Mocassin-snake
jaunes, ouvraient vers eux leurs gueules immenses, dardant leurs langues et sifflant sinistrement à leur approche !.…
On aborde cependant. Julien, suivi de Toby Hall, monte vers le fort démantelé. Un peu en dehors des fortifications, un toit effondré, des murs en brique, des poutres et des boiseries noircies par le feu, portent, comme le fort, les traces d’une dévastation profonde. Le kummock sur lequel s’élevaient ces ruines avait été jadis cultivé. Des légumes civilisés s’y voyaient encore ; des choux et des salades poussaient au milieu des plantes sauvages. Des communs, une étable, une basse-cour et un toit à porcs presque en bon état, mais vide d'animaux, entouraient une cour couverte de débris; des clôtures en bois à demi consumées séparaient jadis la terre cultivée de l'épaisse forêt qui entourait l'habitation.
— Toi qui a fait la dernière campagne, sais-tu quelle est cette demeure ruinée ? demanda Julien à Toby Hall.
— C'est maintenant la maison du sang.
— Et autrefois ?
— C'était l'habitation Moose.
— À-t-elle été brûlée en même temps que le fort ?
— C'est la guerre ; j'étais venu ici avant, je connaissais le maître. J'y suis venu après, il était trop tard.
— Ce sont les sauvages ?
— Séminoles... Beaucoup de sang.
Et Toby Hall faisait entrer Julien dans le parloir, dont le toit pendait effondré et à demi brûlé ; il lui montra le parquet en bois de sapin couvert d’une couche noirâtre que les décombres ne cachaient pas encore entièrement.
— Beaucoup de sang, maître, beaucoup!
— Je vois; explique-toi.
— Ah ! c'est que pendant la guerre l'homme blanc et l'homme rouge ne se faisaient pas de quartier. On tuait pour tuer ; on brülait tout, on était ennemi et on sentait que l’une des races extermiféait l'autre. Notre bataillon avait repoussé les Séminoles par ici et il essayait de les refouler dans le sud, vers les Éverglades. Or les démons se vengeaient sur tous ceux qu'ils pouvaient surprendre. Cette habitation et le fort
voisin étaient les derniers dans le pays. On les regardait comme un poste avancé, sorte de sentinelle perdue sur l’'Okeechobee. Aussi, quand la guerre fut déchaînée sur ces parages, nos chefs concurent de grandes inquiétudes pour les soldats et les habitants, Nous reçûmes l’ordre d'y venir en toute hâte; ce fut la seconde fois que je vis l’'Okeechobee.
« Hélas ! maître, nous arrivâmes trop tard. Le fort était brûlé, la garnison égorgée... Cette ferme était en feu. En entrant dans le parloir où nous sommes, je trouvai quatre cadavres couchés pèle-mèle, un vieillard et trois belles jeunes filles. Morts, maître! Leurs vêtements brûlaient; de leurs blessures, de leurs têtes scalpées avaient coulé des flots de sang, qui se caillait sur le plancher. Oh! les braves créatures ! Elles s'étaient vaillamment défendues ! La jeune tenait encore dans sa main crispée un pistolet à deux coups qu'elle serrait avec tant de force que les Indiens n'avaient pas eu le temps de le lui arracher.
« Je reconnus ces trois cadavres ; c'était celui de M. Moose, un vieux soldat, et ceux de ses
trois filles. Où était sa femme? Nous rassemblions les cadavres pour les soustraire au feu que nous nous hâtions d’éteindre et nous allions les enterrer, quand une femme scalpée, mais non morte, parce que le couteau de l’Indien : avait glissé sur le front et n'avait enlevé que le cuir chevelu, se jeta sur nous comme une bête fauve, mordant el égratignant.…
« Cette femme folle, c'était la mère !
« En allant enterrer tous ces braves gens làbas, dans le pré qui borde le marais, nous trouvâmes encore le corps du jardinier nègre atteint d'un coup de carabine et tombé au milieu des légumes. Nous l'avons mis avec ses maîtres... Que tous reposent en paix !
— Et on n’a jamais su ce qui s'était passé ?
— Si, maître. En approchant du marais pour accomplir notre funèbre travail, nous entendimes de faibles gémissements : nous eûmes bientôt trouvé la servante, une mulâtresse, enfoncée jusqu'au cou dans la vase; demi-morte de froid et de frayeur, les joncs l’avaient cachée aux Séminoies ; cette circonstancelui avait sauvé la vie. Elle était là depuis la veille au soir.
«Les malheureux Moose avaient subi un siége en règle. Tandis qu’une partie des Séminoles enfonçait la porte à coups de madriers, les autres montèrent sur le toit, et y pratiquant un
#trou tuèrent à loisir les habitants enfermés dans la maison. Le père, les filles défendirent noblement leur vie. Un soldat ne se laisse point égorger comme un mouton, et les belles jeunes filles préférèrent mourir que de devenir les squaws des hommes rouges.
— Elles furent tuées?
— Oui, maitre. Quand la porte tomba, le père était mort, les trois femmes mortes ou mortellement blessées. Les démons les scalpèrent.
— Quelle horreur ! des femmes !.…. |
— Un nègre féroce, comme il y en avait parmi eux, aperçut la mère, M°"° Moose, qui était tombée évanouie au milieu du carnage. Il la saisit, la traîna dehors, l'empoigna par ses longs cheveux blancs, la scalpa et la jeta à la volée sur les cadavres des siens.
— Infamie!
— Cela fut fait vite. Ils avaient peur de nous qui arrivions. Ils pillèrent tout, mirent le feu à
l'habitation et disparurent dans les bois.
M"° Moose, chassée par le feu, s'était réfugiée dans la petite pièce qui est par ici; c’est de là qu'elle s’élança folle sur nous.
Et tous deux entrèrent dans un cabinet dont la porte brûlée montrait ses ferrures pendantes.