‹ Autour du lac [microforme]Chapitre 3 sur 49 · II. — CRÉOLE ET YANKEE · texte numérisé non relu

II. — CRÉOLE ET YANKEE

La Nouvelle-Orléans est une ville d’un caractère particulier : car elle est peuplée par deux espèces d'hommes qui se sont juxtaposées sans jamais vouloir se mêler.

Il y a deux grands quartiers, aussi ennemis que deux villes rivales. Les Français qui ont fondé la Louisiane et les Espagnols qui l'ont aussi possédée habitent l’un de ces quartiers. Nés dans le pays, fils, pour la plupart, d'hommes nés dans le pays, ces créoles n’en sont pas moins restés très-fidèles au souvenir de leur patrie d’origine, et surtout ont conservé au plus haut degré le patriotisme de race. Il n’y en a probablement pas un qui voulüt travailler à rendre la Louisiane soit à l'Espagne, soit à la France; mais il n’y en a pas un non plus qui ne se rappelle avec orgueil le nom de l’ancêtre français ou espagnol qui a établi sa famille sur les bords du Mississipi.

L'autre quartier est habité par une population

plus récente, qui date de l'acquisition de la Louïisiane par la Confédération : c’est la population yankee.

Nous nous ferions difficilement en Europe une idée de la haine profonde qui divise ces deux populations, haine irréconciliable, parce qu'elle repose sur des différences tellement profondes que rien ne peut les effacer; haine qui ne peut finir que par l’anéantissement dun des deux éléments par l’autre. Les créoles français et espagnols, presque tous de race noble, riches, planteurs pour la plupart, accoutumés à la vie presque féodale des grands propriétaires fonciers dans ces États du Sud, forment une société aristocratique dont rien de ce qui existe chez nous ne peut donner une idée. Fondateurs et longtemps seuls habitants de la Louisiane, ils la voient à regret envahie par l'élément vankee, industriel, plébéien, aventurier, qui crée, par le commerce ou le travail, une richesse rivale de la leur et plus rapidement croissante.

Il n'y a presque jamais de mélange entre gens des deux partis. On ne se voit presque pas. On

se haït, on se jalouse. On se méprise : le Yankee,

par son orgueil de conquérant et le sentiment de sa force; le créole, par la fierté de sa race et par la rage de se voir envahi de plus en plus sans aucune opposition possible. Les rapperts les plus fréquents entre la jeunesse des deux races sont les duels. Il y en a tous les jours. Seulement, dans ce beau pays d'Amérique, cela ne se passe pas comme ici. Les Louisianais se battent à la carabine, à vingt-cinq, trente ou cinquante pas, et l'offenseur tire le premier. I] semble que l’on ait voulu tout faire pour rendre meurtrières ces rencontres, et pour multiplier cette triste inscription qui remplit les deux cimetières, le protestant comme le catholique : « Un tel, né à telle date, mort à vingt ans, victime de l'honneur. »

Celui qui sait toutes ces choses ne s’étonnera pas qu'on ait vu avec surprise l’un des jeunes gens les plus distingués de la ville créole, M. Julien du Merril, se faire inscrire au nombre des membres de la North-American geographical Society, section de la Nouvelle-Orléans.

Il va sans dire que la ville créole vit, en ce qui regarde les choses de l'esprit, dans une im-

mobilité très-voisine de l'ignorance. Tout le mouvement intellectuel est comme accaparé par les Yankees ; mais il n’a rien, hâtons-nous de le dire, de littéraire ou de poétique : il est entièremènt tourné vers les sciences pratiques, chères à l'instinct positif des Anglo-Saxons. Aussi cette section louisianaise de la grande Société américaine ne renfermait-elle que des Yankees quand M. du Merril y entra.

Cela fit sensation chez les gens de sa race et de son parti. Personne dans la ville créole n'était de meilleure famille ; car son père descendait d'un gentilhomme distingué de Bretagne que les promesses de Law avaient amené jadis sur les bords du Mississipi, et sa mère, dona Luisa de Arucos y Campo, rattachait son origine à la plus pure noblesse castillane. Personne ne possédait plus de terres, plus de nègres. Personne enfin n'avait plus de motifs d’être l'ennemi du parti contraire : car il pouvait citer cinq ou six parents tués en duel, et son père était mort, disait-on, de certain coup de bowie-knife reçu on ne sait où, mais dont on accusa successivement tous les nombreux ennemis personnels

que le vieux planteur s'était faits parmi les Yankees.

