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ne ner ne
tesque. La Grande-Ile, le cap des Esclaves, la presqu'ile du Partage (/Wétii) nous apparaissent, semblables à desspectres ossianesques. Ils se dirigent vers nous, des quatre points de l'horizon, en refermant toujours davantage les cercles magiques de glaces et de forèts dont les alternances nous entourent de leurs précinctes tremblottantes. Devant ces ombres fallacieuses,la véritable terre avait disparu, engloutie sous un horizon tout d'artifices et de mensonges, qui envahissait comme une inondation jusou’aux plans les plus rapprochés. Il se faisait parfois des échancrures dans le fluide de la méridienne, à travers lesquelles la terre véritable apparaissait incertaine, vague et comme entourée de fumée. Puis elle s’engouffrait de nouveau, et nous redevenions la proie de ces hallucinations aériennes, nageant dans l'air, marchant sur l'onde, comme des fantômes, nous attendant d'un moment à l’autre à revêtir nous-mêmes des formes kaléïidoscopiques.
Le guide ahuri, perdant son chemin, se retourna vers nous.
— «Etin! douyé. Séni (Vois plus rien), » dit-il dans le jargon esclave qu'ont inventé les créoles du Mackenzie. Et il s'arrêta, attendant que la terre reparût pour orienter sa marche.
Dans la matinée de ce jour, nous longeimes une chaine de buttes de glace au sommet desquelles perchaient une multitude de lagopèdes blancs comme neige, immobiles au soleil comme les mamelons creux qui leur servaient de demeures.
Au pied de ces l’our-yidhé, nous trouvämes une glace vive et polie qui nous permit de déchausser nos raquettes. Cela me soulagea beaucoup. Tout à coup, sur cette surface noire veinée de blanc comme une immense table de mar-
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bre brèche, La Porte a découvert une piste de l'automne. Il la suit attentivement. Là où je ne distingue absolument rien, il voit, lui, des empreintes de griffes de chien, des traces fugitives de raquettes et de traineau. Il discerne même celles d'un bâton dont l'extrémité est entourée, ditil, d'une petite raquette disculaire.
— « Dènè! s'écrie-t-il. (Des hommes !...) Un vieillard faisait partie de la bande qui a passé ici, il y a un mois. Qui ca peut-il être ?.. Cette bande se composait de trois personnes et de quatre chiens... »
Ces renseignements me paraissent fabuleux. De distance en distance la piste se perd sous des bancs de neige de plusieurs pieds, que le vent y a entassés et durcis. L'Indien ne se déconcerte pas. Il passe par-dessus le banc et retrouve la trace au delà. Elle se dirige vers l'embouchure de la rivière des Buffles, où nous arrivämes à midi.
A notre grande joie, nous y apercümes effectivement un panache de blanche fumée, puis un toit pointu en écorces, et enfin une véritable maisonnette à l’américaine, avec porte, fenêtres et cheminée. Un quart d'heure après nous serrions la main à T{azin-zène, le Dos-noir, un Tchippewayan pur sang, que nous trouvàmes fièrement cambré sur le pas de sa porte, comme un seigneur devant son castel. C'était le constructeur et le propriétaire de la cabane. Avant de nous y introduire, il nous montra avec orgueil la varlope fabriquée par lui, à l'aide de laquelle il avait dressé et blanchi les madriers de sa porte et de son plancher. A défaut de clous il avait cousu les ais de la porte avec des lanières d'élan. Les gonds se composaient de morceaux de canon de fusil régulièrement coupés et limés avec une patience et une adresse de galérien.
Dans la maison indienne, un grand feu de résineux flambait dans la cheminée droite, en répandant une bonne odeur d'encens. Nous nous en approchâmes avec une satisfaction facile à comprendre. Mais le plus difficile était d'obtenir de la viande ; car le Tchippewayan est peu généreux de sa nature.
— « Bær oullè la, taodi ! » s’écria sèchement le Dosnoir quand nous entrâmes chez lui. « Il n'y a point de viande, mais là! point du tout! »
Jem'attendais à cette uéclaration, On m'en avaitaverti. — « On va tout de même diner chez toi, n'est-ce pas, mon fils ? lui dis-je. Allons exhibe ton plus grand chaudron. Nous avons du thé. Il faut qu'il y en ait pour tout le monde. Aimes-tu le thé sucré, sé ghen ?
