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VIII. — LA GRANDE-CYPRIÈRE

Pour qui n’a pas vu le curieux végétal que l’on appelle le cyprès de la Floride, l'aspect de la Grande-Cyprière est étrange. Que l’on se figure une forêt dans l’eau, mais une forêt à triple étage. En haut, à quarante mètres d’élévation, une couche de verdure, soutenue par des milliers de colonnes d’un bois rouge, plein, odoriférant; au bas de ces colonnes, un enchevêtrement inexprimable de racines énormes, semblables à de gigantesques serpents. C’est ce que les gens du pays appellent les genoux de cyprès; avec les années, ces énormes racines, qui s’enfoncent fort loin dans l’eau, se couvrent de bosses, de gales, d’exostoses qui prennent des proportions démesurées et des figures fantastiques. Au-dessous se produisent de véritables cavernes entre les piliers que forment ces racines bizarres qui procurent aux arbres une assiette suffisante dans un terrain aussi mouvant.

Les troncs des cyprès ne portent pas une branche ; en haut, tout en haut, une série de brindilles s’étalent comme les baleines d’un parasol et portent un feuillage mince, délicat, fin, d'un vert tendre, contrastant avec la sombre couleur du marais qui étend ses cloaques à l’autre extrémité de l'arbre. Ce feuillage s'étale à une telle hauteur et présente une telle délicatesse qu’il ne porte point d'ombre; c’est un voile qui amortit à peine les rayons d’un soleil torride. Aussi, parmi les racines, dans ces mollières et ces cloaques infects, règne-t-il une chaleur énervante, étouffante, et des senteurs étranges dont rien ne saurait donner une idée.

À l'odeur de bois pourri se joint celle de phosphore, produite par les détritus animaux qui, depuis des milliers d'années, s'accumulent au fond des eaux entre les racines creuses. Sur le vieux bois des cyprès s'étendent des lichens noirâtres, des champignons mousseux d’un beau violet, teignant les eaux où ils tombent d’une splendide couleur pourpre, et celles-ci paraissent lourdes et épaisses comme une purée de détritus innommés.

AUTOUR DU LAC Nr)

Du haut des cyprès pendent, en longues guirlandes déguénillées, d'énormes mousses argentées, tantôt formant des festons et des girandoles du plus gracieux effet, tantôt figurant les mailles énormes d’une gigantesque toile d'araignée.

Puis, plus bas, des orchidées telles que l'arpophylle épineuse viennent joindre leur puanteur cadavéreuse à celle du marais, et approchent de vos narines leurs fleurs livides, semblables à de petites têtes de mort...

Au pied d’un cyprès gigantesque, sur un monceau de sable solide, quatre hommes et une femme étaient réunis.

Assis £ur la selle qn'il vient d'enlever à son cheval après avoir attaché celui-ci à une racine de cyprès, nous reconnaissons notre ami Julien du Merril. Sa belle figure austère n’a pas changé : un léger cercle bistré, qui s'étend autour de ses yeux, indique la trace d’un peu de fatigue ; mais ses regards brillent toujours de leur feu sombre, l'énergie se lit sur toute sa figure, et l’élasticité de ses mouvements prouve que le terrible climat de ce pays n’a pas de prise sur lui.

D'un cheval de service chargé d’ustensiles di-

vers descend doucement une jeune Indienne, facile à reconnaître à la couleur de ses traits, tandis qu’un grand mulâtre, immobile et silencieux sur sa selle, roule de gros yeux autour de lui et semble absolument dépaysé. C’est M. Styx-Noir, le frère de lait de Julien, son domestique dévoué, qu'il a amené avec lui de la Nouvelle-Orléans. Styx-Noir est une de ces natures, précieuses dans le désert, qui obéissent sans raisonnement.

Un peu en arrière de lui, droit sur son cheval, comme don Quichotte avec lequel il ne manque pas de points de ressemblance, voici Minecawa, le gentilhomme scalpé dont nous avons fait connaissance à Saint-Augustin.

