant qu'il ne fût fermé.

« Chiens ils redevinrent et chiens ils restèrent!

« Les autres firent bien tout ce qu'ils purent pour se replonger dans la nuit. Mais leur mère accourut vers eux, elle les saisit et les couvrit de caresses. Ils étaient quatre deux petits garçons et deux petites filles, qui demeuri:rent à la lumière et conservèrént dès lors la forme humaine. La femme dènè les éleva en hommes.

« Quant à ceux qui avaient préféré redevenir chiens, elle pensa que leur sort était irrévocable et elle les abandonna sans pitié pour qu'ils vécussent en bêtes.

« Les deux frères devinrent d’adroits chasseurs. Leur mère leur enseigna à tirer de l’arc, à tendre des lacs aux rennes et aux lièvres, à se servir de la javeline contre le castor et l’ondatra.

« D'un autre côté, ils héritèrent du pouvoir magique de leur père, l'Homme-Chien, et devinrent des jongleurs émérites et redoutés. Par cette vertu, tout leur réussissait, rien ne leur était impossible, et leur tente regorgeait toujours de la meilleure viande.

« Alors leurs oncles dènè ne les repoussèrent plus, ainsi qu'ils avaient fait de leur mère; parce qu'ils étaient devenus des guerriers et de bons chasseurs.

« Lorsqu'ils eurent atteint l’âge nubile, ils épousèrent

‘ D’après une légende kollouche citée par MM. Von Wrangel, Alph. Pinart et H.-W. Dall, sitôt que les hommes apercurent la lumière du soleil, le jour de la création de cet astre, ils s’eftorcèrent tous de rentrer dans les ténèbres, devenant oiseaux, poissons ou quadrupèdes selon qu'ils cherchèrent la nuit dans les airs, dans les eaux ou dans la profondeur des bois.

Nous avons donc, dans cette légende flanc-de-chien, une réminiscence kollouche.

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leurs sœurs et en eurent beaucoup d'enfants. Et nous sommes les descendants de ces fils de chien, nous, hommes (Douné). C'est pourquoi on nous nomme par dérision Klin-tchonseh (Ghien-Flancs). Les autres Dènè nous méprisent ; mais nous valons mieux qu'eux et ne les redoutons nullement. C’est la fin!,. »

Conformément à leur légende nationale, les Flancs-de- Chien, Côtes-de-Chien ou Plats-Côtés-de-Chien, comme vous voudrez gracieusement les nommer, mesdames, eurent toujours des chefs qui portèrent le nom consacré et patronimique de Alin-a-bé-toa, celui dont un petit chien fut le père, littéralement, chien-petit-son-père.

Tel était, en 1778, le nom du grand chef avec lequel traita Peter Pond. Tel est encore celui d'un chef du grand lac des Ours, qui fut un de mes meilleurs néophytes.

Les Dènè É'tcha-Ottinè ou Esclaves, les Dounié E'spa-tpa- Ottiné ou gens des chèvres, et les £'ta-Gottinè ou gens des montagnes, quitouss’attribuent la mêmeorigine, poussent plus loin encore cet amour du chien. Non seulement leurs femmes allaitent fréquemment de petits chiens comme s'ils étaient leur fils, mais encore les adolescents prennent, jusqu'à leur mariage, le nom de père du chien qu'ils ont élevé et adopté.

En attendant que quelque transformiste zélé se transporte dans les steppes des Flancs-de-Chien pour y étudier sur place cette intéressante variété de l'humain bipède, il nous est permis à nous, humbles moutons de Panurge,

1 Voyez toutes les variantes de la fable des Hommes-Chiens, chez les Danites, dans mes Traditions indiennes du Canada Nord- Ouest. Paris, 1886. Maisonneuve frères et Ch. Leclerc, 25, quai Voltaire, pages 56, 170, 204, 239, 311 et 431.

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qui ne revendiquons point les idées progressistes de Dar. win, mais suivons le train correct du monde, d'expliquer cette burlesque légende, soit : 1° par la corruption « antiphysique » dans laquelle croupissait cette population avant qu'elle ne connût l'Évangile ; soit 2 par le dualisme chaldéen, devenu depuis manichéen, que l’on a retrouvé chez presque tous les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord ; dualisme qui reconnaît l’antagonisme entre les produits du bon principe et ceux du mauvais ; soit 4 et enfin par l'union de quelques guerriers kollouches avec des femmes dènè emmenées en captivité, ainsi que le prouve le nom d'Éyounné que ces Indiens donnent à l'Homme-Chien, nom qui est aussi celui des Kollouches, en leur langue.