— « Lla-khou ! assurément! » fit-il avec un rayon de joie au milieu de sa taciturnité.
Le chaudron fut produit. On l’emplit de neige et on le suspendit dans le fover à une véritable crémaillère. Quelques instants après, Z'{azin-sènè rentrait fièrement avec une croupe d'élan gras dont il emplissait un autre chaudron, en murmurant par manière d’excuse à son premier mensonge :
— « Bœr taodi, dessi la ! Je dis, en vérité, qu’il n'y a point de viande du tout! »
Tout à coup, il nous examine avec attention, et dit à notre guide :
— « Ttaditta, sé ghen, En vérité, mon beau-frère, ces deux-là ne sont-ils pas des prêtres ? »
— «€ Eltthi adinni, tu l'as-dit, » répondis-je avant La Porte, en faisant voir à notre hôte que je le comprenais. « Celui-ci (M. Boisramé) est le frère des hommes (Dènè-ounnapè), et moi je suis le Père (Dénétoa) arrivé l'automne dernier. »
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Aussitôt sa figure s'illumina, et la glace fut rompue entre nous.
— « Je m'en doutais, rien qu’à voir leurs visages, dit-il. Ce jeune Priant parle déjà comme un homme, en vérité ; serait-il content d’emporter le reste de cette croupe ?»
Et il me fit présent du restant de la viande exhibée.
Cette viande fraiche me fit retrouver des forces et du courage. Je demeurai convaincu, en pensant à mes défaillances de la veille, que, quelque désespérée que paraisse une position, l'homme peut en sortir triomphant avec de la patience et du temps, mais surtout avec de bons amis.
Nous allâmes camper très loin. Il ne nous restait plus qu'une forte journée de marche pour atteindre l'ile de l'Origual, que cependant nous ne devions revoir ni le lendemain ni le jour suivant. Dans cette longue traversée de onze à douze heures de marche au large, nous fûmes surpris et enveloppés par une grande tourmente de neige du nord-est, qui obscurcit entièrement le ciel et nous déroha même la vue du lac.
— « Khama-san ! » s'écria le guide.
Le hama-san ou kamba-tsan, tourmente de neige du nord-est, c’est le simoun du Mackenzie. Ce même vent existe aussi en Sibérie, dit-on, où il est tout aussi terrible. J'en ai oublié le nom yakoute ou ostiaque.
Il sévit tout d’un coup. Il s’abat avec une rage désordonnée et sans répit sur les lacs et sur les steppes, qu'il balaie et nettoie en peu d’instants, ensevelissant les caravanes sous des flots de neige ténue et glacée, qui pénètrent de partout comme les cendres des volcans en éruption. Inutile de lutter contre ce vent terrible. Son souffle continu, âpre et caustique, enlève toute force,
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toute chaleur, toute vie. Il brûle comme le feu sans cesser d’être de glace.
Nous nous trouvions parmi des iles. Sans cette circonstance nous aurions été perdus. Mais sitôt que l'Indien sentit les étreintes du khama-san, vite, il obliqua à droite vers l'ile la plus rapprochée de nous, en nous criant sans s'arrêter :
— « /nsah! douyé walili! Vite ; ca va devenir impossible. » Puis il joua des jambes, sans plus se retourner pour nous attendre ni pour voir si nous le suivions fidèlement. Sans nos chiens, qui purent suivre la piste par l'odorat, jamais Boisramé ni moi n’aurions atteint l'ile ni retrouvé le guide ; en un instant tout avait disparu dans des tourbillons de neige poudrante,
Mais, au moment où nous nous y attendions le moins, les grands sapins de l'ile bénie se montrèrent à nos yeux, tout à fait devant nous; nous étions arrivés contre elle sans la voir. Une heure après, nous nous trouvions confortablement installés au plus épais du bois, devant un bon feu, défiant le froid, le vent et la poudrerie, ce dangereux météore que les Dènè appellent avec raison toédhè-ounl'toan, nuit qui balaie.
Nous passèmes à ce bivouac deux jours et trois nuits, en attendant que le calme se fit.
Pendant la dernière nuit, celle du 14 au 15 décembre, nous fûmes réveillés par de bruyantes détonations, semblables à une canonnade. Le vent avait cessé.