Pourtant on pardonna bientôt à M. du Merril la démarche qu'il avait faite; car on avait pris l'habitude de lui voir tout faire autrement qu'aux autres. Élevé en France et instruit, il était rentré dans son pays avec les habitudes les plus opposées à la vie indolente, insignifiante et toute matérielle des créoles. Passionné pour les sciences sociales, il lisait, 1l travaillait : géographie, histoire, économie, il possédait à fond toutes ces connaissances dont les plus instruits de ses compatriotes n'avaient même pas l’idée. A peine paraissait-il s'occuper de l’administration de sa fortune, qui, mise en bon ordre par son père, semblait se gouverner toute seule : on le croyait complétement absorbé par ses études.

Les grandes nouvelles qui agitaient toute la population créole, comme le fameux duel de don Juan Palmero et de Samuel Partridge, ou la ruine de la maison Bounier par la maison Johnson, Coleman and C°, ou le triomphe de M. Adams, nommé gouverneur de l'État au lieu de M. de Valnègre, le laissaient indifférent. On

ne lui connaissait aucune de ces haines inexpiables qui se perpétuent là-bas comme une vendetta italienne, et, quoiqu'il eût près de ving: six ans, il n’avait encore eu aucun duel. Aussi les jeunes gens disaient :

— Du Merril, oh! un drôle d'homme! Il ne fait jamais rien comme un autre!

A quoi les malveillants ajoutaient :

— C'est égal, son père avait plus de sang dans les veines!

Cependant, qui eût vu M. du Merril, grand jeune homme, élancé et vigoureux, n’eût pas pu le croire descendant dégénéré d’une forte race. Ses cheveux noirs, ses yeux brillants, sa physionomie décidée lui donnaient plutôt l'air d’un homme d'action que d’un homme d'étude ; ou du moins on sentait que l'étude devait n'être pour lui qu'une préparation pour agir. Dans ces membres nerveux, quoique fins et flexibles comme tous ceux des Espagnols d'Amérique, sous ce visage calme, mais ferme comme celui d’un Breton de France, le sang, le bon sang, le sang bleu, comme on dit en Castille, ne pouvait certainement manquer. Aussi le vieux M, Lebon,

devant chez qui passait M. du Merril pour se rendre aux séances, ne manquait-il jamais de dire :

— Cela finira par quelque coup de tonnerre!

Il passait pour un homme clairvoyant.

… C'était M. du Merril qui avait interrompu en disant : «Je proteste! » les applaudissements qui accueillaient le rapport sur la Floride.

IT. — L£ péri.

À cette parole inattendue, un tumulte se fit dans la salle. On se leva. on cria, on menaça même. Mais M. du Merril, qui s'était levé, s’approcha du président, demanda !2 parole, et monta à la tribune le plus tranquillement du monde.

Le bruit cessa enfin.

— Messieurs, dit-il, j'ai protesté, non point contre l'exposé fait par M. Laines de l’état géographique des Florides, non point contre ses conclusions, qui promettent à notre Société l'honneur d’en découvrir les parties inconnues,

mais contre les expressions inconvenantes dont il s’est servi en parlant et de la France et de l'Es- { pagne… lei il y eut quelque bruit. M. Saunderson Baines se leva.

— Les Français que conduisait Dominique de | Gourgues n'étaient point des aventuriers : c’é-

taient de braves gens qui venaient venger leurs | compatriotes mis à mort pour une cause qui est celle de la plupart d’entre vous, la cause de la religion protestante! Et ceux qu'ils venaient venger, c'étaient les compagnons de René de Laudonnière, tous honnêtes colons ou braves | gentilshommes! Quant à l'Espagne, M. Baines n’en aurait pas parlé comme il l’a fait quand

même vous auriez conquis sur elle la Floride ; et il sait comme nous tous que vous la lui avez | achetée !.… ci le bruit devint tumulte. Des protestations s'élevèrent de toutes parts. M. Baines fit un ou deux päs vers la tribune. Le président demanda le silence ; et, d’une voix sèche, il dit :

— Je ne m'attendais pas qu’un citoyen des “États-Unis prononcât de pareilles paroles.

— Citoyen des États-Unis! Eh! je le suis autant que personne, s’écria M. du Merril, puisque je suis né dans cette ville. Mais j'y suis né d’un sang français; mais je descends de ces races que M. Baines a insultées, et je ne puis tolérer des paroles comme celles qu'il a dites. Ce n’est pas dans la Louisiane, fondée par la France ; ce n’est pas dans cette ville qu’habitent par moitié les fils des Français et des Espagnols, qu'on a le droit de parler légèrement ni de la France ni de l'Espagne. Quiconque n’a pas de leur sang dans les veines n’est qu'un étranger en Louisiane. Qu'il s’y fasse accepter comme un hôte, mais qu'il n'y prenne pas l’air d’un conquérant insolent et moqueur : nous ne supporterons pas la conquête !.…

Cette fois, dans toute l'assemblée, ce ne fut qu'un cri de colère; mais M. Baines fut le plus furieux : on le vit s’avancer vers l’orateur les

yeux brillants, la figure rouge ; le bras gauche » étendu montrant le poing à son ennemi, la main *

droite dans une de ses poches, il arrivait sur lui avec une résolution effrayante.

