VII. — LE SAINT-JOHN
Hélas! lorsque les chers habitants de Buena- Vista, bercés par les chants de mille oiseaux
charmants, ouvrirent les yeux aux clartés du soleil, la petite goëlette était déjà bien loin! Dès le soir même, Segris avait mis l’hélice en mouvement,etle rivage avait fui,aux clairs rayons de la lune, comme un décor fantastique se déroulant autour de nos voyageurs. À partir de Pilatka, d’ailleurs, le fleuve semblait passer au travers d’une branche du lac Dunns, tant il était devenu large et tant son courant rapide s'était alangui au centre de cette immensité d'eau morte. Malheureusement le lit du fleuve était devenu très-difficile à démêler au milieu des prairies flottantes qui obstruaient toute la surface du lac. Force fut de stopper pour ne pas briser la machine de l’hélice parmi ces obstacles.
Le jour trouva donc la Confiance dans cette situation, et il faliut au capitaine Segris beaucoup de précautions et d'adresse pour traverser ces nappes de plantes et de débris qui couvraient des espaces énormes. On y travailla tout le jour. La goëlette sortit donc, au soir, de ce lac, et le lit du fleuve se rétrécit plus qu’il ne l'avait jamais fait. La forêt vierge des rives
sembla se pencher de chaque côté sur les eaux pour les couvrir et essayer d'arrêter le petit bateau au passage.
Le lendemain matin, comme Julien s’éveillait, il lui sembla entendre une douce voix de femme murmurer des prières ou des remerciements à son oreille. Au même moment, une bouche humide et vivante s’appuya sur sa main qui pendait hors de sa couchette de marin.
Était-ce un rêve? Il se dressa sur son séant.…
Une jeune Indienne était à genoux auprès de son lit.
Son nez droit, ses lèvres minces, ses traits réguliers, ses grands yeux d’un noir velouté, son teint rougeâtre dénotaient un des plus beaux types de sa race.
— Qui êtes-vous ?
— Grâce, maître! ne me livrez pas !
— Mais... qui êtes-vous?
— Grâce, maître ! au nom de votre mère! au nom.
En ce moment, une personne s’avança, cachée
à Julien par la cloison dans laquelle son lit était encastré. C'était Toby!.….
— Quelle est cette femme, Toby?
— C'est ma cousine Sarah, monsieur.
— Et que veut-elle?
— Elle vous implore, et j'en fais autant, monsieur, pour que vous ne la livriez point à Mayer, son maitre.
— Mais je ne connais pas ce Mayer, moi!
— Sans doute, monsieur... Sarah a échappé aux obsessions de ce Mayer, elle a fui, mais il va la poursuivre. Il va chercher à la rattraper par tous les moyens possibles; même... il la fera chasser par ses chiens, qui la déchireront si elle tombe sous leurs pattes! ! Elle est perdue, monsieur, si elle rentre dans la forêt!
— Eh bien, Toby?...
Et, jetant les yeux sur la pauvre esclave toujours agenouillée, Julien la vit entortillée dans de pauvres loques lacérées, à travers lesquelles on voyait ses membres blessés, déchirés, ensanglantés par les rudes atteintes des buissons épineux de la forèt... Ses pieds enflés par la fati-
gue étaient à peine enveloppés de guenilles pleines de boue.
— Pauvre femme! Depuis combien de temps a-t-elle fui ?.…
— Depuis douze jours, monsieur. Elle était chez Mayer, près de Jacksonville.
— Et elle vient de si loin?
— Oui, monsieur. Elle avait à peine la force de se tenir debout, ce matin, pour nous faire des signaux de la rive, quand je l’ai reconnue et j'ai prié M. Segris de me prêter le canot pour la sauver.
— Et qu’en faire à présent?
— Cachez-la quelques jours à bord, monsieur; nous vous en prions tous, et elle sera sauvée... Que risquez-vous ? vous vous éloignez des villes !.. D'ailleurs elle ne vous coûtera rien. J'aime mieux prélever sa nourriture sur mes gages, si monsieur le permet.
— Maitre, dit le jeune esclave, ayez pitié de moi ! Je suis bien malheureuse ! Sauvez-moi.… je me cacherai au fond du navire... Oh! pour Dieu, ne me livrez pas. les chiens sont lâchés! !!
