‹ Autour du mariageChapitre 9 sur 33 · MAUVAISES LECTURES · texte numérisé non relu

MAUVAISES LECTURES

— Je VOUS le dirai tantôt... Ou plutôt, je vais vous le dire tout de suite, car Je resterai avec vous, si vous le permettez. . . (// se dirige vers sa chambre.)

— {A part.) — Elle est vraiment ravissante! Je ne puis me décider à la quitter... Jamais elle n'a été plus Jolie qu'en ce moment... Je serais stupide... Nous allons lire.. . et tâcher de profiter de la lecture...

Paulette, le regardant s'éloigner. — Pauvre garçon, il est tout de même gentil I... Je suis sûre qu'au fond il regrette ses monuments... Il adore les monuments! C'est undiôle dégoût... Mais enfin!... Pourvu que son livre soit amusant, au moins I

Monsieur d'Alaly, revenant d'un air mystérieux.

— Ce petit livre, ma Paujeite, convient à de nouveaux mariés; il est fa't pour eux; il est tout plein d'adorables enfantillages et de gamineries exquises; il n'existe dans cfe genre, peut-être un peu leste, rien d'aussi remarquablement Joli... C'est drôle, spirituel et quelquefois touchant; enfin c'est un petit chef-d'œuvre, qui vous plaira J'espère et ne vous effarouchera pas trop...

Paulette, très affi iaiidée. — Ah! voyons!

Monsieur d'Alaly lui présente le livre; elle y jette les yeux et sa mine s'allonge.

Monsieur d'Alaly, étonné. — Le titre ne vous plaît pas? Le livre est charmant. Je vous assure...

Paulette. — Je le sais bien, mais je le connais depuis longtemps, et alors...

Monsieur d'Alaly, ahuri. — Vous connaissez Mo7îsieur, Madame et Bébé?

— Mais oui.

— Vous l'avez lu ?

— A peu près... Pas en volume, mais en articles, dans ha Vie Parisienne...

Monsieur d'Alaly, consterné. — Ah ! on vous laissait lire la Vie Parisienne?

PaulettEj tranquillement. — Je ne vous dis pas qu'on me la laissait lire, je vous dis que je la Usais... Vous n'avez jamais rien fait de défendu, vous, dites?

Monsieur d'Alaly, balbutiant. — Si je n'ai jamais rien fait de... Mais je... Eh 1 parbleu ! vous ou moi, ce n'est pas la même chose !...

— Naturellement; j'attendais ça!...

Monsieur d'Alaly, vexé. — Eh! sans doute! Il

ne faut pas qu'une jeune filie sache... certaines choses.

— Qu'est-ce que cela fait qu'elle sache, si elle n'abuse pas de son savoir?

Monsieur d'Alaly, suivant toujours son idée. — Gomment se fait-il que vous vous soyez procuré la Vie Parisienne) Votre mère devait pourtant surveiller soigneusement vos lectures?...

— Ça, je vous en réponds, qu'elle les surveillait C'est à la campagne, chez ma tante d'Abandon ! Les volumes étaient sur la table de la bibliothèque, ei

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maman n'en bougeait pas un seul instant à cause décela, delà bibliothèque, moi non plus, aussi à cause de cela... Dès que je restais deux minutes à u même place, maman me disait: « Ne lis pas, Pauleite, tu peux regarder les dessins, mais sans rien lirel »

Monsieur d'Alaly, sévère. — Et vous avez emporté le volume dans votre chambre pour le lire à

l'aise?

— J'aurais bien voulu, mais il n'y avait pa.«-

moyen! Tout le monde s'en allaitdans les chambres avec les volumes, et on ne redescendait plusl... Alors, ma tante les avait fait attacher par des chaînes à la grande table de la bibliothèque; au moins on lisait sur place et ça meublait! Le fait est qu'après le déjeuner chacun se fourrait le nez dans un volumeeton ne bougeait plus, c'était très drôle...

Monsieur d'Alaly. — Tout cela ne me dit pas comment vous avez pu lire...

— Moi, ah I c'est vrai !... Oh ! bien simplement. Je me relevais la nuit et je m'installais paisiblement...

— Mais i'. faut être enragée pour avoir une idée pareille...

— Mon Dieu, non! Mettez-vous à ma place. Je voyais tout le monde se plonger avec délices daiîs cette lecture; maman me défendait de lire une seule

ligne; vous comprenez qu'il n'en fallait pas tant... Monsieur d'Alaly, tristement. — Et moi, qui me réjouissais de vous faire lire cela, de vous faire admirer les passages... Ainsi, dans La Nuit de Noces, par exemple...