Les chamans kollouches ont une grande réputation de sorcellerie et de méchanceté. Ils poussent le cannibalisme jusqu’à déterrer les cadavres pour s’en repaitre, afin d’inspirer la terreur. Ces goules sont en même temps coprophages. Ils affectent de dévorer des excréments de chien pour montrer leur supériorité sur leurs semblables et leur invulnérabilité à tout ce qui est réputé poison dans l'esprit des Indiens.

Il est à remarquer, en outre, qu'un des noms des Kollouches, Z'hlin-khet, qui signifie hommes, en leur langue, veut dire Chiens, Pieds-de-chien ou Phalles-de-chien, en dènè-dindjié.

Les Loucheux nomment Z'tsékpæ, femmes, les Kollouches qui les avoisinent. Dans leurs traditions, ils les nomment Zhœænan, femmes publiques, pour me servir d’un terme honnête !.

De là le mépris et la haine que les autres Danè et

‘ En dindjié ce mot a un sens beaucoup plus cru: Scorlum, Harlots, Meretrices, Proxénètes.

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Dènè professèrent jadis pour les malheureux Flancs-de- Chien, auxquels ils faisaient la guerre.

Charlevoix est le premier écrivain qui ait fait mention des Plats-Côtés-de-Chien. Il en parle dans son Histoire de la Nouvelle-France, leur assignant pour territoire les steppes qui bordent la côte occidentale de la mer d'Hudson, le long des rivières Danoise et des Loups marins. Le premier de ces cours d'eau a reçu, depuis lors, le nom de Rivière aux Anglais ou Churchill.

Get historien, raconte que, de son temps, les Flanes-de- Chien étaient en guerre avec les Savanois 1, leurs plus proches voisins du Sud. Les Tchippewayans en disent autant, en englobant dans une commune origine Esclaves, Peaux-de-Lièvre et Côtes-de-Chien. Ce serait ces Savanoisqui auraient refoulé Douné et Dounié jusqu'au nord du grand lac des Esclaves, d’où ils auraient été expulsés àleur tour par les Dénè Tchippewayans et les Danè Castors, qui s'établirent dès lors sur les bords de la rivière Danoise ou Danèse.

La tribu des Flancs-de-Chien a donc opéré depuis deux

D siècles un fort mouvement ascensionnel vers le nord,

puisque Franklin, Dease et Simpson la trouvèrent à l’est et au nord-est du grand lac des Ours, entre 1819 et 1856.

Aujourd'hui, ils sont redescendus un peu plus bas. Le grand lac des Esclaves est leur limite la plus méridionale.

L’entière tribu des Plats-Côtés-de-Chien ne dépasse pas douze cents âmes, et forme quatre peuplades ou bandes: l°Les Alin-tchonpèh proprement dits, du grand lac des Esclaves ; 2° les Zson-toié-pottinè ou gens du lac Excrémentitiel ou la Martre ; 3° les Zoa-Kfwèle-cottinè ou gens de l’Anus-de-l'Onde ; 4° enfin les Z{sé-pottiné ou gens

! Savanais, les Swampees des Anglais, ou Machkéyons modernes.

des Canots. Ces derniers appartiennent au grand lac des Ours.

Grands, bien faits, bronzés ou couleur de brique claire, secs et nerveux de tempérament, avec des jambes arquées en dehors, le pied et la main petits et bien modelés, la poitrine large et bombée, les yeux et les cheveux noirs, la paupière lourde, le re ard triste et en coulisse : voilà des traits qui, plus ou moins, se retrouvent aussi chez les autres Danites. Les Flancs-de-Chien y ajoutent un cachet arabe ou égyptien-tout particulier. I me frappa de prime abord, alors que je ne connaissais rien encore des traditions de ce peuple.

Voulez-vous avoir de leurs femmesune juste idée ? Al-

lez voir au Musée d’Anthropologie du Jardin des Plantes, !

à Paris, les portraits des almées égyptiennes qui en décorent l'une des galeries. C'est le même œil ardent et

passionné, mais vide d'idées ; les mêmes traits, les mêmes # petites lignes parallèles, tatouées sur le menton, les |

mêmes petites croix à l'angle externe des veux et aux commissures de la bouche, le même teint brun sale des fellahs. Leur front est haut et bombé, mais étroit ; leur nez arrondi et un peu camarà, un vrai nez de sphynx. Enfin leur bouche, large et sanglante, à lèvres proéminentes, est retroussée dédaigneusement, Chezles hommes, elle est garnie d'une petite moustache noire, quelquefois

assez fournie. Plusieurs d’entre eux ont même un peu de #

barbe.

Les Flanes-de-Chien ne sont pas circoncis.

D'après des photographies de Caraïbes Apiaca, Bo-f

roros et Araguaya des tribus Caraja, Chavante et Akui, que le savant D' Paul Ehrenreich, de Berlin, explorateur au Brésil, m’a fait l’honneur de me communiquer,

j'ai constaté des ressemblances frappantes entre quel-

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