Et la pauvre femme tremblait de tous ses membres !
— Toby, je permets que Sarah reste à bord quelque temps. Habillez-la en homme, elle passera pour notre mousse... Demandez à M. Segris Ce qui sera nécessaire.
Sarah, toujours à genoux, baisa encore la main du jeune homme et, se relevant, les yeux au ciel :
— Dieu soit loué, maître! il vous bénira.… Sarah n’est pas forte, mais elle connaît la vie des bois. elle peut vous être utile, laissez-la vous suivre à l'Okeechobee!.…
— Comment savez-vous où je vais ? demanda Julien en se retournant.
— Ah ! maître, tout le monde le sait à Jacksonville et aux environs!
Le jeune du Merril réfléchissait à ce qu'il venait de permettre, quand Segris entra. Il approuva, au nom de l’humanité, ce que son ami avait fait.
— Mais nous n'avons pas de chevaux pour elle! Et puis, une femme... à quoi peut-elle être utile ?.…
— Tu la mettras sur le cheval des bagages.
Là-bas, dans la forèt vierge, une Indienne peut te rendre mille services... Mon ami, tu as fait le bien d'autrui à ton profit, crois-le bien! Emmène-la …
— Soit! à la grâce de Dieu! Elle me portera peut-être bonheur!
La transformation s’exécuta, et la Confiance continua sa marche. Les jours suivants, la pauvre Sarah devint joyeuse comme un oiseau qui a échappé à l’épervier, mais de cette joie tranquille propre aux gens de sa race : elle rendait mille petits services à l'équipage, car les rudes habits des coureurs de bois ont cependant besoin - quelquefois des doigts d’une femme.
Et le bateau remontait toujours !.…
Les dernières plantations d’indigo, de sucre, de maïs, de coton, avaient de puis longtemps disparu... La Confiance filait au milieu des massifs impénétrables de bois qui s’étendaient en masses profondes à droite et à gauche ; elle avait traversé deux lacs, le Zallé et le Nawaka, quand un coude brusque du Saint-John, se dirigeant vers l’est, l’amena en face de New-Smyrna, la dernière
ville bâtie au bord de l'Atlantique. Nos amis n’en apercevaient que les clochers à l'horizon, pardessus d'immenses plaines inondées, mais ils savaient que cette eau qu’on apercevait à côté et au delà de la ville, c'était celle de la lagune Mosquitos sur laquelle la ville est bâtie.
Puis ils avançaient en remontant le fleuve, plus les lagunes se multipliaient, plus le Saint- John se rapprochait d'elles, au milieu de terrains bas, couverts de roseaux et de buissons nains. Pientôtse fitremarquer une autre grande lagune, appelée le Hi{/boro-River. Mais peu à peu le fleuve que suivent nos amis est devenu rivière, il n’est presque plus qu’un ruisseau que l’on ne remonte qu’en sondant à chaque coude nouveau. Déjà on aperçoit, au midi, les collines d’où il sort. Il faut aborder et continuer la route par terre!
Ce fut une cruelle séparation que celle des deux camarades d'enfance. La Confiance manquait d’eau, elle était presque échouée.. C'était le matin ; les chevaux, enchantés de se sentir sur la terre ferme et hors de leurs box, piaffaient, tenus en main par le brave Styx-Noir et Toby. Sarah était déjà installée sur le cheval des baga-
ges. Minecawa, planté sur le sien comme un paladin du moyen âge, maintenait la monture de Julien.
— Adieu, Segris ! Merci, frère, sois heureux!
— Je vais embosser mon navire dans une crique et je t'attends.
— À quoi bon, ami? c’est un dévouement inutile : descends à Buena-Vista... Dis-leur que, si je meurs, ma dernière pensée sera pour eux. Si je vis, si Dieu me sauve, ils seront les premiers avertis!
— Dieu te garde, mon ami!
— Que sa volonté soit faite!
— Non, au revoir! Embrassons-nous encore une fois!
— Soit!
Et le jeune homme sauta brusquement dans le canot.
À peine à cheval, faisant à Segris un signe de la main, il lui montra le ciel et, marchant vers le sud, se dirigea vers la région des collines.
Le bon capitaine le regarda longtemps s’éloigner et, quand il se retourna, ses yeux étaient pleins de larmes.