— Moi, j'aime mieux Ma tante en Vénus, c'est plus drôlel...

— Mais...

— Si vous tenez à lire, mon ami... j'ai là d'autres livres... Oh! j'en ai un qui est un vrai bijou... Je l'ai lu tout entier, mais je le relirai avec grand plaisir si cela vous est agréable... C'est joli, c'est moderne, c'est troussé!...

M. d'Alaly, inquiet. — Quel est ce livre merveilleux?

Paulette, soulevant le couvercle d'une grande malle. — Voilà!

M. d'Alaly, faisant une tête. — Ahl vous avez lu Choses d'amour.

Paulette. — Hier. Et, ce n'est pas pour débiner Monsieur, Madame et Bébé attendu que ça n'a a cun rappo.t, mais je préfère ce genre-ci...

M. d'Alaly, pointu. — li est plus moderne... comme vous disiez tout à l'heure.

Paulette, sans voir r intention gouailleuse.^^ N'est-ce pas?... Du reste, voyez, c'est ce que dit l'auteur à la première page. [Elle lit.) « L'amour est éternellement varié; chaque époque, chaque

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génération lui imprime un caractère particulier. Toutes les fois que des hommes et des femmes Si'aiment, ils s'aiment autrement que ne s'aimèrent leurs ancêtres, que ne s'aimeront leurs descen<dants. » Je trouve celte réflexion très vraie; aussi, l'amour n'est déjà plus^ j'en suis sûre, tel qu'ii était il y a vingt ans...

— Mais...

Paulette, enthousiasmée, feuilletant fiévreusement le volume. — Si vous saviez comme on sent que c'est vécu tout ça!... Prostitution mondaine. C'est l'histoire d'une femme qui a trois amants pour se faire inviter à un bal... et une femme tics honnête, notez bien!... Sans cela ce ne serait pas drôle d'avoir trois amants. ..ce serait tout naturel... {Elle continue à feuilleter.) Il m'en faudrait deux! C'est bien joli aussi et surtout bien naturel...

M. ù' Ala-ly , extrêmement ennuyé. — Comment, bien nature? Mais...

Paulette, étonnée. — Vous connaissez Choses d'amour ?

M. d'Alaly. — Oui, et je ne dis pas que ce ne soit très « nature », mais je suis surpris que vous soyez à même de juger ce genre de... choses...

Paulette, rassurante. — Oh! je n'en parle qu'à vue de nez; ce n'est pas par expérience...

Monsieur d'Alaly, furieux. — Il ne manque

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rait plus que cela ! {A part.) Qu'a-t-elle pu lire encore pendant ces deux jours? {Haut.) AvtZ'Vous acheté beaucoup de livres de ce genre?

Paulette, retournant à sa malle. — De ce genre? Hélas, non 1 C'est le seul qui soit tout à fait amusant... J'ai Les liaisons dangereuses {M. d'Al al y fait un mouvement.) Ohl je l'ai commencé seulement, ça ne m'a pas plu...

Monsieur d'Alaly, énervé. — Ce n'est pas assez... moderne ?

Paulette, sans voir qu'il se moque. — Non; du reste le marchand me l'avait bien dit: « C'est raide, mais c'est un peu rococOi »

— Ah ! le marchand vous avait dit... Vous lu» avez demandé cette catégorie de livres, car les Liaisons s'achètent peu et...

— Non, il me l'a offerte... Oh ! il m'a pris pour une cocotte...

— C'est très flatteur 1

Paulette, 5Mr/7r/5e. — On dirait que vous êtes fâché?... Est-ce que c'est pour les livres?... Enfin il est cependant tout naturel que je choisisse de vrais livres!... Je ne me suis pas mariée pour lire Walter Scott 1...

Monsieur d'Alaly, à part. — Il ne faut pas la mettre en défiance, elle se cacherait de moi, ei j'aime autant savoir, quitte à surveiller ensuite... [Haut.) Pourquoi serais-je fâché?

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— Dame! je ne sais pas, moil Vous en aviez l'air 1... J'ai e:assi Dinah-Samuel ; l'avez-vous lu 1

— Non. Est-ce amusant?

— Oui et non. L'idée est bonne, mais c'est trop longl C'est noyé dans un tas de riens...

Monsieur d'Alaly, pour dire quelque chose. —■ Oh ! si l'idée est bonne, c'est beaucoup...