Un dernier, jeune, vif, alerte, est descendu de sa monture; il se débarrasse de ses vêtements, ne gardant que ses grandes bottes et ses chausses en peaux de daim. Il va s'éloigner, après s'être assuré que sa monture est bien attachée près de celle de Julien.

— Toby, voilà trois heures que tu nous fais tourner et retourner sur nos pistes dans la cyprière, dit Julien ; tu as perdu ton chemin, mon ami; pousse une reconnaissance ; pendant ce

temps, nous préparerons le campement ici.

— Merci, maître; attendez-moi, ne vous inquiétez pas. Je vais retrouver le sentier de voyage ; nous n'en sommes que peu écartés.

— Vois, sois prudent et fais vite!

— Ayez patience, maître !

Et il s'éloigna tranquillement, s'enfonçant dans le marais.

Toby Hall était un metis creeck que Julien avait trouvé à Saint-Augustin, et qui, parlant parfaitement le séminole, avait servi comme interprète du gouvernement dans la dernière guerre contre les Indiens. Toby a aussi fait le commerce de colportage chez les settlers ou colons américains isolés dans la campagne; il va même vendre sa marchandise dans quelques villages indiens du Nord. Il est vêtu d’une blouse de flanelle bleue, serrée à la taille par une ceinture de soierouge, dans laquelle passe un bownieknife, énorme couteau triangulaire qui sert à tout dans le pays.

Minecawa descendit, Styx-Noir descendit, tous deux attachèrent leurs chevaux à des racines de cyprès; puis, venants’asseoir,|l’un rentra

dans son flegme d'Indien, l’autre dans sa paresse de nègre, et ils demeurèrent silencieux... Pendant ce temps, les hôtes de la forêt avaient repris leurs assurance et vaquaient à leurs affaires autour des voyageurs. Les rats congos étaient abondants dans cette partie et Julien, armant son fusil, attendit qu'ils se réunissent en groupe pour en tirer plusieurs à la fois, car ces animaux ont une chair excellente, et les provisions n'étaient pas abondantes...

Enfoncé dans ses réflexions, le gentilhomme scalpé, immobile sous le mouchoir roulé qui cachait son crâne et retombait sur son œil unique, semblait ne rien voir, quand, tout à coup, il étendit la main, toucha légèrement le bras de Julien et lui montra du doigt un cyprès au-dessus des petits congos. Julien vit en l’air, pendu par sa queue prenante, un superbe kinkajou, carnassier aussi gros qu'un renard, qui guettait le même gibier que nos amis et attendait aussi que plusieurs se réunissent pour se laisser choir au milieu du groupe et en prendre au moins deux.

Un coup de fusil le fit tomber. Minecawa alla le ramasser, et en un tour de main il fut vidé,

écorché et attaché empaqueté sur la selle. Dans le lointain, un coup de feu répondit... Et Toby arrivait une demi-heure après... Il avait retrouvé le chemin.

En peu d’instants, tout le monde fut à cheval; mais le terrain était difficile, les fondrières succédaient aux fondrières, les trous aux molières ; les chevaux avançaient péniblement, ayant de jusqu'aux genoux. Enfin on atteignit un sentier un peu plus solide, quoique défoncé par le pas des bêtes fauves et des bœufs sauvages de la prairie voisine. Encore quelques pas, et la caravane débouchait dans la savane sous les rayons d'un splendide soleil couchant.

Aucun des voyageurs ne s’était aperçu que, de dessous les dernières souches creuses d’un cyprès, un serpent-fouet ' était sorti doucement, entendant le pas des chevaux, et avait pris leur piste, glissant lentement et sans bruit.

Telle est l'habitude de ce singulier reptile, qu'il semble attiré par les chevaux et qu’il ne peut plus les quitter.

Dès que Julien sentit sous les pieds de son

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