Quand il parvint au pied de la tribune, il s’ar-

. rêta : le créole tenait un revolver et l’ajustait,

: tranquille et calme, sans dire un mot.

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Lositoe lo co ès

Que faire? Baines tenait le sien; mais pouvait-il le tirer de sa poche? Il avait fait la faute de se laisser devancer, et il comprit sans doute qu'au moindre mouvement 1l était mort.

— Monsieur, cria-t-il, vous me rendrez raison.

— Oui, monsieur, dit du Merril, mais non pas comme vous pensez... Messieurs, dit-il en se tournant vers l'assemblée surprise et silencieuse, y

a-til parmi nous quelqu'un qui ait voyagé en

Floride ?

— Moi, dirent plusieurs voix.

— Oui, mais dans la Floride méridionale ?

— Je crois qu'il n’y a que moi, dit le vieux M. Waits, capitaine de l’armée fédérale.

— Alors, capitaine, voulez-vous bien me dire

.ce que vous savez de l’Okeechobee? Les pays

qui l’environnent vous semblent-ils impossibles à traverser ? |

— Du temps que j'étais en Floride, j'ai bien entendu dire que quelques détachements, en poursuivant les Séminoles, avaient atteint les

bords du lac, mais je n’en ai rien cru. Quand j'ai entendu M. Baines, tout à l'heure, nous promettre qu'on atteindrait l'Okeechobee, qu'on en ferait le tour, qu'on l’ouvrirait aux communications, j'ai craint qu'il ne s’avançât trop... Moi aussi, moi qui vous parle, j'ai essayé d'arriver jusqu’au lac. J'ai remonté le Saint-Jean, puis j'ai essayé d'atteindre le Kissimee pour le redescendre jusqu’au lac : nous étions huit, je survis seul, et je n'ai pas seulement atteint le Kissimee…

— Mais aujourd’hui la défaite des Indiens a dû rendre le voyage plus facile.

— Au contraire. Sans doute les forèts, les Swamps, ont été traversées par des troupes; mais elles n'y ont rien jaissé d’utile : les villages indiens sont brûlés, mais les rares habitations qui s’avançaient dans ces solitudes, bien plus loin que la colonisation compacte, sont détruites aussi. On ne doit plus s'attendre à trouver quoi que ce soit au nord ni à l'est de l’'Okeechobee. Quant au Sud... d’abord on ne peut y aller, ce sont les Éverglades!… Mais quand même on y parviendrait, savez-vous ce qu'on trouverait? On y trouverait des Indiens.

— Mais.

— Oui, vous allez dire qu'Osceola est mort, que les derniers Séminoles se sont rendus, et qu'on les a transportés dans l’Zndian Territory. Qu'en sait-on? Il faudrait, pour cela, avoir parcouru pied à pied tout le sud de la Floride, en regardant sous chaque racine, dans chaque flaque d'eau, au fond de chaque trou, pour voir si aucun Indien ne s’y cache ; et c’est ce qu’on n’a pas fait, ce qu'on ne fera jamais. Pour moi, voici mon avis. Il n'y a plus d’Indiens au nord du lac, ni à l’est, ni peut-être à l’ouest ; mais au sud il doit y'en avoir, et malheur à l'Américain qui tombera aux mains des derniers Séminoles! Au surplus, il n'y a rien à craindre : on ne peut pas ge par là.

—Mais cependant, monsieur, ces Indiens, que vous placez là, y vivent!

— Oh! les Indiens ne sont pas des hommes! L'homme... l’homme comme vous et moi ne peut pas vivre dans les Éverglades… Est-ce que vous savez nager dans la vase comme dans l’eau la plus pure? Est-ce que vous pouvez passer |votre vie comme un singe à courir de racine en

racine, de tronc en tronc, de branche en branche, au-dessus d’une boue liquide et sans fond? Est-ce que vous êtes à l'épreuve du venin des moccassin-snakes ? Est-ce qu’au bout de deux jours vous ne seriez pas mort de fièvres inconnues à qui n’a pas été là-bas? Monsieur, les côtes de la Floride sont le plus beau pays du monde, mais l’intérieur n’est pas habitable. Encore une fois, l’homme n'y peut pas vivre; et, quand Dieu a voulu qu’il y eût des êtres à forme

humaine au bord de l'Okeechobee, il a créé un ! animal spécial, le Séminole, le seul qui puisse. vivre dans cet épouvantable milieu! Tenez, je suis’ sûr que ceux qu’on déporte actuellement dans le |

territoire indien, au milieu des grandes prairies, |

entre les beaux affluents du Mississipi, mourront |

bientôt. Ces gens-là ne peuvent pas respirer un :

air sain et fait pour des poitrines humaines :: il leur faut celui du Siwwamp, mortel pour nous!” — Ainsi, capitaine, vous croyez que l'Okee-.

chobee.….