Paulette, racontant. — Oui... c'est l'histoire d'un jeune poète,, qui devient éperdument amoureux de Dinah... Il a vingt ans, elle aussi... Mais il est sans le sou et elle refuse la plus légère... avance. Alors, il travaille pendant quinze ans, poursuivant son idée et sa fortune en même temps... Il devient banquier et riche, et court à Dinah; il a enfin assez d'argent pour se l'offrir... Lorsqu'il la voit... dépouillée de ses derniers voiles (j'espère que je parle élégamment), va te faire fiche; il dit : a Je ne veux plus... » et il file !

Monsieur d'Alaly, à part. — Quelle littérature, grand Dieu! [Haut.) C'est extrêmement intéressant.

— Gui, assez. D'autant plus que les descriptions doivent être assez vues. Oh! par exemple, il y a des choses révoltantes!

— Vraiment?

— Oui. Moi je comprends parfaitement tous les vices...

Monsieur d'Alaly, résigné. — Ahl.,.

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— Mais je n'admets pas les monstruosités... Monsieur d'Alaly, soupir de soulagement relatif. — Ah 1 tant mieux!

Paulette, suivant son idée. — Il est certain qu'une femme jolie, charmeuse et intelligente peut, lorsqu'elle n'a pas de ménagements à garder, mener une vie très agréable...

— Personne ne conteste cette vérité...

— L'important est de plaire! Il n'est pas de bonheur possible sans cela... Il faut être adulée, désirée, on n'en prend que ce qu'on veut... Je voyais dans la Vénus rustique...

Monsieur d'Alaly, crispé. — Ahçà! vous avez

donc tout lu ?

— Oh! pas encore! C'est très joli, la Vénus rustique. J'adore les vers, moi! Elle rendait fous tous ceux qui l'approchaient! C'est charmant a'étre ainsi!... Avez-vous connu des femmes qui produisaient cet efîet-là ?

— Mais oui... il y a des femmes qui séduisent...

qui...

— Je ne parle pas de séduire, je parle de griser,

d'affoler...

Sans doute, il y a de ces femmes-là:, - Paulette, simplement. — Il doit être très agréable d'être violée...

Monsieur ^'Alaly, sautant en l'air. — Hein? Faulette.— Ah oui 1 par quelqu'un de bien

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élevé, s'entend, autrement ce ne serait pas aussi flatteur...

Monsieur d'Alaly, atterré. — Flatteur!... Par quelqu'un de bien élevé !,..

Pauletie. — Et, à propos, je voudrais bien lire Boccace... Il ne l'avait pas, le marchand..,

— Ah! c'est dommage I Ma chère Pauleite, vous me permettrez de vous dire que vous êtes beaucoup trop jeune encore pour vous livrer autant à la lecture...

Paulette, narquoise. — C'est mal d'avoir i'esprii orné ?...

Monsieur d'Alaly, les yeux au ciel. — Orné!

Paulette, câline. — J'aime à lire des livres gais... Vous n'allez pas m'enlever encore ce plaisirlà.

— Comment « encore? »

Paulette, s'asseyant sur ses genoux. — Soyez gentil... Je ne vous tracasse pas pour vos monuments, moi... et c'est un passe-temps bien plus compliqué... {Elle appuie sa joue contre celle de son mari.) Je vous en prie... laissez-moi mes pedts livres...

Monsieur d'Alaly, très itnpressionné. {A part.) — Diable de petite femme, val Je ne peux positivement pas la toucher sans que... Voilà une charmeuse 1 Elle qui demandait si j'en connaissais... Pourvu qu'elle ne se doute pas à quel point eU»

l'esll... et qu'on ne le lui apprenne pas trop vite... Seigneur!.. . {Haut.) Paulette, ma Pauhtte chérie!... {Long silence et regard éloquent.)

Paulette, se dégageant. — Ohl mon ami, non ! dans le jour, je déteste ça...

Monsieur d'Alaly. — 111...

Paulette. — C'est vrai! nous sommes mariés, nous avons tout le temps!... A la bonne heure si nous étions obligés de nous cacher, mais...

Monsieur d'Alaly, anéanti. — A la bonne heure! Se cacher! Dans le jourl... Elle a des réponses et des raisonnements qui me cassent bras et jambes...

Paulette. — Si encore vous étiez bon!... Si vous me promettiez d« me laisser choisir mes livres...

Monsieur d'Alaly, qui ne sait plus exactement oit il en est. — Je te promets toL t ce que tu voudras, là!

— Je lirai tout.^

— Oui.

— Sans contrôle?

— Oui.

r- Et pas de sermons:*

— Non.

— Alors ie t'aime bien l il

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