‹ Autour du lac [microforme]Chapitre 2 sur 49 · Prononcez : Okitchobie · texte numérisé non relu

Prononcez : Okitchobie

« Si l'on part de la côte orientale de la presqu'ile, côte saine et fertile, qui est un des plus beaux pays du monde, on trouve, à la limite des cultures et des habitations, d’épaisses forêts vierges, humides et coupées de rivières et de marécages, terrains étranges, connus sous le nom de Swamps, et qui doivent s'étendre jusqu'au bord de l'Okeechobee. Si l’on part au contraire de l’ouest, de la côte du golfe du Mexique, on trouve la Grande-Cyprière, immense forêt de cyprès gigantesques dont les racines, s’entremélant dans une boue infecte, recèlent, disent les récits, les monstres les plus invraisemblables de la faune et de la flore tropicales. S1 l'on vient au contraire en s’éloignant de la côte sud, on ne tarde pas à trouver un pays plus impraticable encore : ce sont les Éverç'ades. La masse énorme des Éverglades doit servir de déversoir au grand lac dont elle défend l'approche ; car le sol y est un composé par parties à peu près égales de végétaux, d’eau et de terre : ce doit être une vaste éponge à travers laquelle les eaux de l'Okeechobee se rendent par infiltration dans la mer. Là ni homme ni

animal ne peuvent vivre; les Éverglades ne sont praticables que pour les oiseaux et les reptiles.

« Tels sont les obstacles, messieurs, qui ont jusqu'ici arrêté les premiers possesseurs de la Floride. Ils sont grands, on doit le dire, d'autant plus que le pays, à peu près au niveau de la mer, est noyé sur un tiers de sa surface pendant plusieurs mois de l’année.

« Mais, messieurs, l'Américain a pris l’habitude de n'être arrêté par rien de ce que la volonté humaine peut vaincre. Or il y a des hommes qui ont vu l'Okeechobee, qui atteignent journellement ses bords, et qui même les habitent. Je vous l’ai dit, messieurs, ce sont les Séminoles, dont le nom est si tristement connu par la guerre atroce qu'ils ont faite à nos compatriotes : on dit même qu’une de leurs tribus portait le no1n du lac mystérieux qui nous occupe.

« Sans doute cette guerre a pris fin : dans peu de temps, je l'espère, les Séminoles auront disparu; et peut-être nos soldats auront-ils vu l’Okeechobee. Alors viendra notre tour : à nous il appartiendra d’en faire le périple, la carte, et de

le conquérir pour toujours à la science, à la civilisation.

| « Pour préparer ce résultat, il n’y a pas de temps à perdre. Je demande qu'une commission soit nommée pour étudier les moyens de faire servir la guerre de Floride à la découverte de cette contrée, et particulièrement de l’Okeechobee. »

M. Saunderson Baines avait mis une bonne heure à lire le rapport sur la Floride dont nous venons de rapporter la fin. Il posa son papier sur le bureau présidentiel, descendit, et s’assit au milieu d’applaudissements prolongés.

Le président se leva et dit :

— Avant de voter sur la proposition de M. Baines, je demande que des remerciements lui soient adressés pour le rapport distingué que vous venez d'entendre.

Les applaudissements recommencèrent, durèrent deux minutes, et le silence se fit. Alors une voix ferme et claire s’éleva seule et dit :

— Je proteste !

Page 1