‹ Autour du lac [microforme]Chapitre 46 sur 49 · XXII. —— LE JOURNAL DE BAINES · texte numérisé non relu

XXII. —— LE JOURNAL DE BAINES

Le soir même, Julien du Merril, assis au bord du campement de ses fidèles amis, lisait le Journal de Baines, ce qui pouvait l’intéresser. Pour nous, nous transcrirons seulement ce qui lui était survenu depuis l’entrée dans les palmetlos, où nous avons laissé le voyageur attaqué par les araignées endormeuses :

« Septembre, 21 au soir (de la main de Ralph).

«. Nous avons fait bien peu de chemin dans ce pays maudit! Malédiction! quand tout allait

si bien! Quelle fatalité nous poursuit donc de rencontrer ces insectes infernaux qui mettent mes pauvres amis en un si piteux état!

« Et moi-même, que vais-je devenir ?

« — Allons! Ralph, mon ami, du courage!

Que diable! vous n'êtes pas un enfant!

« — Non, mais la situation n’est pas gaie... »

«.….. La nuit vient; seul veillant dans ce marais à perte de vue, assourdi par le mugissement des millions de grenouilles-taureaux qui clapotent lourdement en tous sens, je perçois encore, parmi ces bruits, les gloussements des crocodiles et le miaulement des cougouards qui cherchent à souper... Et voir ses deux amis terrassés par la maladie, haletant sur la terre qui, sous leur poids, sue l’eau et devient de la boue !.. Pauvre Baines ! et vous, mon ami Halley!..

«.…. Ils tremblent, leurs dents claquent, leurs membres sont secoués par des soubresauts terribles.. Allons! encore une dose de sulfate de quinine !

«…, Comme, sous les morsures de ces fourmis maudites, leurs membres sont devenus gonflés et livides !!!

étreints par un cauchemar affreux. Mais leurs

« 22 au matin.

«.. Le soleil se lève; mes braves compagnons dorment d’un sommeil de plomb; ils rêvent,

membres retombent; c'est maintenant de la prostration.

« Comment vont-ils reprendre leur route ?

«Et cependant il faut marcher; nous ne pouvons demeurer ici : le repos, c'est la mort pour tous... dans ce pays maudit!

«Oh! quelle nuit! Heureusement j'ai pu faire maigre feu; mais quelle difficulté pour l’entretenir! Pas de bois; rien que ces affreux pa/mettos aux épines crochues ; et encore ils sont si rares que j'ai dû les aller cueillir en dehors du cercle de la lueur, au risque de recevoir un cougouard sur les épaules. Eh bien! quoi ?..

c'eût été fini... Ma foi! j’en ai assez !.….

= « Suis-je donc déjà démoralisé ?

«Ralph. mon vieux, est-ce la le fait d'un homme de cœur?

«Et ce damné Français qui va peut-être réussir! Il en est bien capable.

« I faut partir! Partir! Coûte que coûte, partir!

« Halley! Bcines!.…

« 22 au soir.

«.… Pourquoi continué-je à griffonner ces quelques lignes? Ai-je donc quelque espoir? A qui fera-t-on croire que ces pauvres amis peuvent recouvrer la santé dans ce désert? Je ne me fais aucune illusion, c’est la fièvre! le pire ennemi qui puisse assaillir un blanc dans ces solitudes maudites …

« Pauvres, pauvres amis! Toute la journée je les ai traînés sur mes traces, guidés à la boussole, car ici nous n’avons pas d’autres guides, et nous savons bien que l’Okeechobee nous barre le passage... Quels spectres en quatre jours ! Et voilà que je sens que mes forces s’usent vite sous le poids des provisions. des effets et des armes dont je suis obligé de me charger ; eux, les infortunés, sont incapables de porter leurs armes mêmes, et, je le dis bien bas, ils sont aussi incapables de s’en servir.

« Heureusementles cougouards, les oursetles caimans ne me comprennent pas...

« Allons, Ralph, mon ami, il faut leur faire prendre encore une dose de quinine, et puis tout préparer pour une autre nuit, semblable à la précédente.

« Et chaque soir la lune qui décline plus tôt; nous marchons vers la nouvelle lune, le moment des ténèbres absolues... Ah! tout est contre nous!

« 23 septembre au soir,

« Quelle journée ! ,

« Je ne veux pas regarder l’avenir en face.

« Attention, cependant, mon bon Ralph! il ne faut pas te dissimuler que, dans ce moment, tu joues ta chevelure ; le moment serait mal choisi pour plaisanter. Si mon expérience du désert ne me fait pas défaut, nous avons croisé aujourd'hui une piste de guerre... des Indiens; mais lesquels ?.…

« Allons, mon bonhomme, envisage la situation en brave; un Américain sait recevoir, que diable! et ne recule point. Il y a dix à parier contre un que les Séminoles sont à nos trousses : ce sera donc, quand ils le jugeront convenable, une lutte à mort... à moins que, voyant un

seul homme valide et deux malades... ils ne nous assassinent, au posé, de derrière un buisson.

« Brrr! Cette perspective me fait passer un involontaire frisson dans les os. Mourir ici, comme un chien galeux, sans pouvoir se défendre, sans voir son ennemi en face !.…

« Triste! triste! Pauvre mère, qui va perdre son Ralph! Eh bien! c’est le dernier de la race... Les Maynard s’éteindront avec la vieille femme, et le dernier ira dans le séjour dernier retrouver ses pères qui dorment là-bas, dans Ja verte Erin...!

« Maintenant, que faire ?

« Faut-il prévenir mes malheureux compagnons? Ont-ils encore la force de se défendre? Cette révélation de mort imminente peut-elle galvaniser ces cadavres ambulants et chasser la fièvre ?

« C’est que Séminoles contre Américains ne

font pas de quartier.

« 26 septembre.

« Oh! quel martyre, mon Dieu!

« Malheureux amis! ils n’ont même plus la

force de fuir la mort qu'ils sentent planer autour d'eux !.….

« Hélas! quel terrible lutteur que la fièvre ! Voilà des hommes, la semaine dernière, pleins de santé, de courage, de vie, d'avenir, maintenant hâves, débiles, énervés, demi-morts... et prêts à mourir.

Et cependant il faut se défendre!

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