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mière atteinte du mal des raquettes, que, désespérant de pouvoir atteindre le but de notre voyage, je me couchai sur la glace, conjurant mes compagnons de continuer leur route sans plus s'occuper de moi. J’arrosais le sentier du sang qui sortait de mes orteils, et mes jambes étaient comme disloquées par le poids et l'incommodité de mes raquettes.
Jamais je n'oublierai ce que j'ai souffert dans cet incomparable voyage.
La température était pourtant ravissante et nous préparait des féeries contre lesquelles luttere‘snt vainement les prodiges de notre mécanique théâtrale. Mais quand l’homme souffre, les extravagances d’une nature humoristique ressemblent à des insultes qu’elle lui jette pour narguer ses douleurs. On dirait alors que les éléments vous raillent, qu'ils font cause commune avec le mal physique, pour occuper la fantaisie en l’exaspérant.
Avec d’autres dispositions, j'aurais admiré les prestiges du mirage que l’échauffement des couches de l’air produisait à l'horizon. Les lointains rivages du lac, qui étaient au-dessous de notre rayon visuel, montèrent tout à coup et apparurent suspendus dans les airs, comme s’il eussent été seulement à quelques lieues de nous. Voilà bien leurs forêts de sapins, leurs promontoires dénudés, les criques et les pointes de toute cette côte. Tout à coup, les mêmes images se reproduisent à rebours, renversées dans les airs au-dessus des premières. Les cimes des arbres se touchent pied en l'air, pied en bas. Les grands nez rouges des caps ocreux se heurtent dans des saluts à l'indienne, tandis que leur base repose dans une brume transparente comme de l’eau.
Maintenant, que se passe-t-il d'étrange? Voilà que tous ces objets prennent vie, se déplacent et s'agitent
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dans une ronde de farfadets. Les arbres marchent, courent et se poursuivent, échevelés. « Les montagnes bondissent « comme des béliers, et lescollinescomme des agneauxt, » Les plateaux se disloquent ets’entr'ouvrent.llsrient d’une erande bouche, puis se referment. La terre semble convier les humains à la folie. Je me frotte les veux ou plutôt les lunettes, pour bien m’assurer que je ne suis pas le jouet d’une vision d'outre-tombe « Sivè in corpore, sivè « exlrà corpus, nescio, Deus scit. »
Est-ce que je rêve ou est-ce un jeu de mon imagination en proie à la fièvre ? J'ose à peine en faire part à mes compagnons.
Mais non, eux aussi voient les mêmes fantasmagories eten rient à cœur joie. — « Yétikodija ! s'écrie l’Indien. C'est merveilleux ! »
— « Qu'est-ce donc que cette merveille ? » lui criai-je.
— « Nninä-ourintel. C’est la terre qui monte, » répondit-il en souriant. /
Cela ne m'apprenait rien de plus que ce que je voyais, sinon que j'étais témoin d’un phénomène naturdg, propre à ces climats boréals. C'était le mirage. J'ignorais encore qu'il püt se produire à ces hautes latitudes avec plus de vivacité et de bizarrerie que dansles pays chauds, au milieu des sables arides, échauffés par les feux d’un soleil tropical. |
Bientôt tout se déforme autour de nous. Nous sommes environnés de cercles concentriques immenses, qui ressemblent à des zones d’eau en ébullition. Tout l'horizon entre simultanément en danse comme mu par la contagion de l'exemple. Le ciel et la terre semblent s'être dounés le mot pour exécuter une sorte de carnaval gro-
‘Ps, CXIIT, v. 4.