‹ Autour du lac [microforme]Chapitre 8 sur 49 · VI. — BUENA-vISTA · texte numérisé non relu

VI. — BUENA-vISTA

A partir de Picolita, le cours du Saint-John se rétrécit un peu, mais en mème temps la vitesse du courant augmente. Le navire entre dans les immenses forêts de cyprès : à droite, à gauche, à perte de vue, s'étendent des solitudes à peine parcourues par quelques settlers seule-

ment, et, de distances en distances énormes, on passe devant un fort abandonné ou encore muni de son petit détachement de soldats. On rencontre quelques maisons de poste isolées, quelques villages, quelques défrichements, mais tout cela

lest tellement disséminé que les bois, inhabités,

‘reposent dans un éternel silence de forêt vierge ;

‘silence solennel, mais plein de bruits étranges, confus, sorte de bruissement incomprées de la nature vivante!

| Pilatka approchait.

C'est un petit village sur la rive gauche du Saint-John, presque à l'endroit où le lac Dunns se joint au fleuve. Mais ce qui intéressait Julien du Merril, c'est que, près de Pilatka, mais de ‘autre côté du Saint-Julien, s'élève Buena-

1 ista, la plantation d’un vieil ami de son père, le senor don Christobal Matanza y Rorente

Dès que celui-ci a appris le défi que Julien avait : ccepté, il lui a envoyé à Jacksonville une lettre des plus pressantes, lui rappelant qu’ils sont un peu parents du côté de sa mère et que le jeune Français ne peut faire autrement, avant d'affron- Mer la mort, que de venir tout au moins dire adieu

à son cousin. Julien a promis. Il se rappelle vaguement que tout enfant, à la Nouvelle-Orléans, il a vu don Christobal chez sa mère, et avec lui une jeune femme et une toute petite fille. C’est sa cousine...

Buena-Vista est bâtie sur une colline élevée, mais terminée par un plateau assez grand pour renfermer les constructions et les jardins. L’ensemble est entouré de hauts murs crénelés et de grands fossés pleins d’eau : un pont-levis y donne accès. Cette fortification a sauvé l’habitation lors de la guerre des Indiens, qui n’ont pas pu s’en rendre maîtres. Cette position de: l'habitation est unique, parce que sur cette colline se trouvent des sources naturelles, jaillissantes, en dedans des fortifications, sources qui alimentent les jardins, les animaux, et ont été. cause certainement que, dès la conquête espagnole, cette position favorisée a été choisie par. la famille qui y demeure encore.

Tout le tour des murs, en dedans, est garni, d'une charmille d'énormes orangers séculaires:

la terrasse qui domine, à l’ouest, le Saint-John! est ombragée par de grands cèdres étalés. C’est

un des sites les plus merveilleux que l’on puisse | rêver pour une habitation à la campagne.

| L'arrivée de la Confiance en face de Pilatka | fut rapidement signalée à Buena-Vista. Bientôt lune troupe sortit du pont-levis féodal, et le vieux Lrsoié espagnol, monté sur un magnifique che- !val, suivi de quelques domestiques à cheval comme lui, s’avança au-devant de son hôte. Ce fut une réception cordiale; le brave Julien fut “embrassé, complimenté, et n'eut que le temps de pu à cheval, lui aussi, et d'accompagner on Christobal à l'habitation.

| Segris ne put rester à son navire : il dut suiÿre aussi à cheval et faire partie de la caravane. j Julien et son ami descendirent au pied du perfon, dans la cour d'honneur. Alors don Chris-

tobal prit le jeune du Merril par la main.

| — Mon cousin, lui dit-il, soyez le bienvenu ans mi pobre casa! (Ma pauvre maison, la Qlus belle habitation du pays! Mais c’est la for- Hule traditionnelle.) — Veuillez venir, que je Nous présente à ma fille, la maîtresse, hélas ! de Œans.

4 — À vos ordres, don Christobal.

Alors, entrant au parloir, c’est-à-dire dans une espèce de salon, le vieux créole s'approchant de sa fille :

— Ma Fernandina, lui dit-il, voiciton cousin don Juliano du Merril, que je te présente. faislui les honneurs de la maison de ton père : je suis obligé d'aller au camp...

— Mon cousin, soyez le bienvenu à Buena- Vista.

— Madenoiselle... ma cousine... certainement...

Don Christobal prit la main de Segris et le présenta à la jeune fille, puis quitta le parloir.

