XXIII. — LA POURSUITE
« 28 septembre.
«.… La nuit va venir; j'écris ces quelques lignes sans espoir que jamais personne les lira : je les écris pour l’acquit de ma conscience... parce que je veux me prouver à moi-même que j'ai fait tout ce qui est humainement possible pour mes infortunés compagnons.
« …. Nous avons derrière nous, attaché à nos pas, un ennemiinvisible, mais toujours présent, qui ne nous pardonne pas et ne lâche pas plus sa proie que la mort. Les Séminoles nous suivent; ils nous voient d’endroits choisis et
connus par eux... Ils dédaignent de nous coucher avec quelques balles. Ils savent que la fièvre, la faim et la fatigue feront la lugubre besogne seules.
« Deux fois déjà j'ai laissé mes pauvres amis seuls pendant quelques heures; deux fois j'ai pratiqué un retour sur nos derrières et une reconnaissance sur les ailes de notre maigre troupe; toujours la piste nous suit, tantôt à droite, tantôt à gauche; ils ne nous perdront p'us.… Et chaque jour les forces de Baines et de Halley diminuent!
« C’est aujourd'hui qu'il va falloir mourir.
«.… En ce moment, ils reposent.
« Peut-on appeler repos cette prostration fatale, cet abattement inéluctable qui les couche, indifférents, sur le sol oùils s'arrêtent ? C’en est fait, nous sommes ici sur un ummock un peu sec : ce sera notre tombeau...
«J'ai cependant eu tantôt un moment d'espoir: s'ils avaient pu secouer la fièvre !... Que diable! on aurait peut-être vendu sa vie !... Quand nous avons escaladé le hummock, vers midi, et lorsque devant nous, là-bas, derrière le bosquet
de ces vieux cyprès chauves, nous avons vu les eaux de l'Okeechobee, nos pauvres voyageurs ont semblé se ranimer..
«— Hourra pour l'Amérique! s'écria Baines.
«— Hourra! » reprit faiblement Tom.
«Et moi je ne pus rien dire : les sanglots étouffaient ma voix dans mon gosier…
«—— Hourra encore ! trois fois hourra! Tom, nous sommes vainqueurs !
« Non, ami Baines, murmura sourdement Halley, nous sommes vaincus...
«— Qu'as-tu? » s'écria Baines en essayant de soutenir son ami dans ses bras.
«. [I] ne put que le laisser glisser à terre.
« — Je me sens mourir... soupira Tom.
« — Mourir! ami; mourir au but! Jamais!
Nous vivrons!... Courage! te dis-je; voilà l'Okeechobee! Hourra!!.….
«— Je vais mourir, Baines, je lesens... Mon ésespoir est de te quitter aïnsi au désert... de e laisser seul avec notre bon Ralph, notre proidence, le seul valide; que je voudrais vous
oir dix et non pas deux! »
« Et Baïines oubliait sa souffrance et sa faiblesse; à genoux près de Halley, il lui souriait, soutenait sa tête pendante, le câlinait comme une mère son enfant endolori. Lui-même était sublime, avec sa face pâle, cadavéreuse.. sur laquelle de fugitives rougeurs apparaissaient, comme des reflets de lumière, pour s’éteindre
aussitôt...
« Etjem'empressaiautou: de ces deux victimes de Ja maladie impitoyable des marais. Pauvres amis ! quelles âmes! quels caractères !.…
« Halley s’assoupit doucement-entre les bras de son ami. Celui-ci, épuisé, se laissa rouler
auprès, sur le sol, à ses côtés...
= «Depuis lors ils reposent là, pâles comme des morts sortis de leur linceul;' et moi je veille et j'écris ces tristes lignes aux lueurs du feu qui s'éteint faute d'aliments. Je n'ai pas cueill assez de matières pour la nuit entière... Que faire? que devenir, mon Dieu!
« .… Quel silence sinistre ! Les orfraies hurlent là-bas, dans les vieux cyprès au bord du lac; la brise murmure doucement parmi les palmettos… Tout cela serait doux ettriste, si la mort
n'était pas là, autour de nous et devant nous...
« — Baines ! soupire Halley d’une voix éteinte, ens’éveillant; Baines, mon vieilami!...»
« Le pauvre épuisé ne se réveillait pas…
« — Qu'est-ce que tu as, mon bon Tom? disje au mourant.
«— Éveille Baines, Ralph.
« — Que lui veux-tu? je puis te le donner.
«— Éveille-le, te dis-je; je veux lui dire adieu... »
« Je poussai du doigt notre compagnon, il ouvrit les yeux.
« — Baines, m'entends-tu? demanda Halley.
« — Oui, ami; que veux-tu?
« — Adieu, frère ! je vais mourir. Je voudrais te dire, à toi et à Ralph... que si vous voyez le pays.
« — Mais tais-toi donc, Tom! dit Baines : la fièvre te fait délirer…
« — Non, Saunderson, je sais ce que je dis; je m'en vais...Siturevoisunjourmamère, tula consoleras..… Son Tom est mort en pensantäelle…. »
« Puis le cher garçon s’est penché vers notre
oreille ;
« — À elle et à Luisa... »
« C'était sa fiancée!!!
«— Tu leur diras. adieu! »
«Les sanglots me montaient à la gorge. les larmes coulaient de mes yeux. Baines, les regards fixes, les yeux démesurément ouverts, ‘emblait pétrifié.…
€ Tout à coup il se dresse comme un spectre et, me montrant un point dans la plaine :
«— Là!... j'entends.
« — Oach! oach! »
« Les Séminoles!!!
« Tant mieux!
« Tout sera bientôt fini. »
Le reste de l'agenda ne contenait que des pages blanches ; mais, avec la connaissance qu'il avait des mœurs des Peaux-Rouges, il fut facile à Julien de voir se dérouler devant ses yeux la scène finale de ce drame lamentable.
Il vit le mourant pendu ; Ralph le fort, scalpé, martyrisé et pendu; Baines, cloué au cyprès.
Ah! Chitti-Jolo avait bien travaillé!