‹ Autour du lac [microforme]Chapitre 23 sur 49 · XII. — LE FORT BASSENGER · texte numérisé non relu

XII. — LE FORT BASSENGER

Pendant ce temps, la petite caravane de Julien n'avait pas quitté le chemin du grand lac. Nous la retrouvons au gué du Bassenger, le seul point où l’on puisse traverser les flots rapides et profonds du Kissimee-River. C’est une des curiosités de ce pays singulier que de voir une rivière se précipitant des collines qui courent de l’est à l’ouest dans le nord du gué, avec un cours aussi torrentueux que le sien, pour aller s’épancher dans cette immense nappe d’eau verte, l'Okeechobee, qui n’a plus ni mouvement ni écoulement apparent.

Ce fut un événement pour la petite compagnie de vingt soldats qui habitaient dans le fort que

l'approche des quatre voyageurs que nous connaissons. Ces hommes, qui n'avaient sous les yeux que les prairies du Kissimee à perte de vue; qui n’y voyaient remuer que de temps en temps un cerf ou un ours; qui n’y entendaient que les ébats de quelques troupes d'oiseaux sauvages, aperçurent la caravane venant le long du chemin du gué, à une distance énorme... Mais dans quel état!

Depuis que nous les avons laissés parmi les grands pins, il leur a fallu accomplir une course de deux cents kilomètres dans la boue, traverser deux criques à la nage et patauger pendant soixante-dix kilomètres dans la vase liquide des grandes fondrières! Ils sont restés une semaine en route pour faire le chemin que, dans tout autre pays, quatre journées de marche auraient facilement suffi à accomplir. Encore sontils harassés de fatigue!

Une fois le gué traversé, les chevaux n'ayant eu de l’eau que ji.squ'aux jarrets, la petite troupe suivit lentement le chemin au bord de la rivière et s’approcha bientôt des palissades.

— Qui vive? cria la sentinelle devant la porte.

— Amis! répondit du Merril.

— Avance à l’ordre!

Le jeune homme se détacha seul et vint audevant de la sentinelle, à laquelle il remit une lettre pour son officier; puis, se retirant à cinquante pas en arrière, il attendit patiemment la réponse.

Bientôt une porte s’ouvrit dans le blockhaus intérieur, et le sous-officier commandant s’avança lentement à côté de la sentinelle.

— Vous êtes Julien du Merril?

— Je le suis.

— Quels sont les gens qui vous accompagnent ? j — Mes guides et mes serviteurs.

— C'est bie:1. J'ai l’ordre de vous laisser entrer.

Nos voyageurs s’introduisirent dans le fort et s’établirent sous un hangar dont on leur donna la libre disposition. Entre un Américain pur sang du Nord, tel que le sous-officier, et un créole franco-hispanien, la sympathie ne pouvait être grande ; aussi le premier se retira-t-il dans

la maison, sans plus se soucier de ses hôtes que s'ils n’existaient pas.

Il en fut autrement des soldats, qui vinrent curieusement, en gens désœuvrés, examiner l’étrange bagage qui chargeait le cheval de bât, et auquel ils ne comprenaient absolument rien.

Peu après, ils lièrent conversation avec les étrangers, et Julien essaya d'en tirer quelques renseignements sur le pays environnant. Le wishky délie la langue et déride les visages. Julien en trouva une provision chez le cantinier du fort, un vieil invalide établi dans une cabane en dedans des palissades. Il fit verser rasade à tous les soldats, et l’on devint amis.

— Qui de vous, gentlemen, a descendu le Kissimee ? |

— Moi, ser, dit en s’avançant une sorte de colosse qui rappelait par ses traits le clan écossais dont il sortait.

— Comment vous appelez-vous?

— Raleigh, pour vous servir.

— Eh bien! monsieur Raleigh, j'ai envie de suivre vos traces. Pouvez-vous me donner quelques renseignements sur la route ?

— ÿes, sir.

— Je vous écoute.

— Vous avez un bateau, je pense?

— J'en ai deux.

— Aoh!

L'Écossais jeta involontairement un regard circulaire sous le hangar, mais ne voyant rien qui ressemblât à un bateau il continua avec sa placidité ordinaire :

— Au fait... c’est bien! Le K'ssimee est trèstortueux, mais il a, presque partout, la même largeur qu'au gué.…

— Trente mètres environ?

— Oui.

— Je n’en ai pas besoin d'autant.

— Cependant vous trouverez quelques étranglements en approchant de l'embouchure... En partant d'ici, vous rencontrerez d'abord les bois qui s’éclairciront vite, puis quelques chènes qui disparaîtront bientôt aussi. puis, plus rien que les vastes plaines de Saw-Grass', remplies de lagunes qu'alimente la rivière... Sur le bord, vous trouverez quelques saules bas, et, çà et là,

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