La senorita Fernandina était à demi couchée dans un hamac assez bas, au milieu de l'appartement énorme, mais encombré de meubles de toute espèce. Au-dessus du hamac, une jeune négresse agitait un grand éventail en plumes et en feuilles sèches, orné de rubans et de broderies. La jeune fille se souleva un peu et tendit avec gaieté la main aux nouveaux venus...

Dans ce pays, le premier des devoirs d’une maîtresse de maison est de faire servir aux visi-

teurs des fruits et des boissons glacées; la jeune fille n’y manqua pas. Elle excusa son père d'avoir dû les quitter aussi précipitamment pour aller apaiser une querelle survenue au quartier nègre, puis la conversation s’engagea de plus eu plus intime entre les trois jeunes gens.

En ce pays désert, l'hospitalité ne s'accorde pas pour un jour, ni pour quelques heures; de plus, un lien d'amitié remontant aux parents était établi entre les deux familles, de sorte que le temps s’écoulait avec une rapidité vertigineuse en longues conversations entre les deux cousins. Fernandina et Julien devenaient de plus en plus intimes. Elle ne se rappelait point la visite qu'elle avait faite à la Nouvelle-Orléans ; lui ne se rappelait non plus sa charmante cousine que parce qu’elle pleurait à fendre l'âme après sa nourrice noire. )

Souvenirs du passé, n’êtes-vous pas la moitié de la vie ?.…

Tout naturellement, l’entreprise si dangereuse dans laquelle Julien était engagé fit le fond de la conversation de la jeune fille : le brave Segris défendait de toutes ses forces son

ami quand Fernandina accusait Julien, tout en convenant que, si son cousin eût agi autrement, sa fierté d'Espagnole en eût été blessée et qu’elle ne le lui aurait jamais pardonné.…

Hélas! une douce intimité s’établissait ainsi entre les deux jeunes gens, et bientôt Julien crut comprendre qu’il n'était point indifférent à sa jolie cousine. Ce fut tout à la fois une poignante douleur pour le jeune homme et une douce pensée dans son cœur; mais il était homme ; il refoula toute pensée de bonheur qui lui montait au cerveau et, levant les yeux au ciel, il laissa échapper ces mots qui peignaient bien l’état de son âme :

— Non, les condamnés à mort ne peuvent ni ne doivent aimer l... Et moi... que suis-je.

sinon un condamné à mort?

« [1 faut partir... »

Puis, allant trouver son ami d'enfance dans son appartement :

— Segris, lui dit-il, il faut partir ! Il n’est pas trop tôt, tu me comprends.

— Pauvre Julien !

— Ïl le faut! j'ai peur que Fernandina ne

AUTOUR DU LAC 43 m'aime : moi, je sens que je l’aimerai toujours ! Point d’adieux,ilsseraientnavrants... Fuyons!…

— Quoi ! tu veux quitter cette maison?

— Fuyons, te dis-je ! Si ma cousine a quelque penchant pour moi, elle ne me blâmera point de faire mon devoir; si elle m'oublie... eh bien! tout sera pour le mieux. Demain soir, ami, il faut que la goëlette soit prète et que nous appareillions.. Le veux-tu ?

— Ami, ce sera fait. Peut-être as-tu raison.

— Oui, Segris, j'ai raison... Tu lui parleras de moi... si elle te le demande... sinon... taistoi! Peut-être ne reviendrai-je pas.

Le lendemain, à la nuit tombante, les deux amis se retirèrent dans leurs appartements comme d'habitude, souhaitant, calmes, le bonsoir à leurs excellents parents. Peut-être Julien laissa-t-il errer ses regards un peu plus longtemps que d'habitude sur le charmant visage de Fernandina; peut-être sa poignée de main de chaque soir à don Christobal fut-elle un peu plus prolongée que d’habitude... mais ce fut tout. Le jeune homme était fort contre lui-même...

Au lever du soleil, Fernandina fut réveillée par les exclamations de sa négresse favorite. La goëlette avait disparu !

Un domestique, envoyé dans l'appartement de Julien, apporta le billet suivant au pauvre don Christobal tout ahuri :

« Mon cousin,

« Merci de votre hospitalité, merci mille fois! Vous savez tout : je dois partir, je ne m’appartiens pas, j'appartiens à mon adversaire. Je dois terminer la mission où je suis engagé : laissezmoi donc vaincre ou mourir.

« Que ma cousine me permette de lui dire que je ne l'oublierai jamais : qu’elle se rappelle que, dans mes épreuves, elle sera le radieux rayon de soleil qui éclairera ma vie.

« Adieu tous ! Priez quelquefois pour

« Votre JULIEN. »

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