‹ Autour du lac [microforme]Chapitre 24 sur 49 · Herbe-scie · texte numérisé non relu

Herbe-scie

des magnolias sortant du marais comme de grands arbres.

— Et des hommes, Raleigh?

— Peu, monsieur. À une trentaine de kilomètres du gué se trouve le dernier vestige humain, la cabane et le chantier d’un settler isolé... C'est tout!

— Et plus bas?

— À soixante ou quatre-vingts kilomètres, vous apercevrez les derniers chènes. A dix kilomètres, vous trouverez un cyprès isolé. C’est du haut de sa tête que vous pourrez apercevoir, pour la première fois, l'Okeechobee.

— Et puis?

— C'est tout. Voilà le paysage triste et malsain que traverse le Kissimee.

— Et pour vivre?

— Emportez tout... Cependant vous pouvez faire des provisions : le gibier est commun ici et vous avez de bons rifles.

— Peut-on trouver un bœuf à tuer?

— Pas ici. Lorsque nous en avons besoin, rous allons les chercher au nord, à l'habitation Parker, un peu au-dessus du gué, à sept kilomè-

tres d'ici. Si Votre Honneur le veut, j'irai lui en chercher. Dans deux jours, je serai ici.

— Soit! Partez, si votre sous-officier le permet. Nous sécherons la viande et nous l’emporterons pour notre voyage.

Quelques heures plus tard, Raleigh était en route pour la ferme de Parker. Deux jours après, ilramenait un bœuf assez bon, qui fut dépecé en lanières que l’on s’occupa de boucaner immédiatement à la fumée. Il fallait emporter de quoi vivre pendant le périple du lac.

Assuré désormais de sa subsistance, Julien ne tarissait pas dans ses demandes de renseignements. Raleigh était devenu son ami : le whisky avait entremis sa toute-puissante influence.

— Monsieur, croyez-moi, le lac n’a pas de gibier.

— Qui vous l’a dit?

— Trois blancs seulement ont vu le lac depuis la guerre des Indiens, et je suis un deces trois-là!

— Pas de gibier! C'est impossible! disait Julien. Et les oiseaux d’eau?

— Pas d'oiseaux d’eau, monsieur... et bien mieux, pas de poisson!

— Par exemple!

— N'y comptez pas! La violence des orages qui règnent sur la surface de l'Okeechobee est si grande — et nous en savons quelque chose jusqu'ici — et sa profondeur d’eau si insuffisante qu'il est, à chaque fois, bouleversé jusqu’au fond. Les eaux sont jetées vers le centre, et aucun poisson de taille ordinaire ne peut survivre à de tels chocs. D'ailleurs, ni crustacés ni insectes pour nourrir le poisson! C’est un endroit maudit, Votre Honneur, une eau morte!

— Les alligators n’y manquent probablement pas?

— Votre Honneur se trompe encore. Autant ils sont nombreux dans la savane et dans les marais, autant je les ai trouvés rares dans ces eaux, mortelles pour eux comme pour tous les autres animaux. Vous les verrez fourmiller dans les lagunes et à l’entour des criques, mais ailleurs, non?

Les /oldin-boats sont une des plus intéressantes inventions des pêcheurs du pays de Galles, en Angleterre. En ce pays, une antique tradition a conservé un curieux vestige des embarcations

en peau dont les premiers Aryens firent usage : nous voulons parler du coracle ou cwrowgle celtique. C’est un petit bateau formé d’une carcasse d’osier ou de lames minces de châtaignier entre-croisées et recouvertes primitivement d'un cuir, aujourd'hui d’une toile cirée.

Ce canot est tellement léger que les pêcheurs l'emportent toujours avec eux, sur*une épaule, suspendu à une courroie. C’est avec ce bateau qu'ils gagnent, sur les beaux fleuves du pays, les endroits où les truites et les saumons sont abondants. Tel était l'usage du coracle depuis des siècles.

Peu à peu, cependant, des améliorations se sont introduites : les pêcheurs se sont aperçus qu'il fallait avoir commencé dès l'enfance à manier le coracle pour y parvenir, parce que sa forme se rapprochait beaucoup plus de celle d’un cuvier que de celle d’un bateau. Ils ont cherché à faire mieux. Les ingénieurs s’en sont mêlés, et de là est né le fo/ding-boat ou bateau ployant !.

C'est un canot formé de membrures minces

1. De très-intéressants spécimens s'en voyaient à l'Exposition fluviale et maritime de 1875 aux Champs-Élysécs.

qui s'ouvrent en travers, tournant sur des tourillons placés aux deux extrémités, et qui sont couvertes à l'extérieur d’une membrane mince de caoutchouc. Ouvert, c’est un canot très-bien fait comme iorme, comme stabilité sur l’eau, portant quille ; fermé, c’est un faisceau de baguettes courbes que l’on peut porter sur son épaule, et qui, attachées le long des flancs du cheval de bât de Julien, sont arrivées en bon état au fort Bassenger, malgré quelques chocs contre les arbres des grandes pineraies.

On avait donc ouvert les fo/ding-boats pour consolider les arrêts qui les empêchent de se refermer. C'était désormais le seul moyen de transport utilisable pour accomplir la seconde partie du défi mortel avec Saunderson Baines! Les chevaux devaient rester au fort Bassenger, attendant les hardis TOR . s'ils revenaient un jour! |

Il fallut arrimer les provisions dans ces embarcations exiguës. Les viandes, converties en chair sèche ou carne seca, demandèrent plus d'une semaine de préparatifs, mais elles étaient indispensables au milieu de ce désert.

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