Mole-skine
AUTOUR DU LAC. d
ce rifle, dont la balle est toujours mortelle sous la main d’un Américain.
Ils marchent de ce pas délibéré propre aux chasseurs et aux voyageurs de profession, sondant le sol avec leurs longs bâtons ferrés, semblables à ceux que l’on emporte en Europe dans les montagnes. Ces outils leur servent aussi à sauter les bayous et les bras de rivière qui leur barrent à chaque instant le passage.
Sur leurs havre-sacs, ils portent les pièces de gibier qu'ils ontrencontrées pendant la route : des coqs à fraises se voient pendus par les pattes ; un d’eux figure même, plumé, le ventre en l’air, attendant les apprêts d’un souper généreux dont il va faire tous les frais.
Plus ils avancent dans la grande prairie, plus le terrain se coupe de mille et mille ruisseaux dormants, sortes de fossés à pleins bords, qui répandent leurs eaux en couche mince sur les terrains environnants imperméables.
— Ralph, dit Saunderson Baiïines, que nous trouvons marchant en avant, je crois, Dieu me pardonne ! que nous avons fait nos quinze lieues «ujourd’hui ?.…
— Je le pense, Baines; mon podamètre l’indique en vérité bientôt, et, d'un autre côté, l'as; pect du pays nous annonce l'approche du lac.
Nous marchons vers l’eau ou, pour mieux dire, elle vient à nous.
— Maudite soit l’eau! reprit Halley; on en trouve vraiment trop, ici.
— N'est-ce pas ? Surtout pour se coucher...
— Aoh! nous faudra-t-il, cette nuit, percher sur les arbres, comme la nuit dernière ?
— Je le crains, ami Ralph.
— Et moi donc! Nous voicien vrai terrain à crocodile. Il faut être amphibie pour vivre là-dedans.
— Patience, ami Halley! Encore trois jours et nous verrons ce fameux lacinabordable ! Nous arriverons plus vite par ici que cet imbécile de Français par l’est.
— C'est évident, Saunderson.
— Aoh! le marais se corse à chaque pas.
— Bah! en avant!
— Ralph, à toi! Voici un superbe animal...
tiens! ici! Le vois-tu, couché dans ce petit courant, juste en travers de notre chemin ?.. Il dort.
— Ah!il dort, le gredin !.…
Deux balles vont frapper le monstre en avant de l'épaule et le traversent de part en part.
— Eh bien?
— ÂAoh! il ne paraît pas à son aise... Il frissonne et se tord.
— Et puis?
— Il ne bouge plus.
— Allons voir!
— Il est sans mouvement dans la vase.
— N'y touche pas, surtout! Tu ne connais pas ces animaux-là! Comme tu y vas! ne pensais-tu pas mettre le pied surlui?... Malheureux! un alligator n’est jamais mort que quand il est pourri...
— Jamais mort, celui-là?
« Nous allons bien voir. »
Ralph se recule et, s’approchant d’un magnolia séculaire, il en casse une branche et la jette sur l'animal...
A l'instant, mues comme parun ressort, les formidables mâchoires s'ouvrent, l'énorme queue balaye la branche cassée et l'envoie à la gueule qui la réduit en pièces avec une rage épouvantable... Les yeux fauves du reptile brillaient
comme des escarboucles et lançaient des regards rapides sur chacun de ses assaillants…
Pendant un instant, tous restèrent immobiles devant cette résurrection inattendue ; le monstre eût pu se venger.
Une minute plus tard, une balle lui entrait dans l'œil, traversait la cervelle, et le reptile se roulait sur le dos avec des bruits et des sifflements horribles. Halley, tirant son bownie-knife, lui fendit le ventre. Vers la gorge, deux glandes sortirent, exhalant une odeur de musc qui empesta l’air autour aes chasseurs. La bête était morte.
— Mesure-le, dit Saunderson.
— Il a dix pieds de long ‘, répondit Halley.
— Mes chers amis, ce n’est point un alligator, ce n’est pas non plus un caïiman que nous avons tué. Voyez : les canines, en forme de défenses de sanglier, de la mâchoire inférieure sortent par un trou de la mâchoire supérieure... Nous avons tué un crocodile ?!...
— Pas possible!
2, Crocodilus mutus.
— Îlest plus rare que les autres espèces, mais on en à déjà trouvé un autre exemple.
— Allons, en route ! nous nous amusons, et cette charogne n’est bonne à rien.
— Sans compter qu’il est toujours dangereux de tirer des coups de fusil dans la Big-Praine sans absolue nécessité... On ne sait pas qui les entend...
— Qu'est-ce que cela nous fait?
— Etles Indiens ?
— Bah! des Indiens! les Yankees n’en ont pas peur... Et puis il en reste bien peu; nous les avons tous tués, d’abord!
— Hum! tant mieux! mais cela pourrait bien ressembler à ton crocodile, Halley!
— Pourquoi?
— On les croit morts, etilen revient toujours quelques-uns qui peuvent faire beaucoup de de mal.
— Et une balle dans l'œil, donc!
— Dieu t’entende!…