‹ Autour du lac [microforme]Chapitre 40 sur 49 · XVIII. — osKÉOLA LE SÉMINOLE · texte numérisé non relu

XVIII. — osKÉOLA LE SÉMINOLE

Tant que les Espagnols sont demeurés maîtres de la Floride, ce pays, impénétrable sur sa plus grande partie, servait de refuge aux Indiens repoussés des États-Unis par l’implacable politique qui, dès les premiers temps, régla la conduite de la race anglo-saxonne vis-à-vis les premiers occupants de ce splendide pays. La Floride était peuplée de tribus caraïbes : les Jemassis, les Creeks et les Chikasaws, disséminés sur ces trente millions d’acres, soit environ vingt-six millions et demi d'hectares. Du mélange de ces sauvages, des déserteurs et malfaiteurs blancs, venus de chez les Yankees, des autres Indiens chassés de leurs territoires, se forma une race nouvelle, divisée en un certain nombre de tribus

qui adoptèrent toutes le nom de Séminoles. Ce mot, en langue creek, signifie exilé, parce qu'ils avaient presque tous abandonné de force leur pays natal.

C'était une population flottante ét ennemie irréconciliable presque autant des Espagnols occupant le pays que des Yankees persécuteurs dans la Géorgie et dans l’Alabama. Aussi chaque jour voyait s’exécuter des escarmouches et des surprises sans merci de part et d'autre. Les Creeks se souvenaient encore trop qu’en 1517 ils avaient, réunis aux Chikasaws, détruit les Espagnols, sauf un officier et trois hommes qu'ils gardèrent huit ans prisonniers.

Retranchés dans les forèts impénétrables du pays, les Séminoles se jetaient, de là, sur les établissements américains de la Géorgie et de l’Alabama, emmenant les esclaves, les troupeaux, tuant et pillant les colons. Aussi, dès que le Congrès américain fut parvenu à terminer la guerre des Creeks par l'enlèvement de vingt-cinq mille Indiens jetés de force dans les déserts de l'Ouest, il décida l’extermination des Séminoles.

Ces malheureux, comprenant que, puisque la grande nation creek avait été vaincue, eux ne résisteraient pas, se soumirent, cédèrent leurs meilleures terres aux Américains et consentirent à se retirer dans les marais et les barrows de l'intérieur. Vaine soumission! La politique yankee voulait plus et mieux que cela. En 1812, le gouverneur américain reçut, sur la rivière Oklava, les principaux chefs à Paynes-Landing, etleur déclara que la soumission conclue à la crique Moultrie ne suffisait plus et qu'il leur fallait quitter le pays.

Il leur enjoignit d’aller, d'ici trois années, à l’ouest du Mississipi, rejoindre les Creeks, leur ancienne nation; tout chef de famille recevrait seize cents dollars, une couverture et un vêtement...

Les pauvres Indiens dépossédés négocièrent tant qu'ils le purent, mais sans rien obtenir; aussi le mécontentement alla-t-il toujours croissant et, en 1825, la nation séminole se réunit tout entière au centre du pays et condamna à mort ceux, considérés comme traîtres, qui accepteraient Les propositions des blancs.

Ce fut la guerre : la guerre farouche, sombre, implacable !

Le grand Oskéola fut le héros de cette guerre ; Oskéola, le père du chef que nous avons sous les yeux.

Appuyé sur son 7t/le, fièrement campé, la tète haute, le Séminole regardait bien en face le jeune Louisianais. Sa coiffure semblait une sorte de turban ou de béret d’où pendaient en arrière trois grandes plumes blanches qui encadraient sa figure accentuée, entourée de longs cheveux tombants. La taille mince et souple du sauvage se cambrait sous une blouse de peau d'ourson laveur, agrémentée de franges et de houppes ; une ceinture rouge écarlate serrait sa taille, des chevelures balayaient le sol derrière ses MOCAssINs.

Il fit un signe de la main et Julien s’arrèla.

— Mon frère est Français ?

— Je suis Français.

— Alors mon frère est un ami... Les Francais ont, une fois, sauvé mon père de la mort; j'ai une dette à leur payer.