—- « Qu'est-ce que cela ? » dis-je à La Porte, sans me déranger de dessous mes couvertures.
— « tlace cassée, » répondit-il en jargon esclave. Et il ajouta cet éternel refrain des Dènè : « Douyé walili, ça sera impossible. »
Nous nous levämes aussitôt, bien qu’il ne fût pas plus
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de minuit, et nous nous remimes en marche sans même avoir mangé. Vingt minutes après, nous nous trouvions en présence d'une fissure large de trois mètres et ayant probablement plusieurs lieucs d'étendue au large du lac. Nous nous arrêtèmes consternés.
— « Glace cassée, répéta mon sauvage. Séni kékkèodéjyon ninlay. Je le savais bien, moi. Douyé walili, dessi la. Ge sera impossible, disais-je, »
Heureusement qu'il y avait plus d'apparence de mal que de mal véritable, La crevasse datait de la nuit précédente et avait eu le temps de s'emplir de neige à moitié. En sondant on arrivait facilement à l’eau ; mais, en certains endroits, nous en trouvâmes le fond suffisamment durci pour nous permettre le passage. Nous la traversämes sans encombre.
La fin de notre voyage approchait. Elle fut caractérisée par un incident assez rare. Par un froid d'au moins — 90° centigrades, la lune étant à demi voilée et le ciel nébuleux, il s'échappa du voisinage de l’astre un véritable éclair d'une lumière éblouissante, sans aucun crépitement ni détonation quelconque: Etait-ce un gaz enflammé dans les régions supérieuresde l'air, un bolide, ou bien un éclair magnétique, fin de quelque aurore boréale dont les nuages nous cachaient le foyer?Je l’ignore et laisse à plus savant que moi le soin de définir la nature de ce météore.
Je jugeai seulement, par la frayeur que fit paraître notre guide, que, cette fois, il n’était pas accoutumé à un tel phénomène. On m'a assuré, depuis, que de semblables éclairs avaient été vus par des nuits froides etun ciel nébuleux ; mais je confesse n’en avoir jamais été témoin que cette seule fois en vingt et une années.
Un autre phénomène, d’un ordre psychologique,
cette fois, fournit nouvelle matière à mes études et occupa mon esprit jusqu'à notre arrivée à l'ile de l'Orignal. Lebercement du traineau sur lequel j'avais fini par prendre place, l'excès du froid, la surexcitation fébrile causée par tant d'impressions étranges que je venais de subir, et surtout le silence absolu de la solitude, produisirent sur mon tympan les accousmates les plus singuliers. J'entendais des sonneries de clairons, desroulements de tambours, des fanfares joveuses et surtoutle gaicarillon des cloches.
D'où me venaient ces perceptions décevantes ? De la jectigation de mes artères, perçue dans le vide et le silence de mort qui régnaient sur cette petite mer congelée; d'un étrange tintement d'oreilles que produit le sang lorsque l'on n'entend absolument rien; enfin des # pulsations de mon cœur lui-même. D
Quant aux hallucinations de la fantaisie, qui accompagnaient ces sons, elles étaient dues à la somnolence M causée par le froid et la fatigue. Je n'avais qu'à me 4 secouer pour les voir se dissiper. n.
Après tant d’epériences faites à grands frais de souf- M {| frances et d’épuisement, il me restait encore à faire celle
| d'une chaude maisonnette, d’un repas substantiel, et d’une couche qui me fit un peu oublier les branches de sapin au fond de la fosse glacée, avant-goùt du Père- Lachaise.
C'est ce que m'offrit la petite mission Saint-Xcseph de l'ile de l’Orignal. En y arrivant, ma fatigue était telle que je dus garder la chambre et presque le lit pendant À huit jours, durant lesquels je demeurai en proie à la fièvre et aux mêmes perceptions fatigantes. Au bout de ce temps, je sentis un beau matin au fond de mes chausses des objets durs et piquants. J'y portai la main et
en retirai, quoi ? Les ongles de mes orteils blssés et gelés. Ils étaient tombés tout d'une pièce, aussi noirs que de l'encre.
Voilà ce que, dans le grand nord de l'Amérique, on “7 appelle un voyage de mangeux d'lard. C'est un excellent “71 apprentissage de la vie du désert; maisil faut être robuste ) pour s'y accoutumer.
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