PREMIERS NUAGES
A Lucerne.
Il est minuit, dans deux chambres se communiquant, Pau» lette et M. d'Alaly se déshabillent.
Monsieur t>'Alal\\ passant un pantalon de drap blanc et des sandales turques. — Vous n'êtes pas encore prête, Paulette?
Pal'lette, grinchue. — Prête à quoi?
Monsieur d'Alaly, interloqué. — Mais à vous coucher...
Paulette. — Je vous assure que je me couctie le plus vite que je peux... Je suis tellement brisée de fatigue qu'il me tarde d'être dans mon lit. . ei de ne plus bouger...
Monsieur d'Alaly, inquiet, paraissant à la porte de communication. — Comment?... Vous êtes fatiguée à ce point?
Paulette. — i/^ ce point d'avoir envie de me re-
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poser. Mon Dieu oui! J'ai ce désir extravagant. ..
Monsieur d'Alaly. — Je trouve cela tout naturel, ma chère Paulcttû, seulement je me demande ce qui a pu vous fatiguer autant,,.
Paulette, agacée. — C'est ma course à ce bcte de Lion de Lucerne...
Monsieur d'Alaly. — Je vous ai vue marcher bien davantage et vous ne paraissiez pas fatiguée du tout.
Paulette. — C'est que je m'amusais probablement.
Monsieur d'Alaly. — Mais j'y pense, tout à l'heure, vous vouliez valser dans le salon... avec ces Allemands stupides.
Paulette. — Des Autrichiens qui valsent à ravir!,.. Pour valser, j'oubliais ma fatigue... Ce qu: amuse ne fatigue jamais.
Monsieur d'Alaly, vexé. — Ah !
Paulette. — Vous avez refusé de me laisser danser, sous prétexte qu'il était trop tard, et que j'avais besoin de repos... et en effet... je tombe de sommeil... Vous aviez raison.
Monsieur d'Alaly. — Mais, ma chère enfant, ce n'était pas le vrai motif de mon refus. Je trouvais inconvenant de valser dans ce salon d'hôtel... et avec c^.s gens que nous ne connaissons pas...
Paulette, se couchant. — C'est fini, n'en parlons plus, inutile de revenir encore là-dessus...
PREMIERS NUAGES Îl5
bonsoir! Dieu! quel horrible lit! c'est mou, défoncé! et la/ge comme la main... Je ne suis pas énorme, n'est-ce pas? Eh bien, je déborJel...
M( NSI EUR d'Alaly, tendrement. — C'est un peu étroit pour toi... mais c'est trop large pour nous !..
Paulette, se tournant Je ne\ an mur. — Ah 1 Vous avez des aperças d'une finesse ! Bonne nuit ! {Elle ne bouge plus.)
Monsieur d'Alaly, restant piqué au milieu de Id chambre. — C'est un congé en règle. {Haut.) Tu ne veux pas que je te dise bonsoir, Pauleite?
Pallette — ...
^!oNSIEUR d'Alaly, iuppliant. — Tu ne veux pas?
Paulette, crispée, se retournant violemment. — Est-ce que je vous en empêche, moi? dites-moi bonsoir aussi souvent qu'il vous plaira, cent fois si vous voulez, et puis laissez-moi dormir! Je vous répète que je suis extrêmement fatiguée...
Monsieur d'Alaly, sérieux. — Je remarque avec chagrin, Paulette, que, à cette heure-ci... vous êtes... vous dites souvent que vous êtes fatiguée...
Paulette, railleuse. — En général, on est fatigué à cette heure-ci plutôt qu'en se levant, c'est assez naturel, surtout quand dans la journée on a visité des lions et un tas d'autres choses éreintantes !...
Monsieur d'Alaly, très digne. — En ce cas, je ne veux pasvous fatiguer davantage ; bonsoir, Paulette!
U6 AUTOURDUMAP.IAGE
Paulette. — Bonsoir, mon ami. [Elle se retourne en poussant un soupir de satisfaction. M. d'Alaly rentre lentement dans sa chambre en se retournant plusieurs fois.)
Paulette, le regardant de côté. — Il se retourne pourvoir si je ne le rappellerai pas... Pauvre diable! Il est encore d'assez bonne composition... Il est tout triste, je suis sûre... Je l'aime pourtant bien!... Mais il ne comprend pas que... que ça m'ennuie ! Les hommes ne doivent pas comprendre facilement ces choses-là... Quand je le vois partir ainsi... j'ai des envies folles de lui crier de venir m'embrasser... Mais je me retiens pour éviter... la suite. Quand il s'éloigne sans réclamations, sans murmures, je me trouve méchante et dure envers lui, mais quand il s'avise de protester, oh! alors, je .ne félicite de ma décision et je suis convaincue que j'ai absolument raison. <. C'est un sentiment bizarre, inexplicable, je ne puis pas analyser ce qui se oasse en moi?... presque toujours, quand je serais disposée à être gentille pour lui, il me taquine ou m'agace pour une bêtise quelconque... et toute ma bienveillance s'envole... avant qu'il en ait profité!... Enfin, il est probable que c'est comme ça dans la j'îlupart des ménages et que nous ne sommes pas une exception...
Dans la chambre voisine, M. d'Alaly se couche eî ne s'endort pas.