— Tant mieux!

— Comment appelle-t-on mon jeune frère ?

— Julien du Merril.

— Et que vient-il faire dans un marais ? Ne sait-il pas qu'ils sont meurtriers pour les fils d'Européens ?.…

— Chef, ceci est une longue histoire à te dire. Puisque nous sommes amis, nous irons dans ta tente et je te la dirai.

— Viens donc!

Et, se tournant vers ses vingt compagnons, il leur dit quelques mots dans cette langue aux intonations étranges que parlent les Séminoles ; tous, en quelques instants, disparurent au milieu des buissons ou derrière les arbres.

— Qu'en dis-tu, Minecawa ? fit tout bas Julien au scalpé.

— N'ayez crainte, monsieur, Okéola est votre ami et vous le prouvera.

Les deux chefs marchaient côte à côte vers un bouquet de magnolias s’élevant au bord du lac, au milieu d’épais buissons. Le Séminole semblait n'avoir rien entendu; sa figure intelligente, mais impassible, n'avait pas un instant

quitté son expression hautaine. Il se tourn:

vers Julien.

— Mon frère a un Muscoluguge à côté de lui ?

— C’est vrai, cet homme me rend de grands services. Je le crois fidèle.

— Mon frère sait qu'ils ont été jadis nos ennemis.

— Oui, chef, celui-ci a été scalpé par les vôtres, un docteur blanc l’a sauvé. Il a oublié tout cela; il est désormais incapable de combattre et de nuire; et puis n'est-il pas temps d’oublier toute discorde lorsque le malheur s'étend sur toute une nation ?.…

— Hélas! c’est ainsi qu'il faudrait toujours parler.

Et le chef pencha la tête sur sa poitrine... Le silence régna pendant quelques instants. On approchait du hallier, le Séminole écarta les branches et un wigwam apparut au milieu du buisson.

— Que mon frère soit le bienvenu, dit-il en se tournant vers Julien.

— Merci, chef, vous avez un ami ici!

Quelques heures durant, les deux hommes causèrent bien vis-à-vis l’un de l’autre auprès du feu du conseil que le chef avait rallumé. Julien racontait au Séminole toute son histoire depuis le défi. Au moment où il décrivit la scène de Saunderson Baines arrivant vers la tribune, Oskéola se leva d’un bond, brandissant son couteau sorti de sa ceinture. Ses yeux brillaient…

— Oach !! les Yankees ! !.…..

Mais cette effervescence ne dura qu’un moment; il se rassit lentement.

— Que mou frère continue... Le chef hait les Yankees ! Ils ont tué son père loin des champs de bataille !.…

— Contez-moi cela, chef, je vous prie ! que j'apprécie jusqu'où va la noirceur d’âme des Anglo-Saxons qui souillent votre beau pays.

— Hélas : vous allez entendre une lamentable histoire... Oskéola, le héros, le grand chef, avait nom Powell; il était de sang mêlé : son père était un Écossais, sa mèreune femme creek. Sa mère avait épousé en secondes noces un autre blanc, Powell, dont il portait le nom. Powell

était ieune, mais 1l était grand devant le feu du conseil; aussi on le nomma Oskéola.

— Que signifie ce nom, chef ?

— Oské, c'est le nom de la boisson qui enflamme le cerveau, et que nos pères savaient faire pour circuler entre les orateurs à l’ouverture du grand conseil; o/a veut dire cascade. Le nom de guerre de mon père peut se traduire par : cascade d'éloquence.

— Bien, j'écoute mon frère séminole.

— Il y a bien longtemps de cela; c'était pendant la vie de nos anciens... en 1835, comme disent les blancs, au commencement de l’h:iver! Nos pères virent entrer dans leurs campagnes de chasse une troupe conduite par Dade, un général américain. Peu de temps auparavant, les Yankees avaient construit un nouveau fort nommé King ; les soldats marchaient vers ce fort, venant d’un autre nommé Brooke. Or il fallait traverser la rivière Ouithlecochee? et s’engager dans une savane d'herbes de deux mètres de haut, entourée d’un épais fourré de palmiers.

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