— L'Okeechobee, monsieur, c’est la mort.

pour quiconque tentera d'y arriver !.… Tout le monde avait écouté attentivement le

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vif entretien du jeune homme avec le capitaine Waits. Mais cenefut pas sans sur prise qu'onl’en fendit continuer en s'adressant à son adversaire : — Eh bien! monsieur Baines, voilà ce que vous désirez. Vous voulez risquer votre vie conre la mienne : risquons!.. Mais risquons-la pour quelque chose d’utile. J'ai voulu que nul he pût douter du danger, afin qu'on ne vint jamais dire qu'un du Merril a reculé devant la Mort. Maintenant vous avez entendu l’hono- Table capitaine vous dire avec sa vieille expérience : « L'Okeechobee, c’est la mort! » Eh bien! cette mort, affrontons-la! La dent d’un #lligator, le crochet d’un serpent ou la flèche d'un Indien valent bien la balle d’un pistolet ou ‘une carabine. Je demande à la North-American geographacal Socety de nous permettre, à 1 Ï. Baines et à moi, d'entreprendre chacun pour pote compte une expédition vers l'Okeechobee, a prenant pour garante de la parole que nous \donnerons de ne jamais reparaître sans avoir

découvert le lac et sans en avoir fait le tour. | Il y eut un moment de surprise, puis un mouvement d'approbation. Si du Merril eût été

Yankee, on l'aurait certainement applaudi.

Les Américains sont amis de l'étrange. Ils l'introduisent dans les choses les plus simples, ils l'aiment surtout dans ce qui est grand. La manière originale, mais si noble, dont M. du Merril proposait de vider sa querelle avec M. Baines fut tellement goûtée que celui-ci eût été mal venu à refuser une proposition d'ailleurs si utile aux intérêts de la Société. Aussi fut-elle acceptée, et acte fut pris de la parole donnée par chacun des deux rivaux de rapporter la carte de l'Okeechobee ou d’y périr. |

— Mais... dit Baines surpris. |

— Pas de mais! Reculeriez-vous ? ajouta du.

Merril avec une hauteur écrasante.

Un grand silence régna sur l'assemblée : toutes les bouches étaient ouvertes, toutes les poitrines étaient haletantes.

— Non, prononça Baines d'une voix étouffée.

Un Yankee ne recule pas devant la folie d’un Français, quelle qu'elle soit!

— C’est entendu alors. Maintenant, messieurs, un dernier point reste à régler entre nous : le: choix des armes. Ici les armes sont le plus ou

moins de sécurité du voyage, puisque ce sera la vraie défense de notre vie. Voici donc ce que je propose.

— Écoutez! écoutez!

— Le lac Okeechobee s'étend à peu près au milieu de la surface floridienne : il est défendu à l'est par les prairies du Kissimee, à l’ouest par [la Big Prairie; par conséquent, le chemin du {bord au centre est aussi dangereux d'un côté que de l’autre. Au sud s'étend la région des Éverglades; laissons-la libre et neutre pour tous les deux, ainsi que le nord aux immenses forêts vierges. Je propose donc, messieurs, que devant ous nous tirions au sort le côté par lequel chaicun de nous abordera l'Okeechobee.

— Bravo!

— Monsieur Saunderson Baines accepte-t-il?

| reprit Julien en s'adressant à son adversaire.

À —J ‘accepte!

1 — En ce cas, monsieur le président, veuillez Andiquer pour qui vous tirerez le premier billet. | Le président mit deux billets dans un chapeau t, présentant cette urne improvisée à un Amélicain assesseur, il dit :

— Pour M. Saunderson Baines, le premier billet sortant.

— Soit! reprit Julien.

L’assesseur choisit un billet et le remit au président qui le déploya lentement :

— West! dit-il.

— C’est bien, reprit Saunderson Baines.

Et il sortit.

Ainsi se termina cette mémorable séance du 7 août 187..., la plus agitée qui ait jusqu'ici marqué l'existence de la section de la Nouvelle- Orléans dans la Société géographique de l'Amérique du Nord.

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