‹ Autour du mariageChapitre 12 sur 33 · PREMIERS NUAGES · texte numérisé non relu

PREMIERS NUAGES

Silence. Au bout d'un certain temps la respiral-ion de M. d'Alaly devien-t régulière. Pauletie i'é coûte surprise.

— Comment, il dort déjà! Je voudrais bien en faire autant. Mais quel lit I je n'ai plus de drap et mon poids a formé un trou au milieu du matelas... Je vais essayer d'arranger cela. {Elle se lève et allume une bougie.) Voyons!... Ah ! il n'y a pas de sommier, les matelas sont posés sur des sangles,.., et il en manque, des sangles! Voilà le trou expliqué!... Le mieux est de faire le lit à terre... {Elle tire les matelas et arrange les draps tant bien que mal.) Là! Maintenant, je vais lire un peu... Il m'est impossible de m'endormir ainsi comme les poules... I) îst à peine une heure et demie... et par cette chaleur!..-. [Elle pose la bougie à terre à la tête du matelas et sort un livre de sa malle; on entend un léger mouvement che\ le voisin.) Tiens! le monsieur d'à côté ne peut pas non plui dormir, à ce qu'il paraît... C'est p^ut-étre nous qui l'avons éveillé, ce pauvre homme! Encore un que mon mari regarde de travers, parce qu'il a l'air de me trouver gentille... [On entend grincer quelque chose dans la porte condamnée.) Qu'est-ce qu'il fabrique?... {Elle regarde attentivement ; Vextrémité d'une vrille apparaît dans la porte, elle se met à rire.) Il perce un trou! Un trou pour me voir! Ah! la bonne idée! C'est Antoine qui ne ri-

rait pas s'il se doutait de ça! Faut-il qu'il s'ennuie aussi, celui-là, pour recourir à des distractions de ce genre!... Je n'ai même pas cette ressource, moi 1 Je ne trouverais aucun plaisir à faire un trou pour regarder le voisin... Ce que je voudrais être partie d'ici! On doit tant s'amuser à Deauville... Tous nos amis y sont! Est-ce que mon mari a le projet de me dérober longtemps à la vie naturelle? Je voudrais pourtant bien dormir,... quand je dors, je ne m'embête pas, au moins! Mais je suis trop mal... On sent le parquet au travers des matelas... C'est tuant! Allons, je vais essayer de le refaire comme a vaut. . . (Elle essaye d'enlever les matelas et ne peut j^ parvenir.) CesisinguUcr l ces matelas qui sont si petits lorsque je suis dessus, me paraissent immenses lorsqu'il s'agit de les porter... [Elle essaye encore.) Ah! je ne puis pasl... Gomment faire? Ah! ma foi, tant pis! Je vais aller demander l'hospitalité à Antoine 1 Mais quels lits, que ces lits suisses, est-ce assez odieux!... [Elle entre che\ M. d'Alaly qui dort profendémcnt.)

— Pardon, mon ami... je suis désolée de vous déranger, m^is... (// ne bouge pas, elle le touche doucement.)

Monsieur d'Alaly, s'éveillant en sursaut.

— Qu'est-ce que c'est?... (// aperçoit Paulette en chemise^ son bougeoir à la main.)

Paulette. - C'est que... j'ai voulu refaire mon

PREMIERS NUAGES lîj

horrible lit, et je l'ai tellement dérangé qu'il m'est impossible d'y dormir... Voulez-vous me donner ^'hospitalité, croyez bien nue je suis très contrariée de vous gêner ainsi...

Monsieur d'Alaly. — Me gêner?..,

Paulette,' s'mstallant. — Sans ces effroyables lits, Je dormirais tranquillement depuis deux heures; quel pays, mon Dieu ! que! pays! quand partirons-nous ?

Monsieur d'Alaly, transporté. — Quand tu voudras, mon bijou. {A part.) C'est moi qui vais prolonger le séjour en Suis?e, et chercher une ville et un hôtel où le confortable laisse encore plus à désiier, c'est la seule chance cjue j'ai de passer de bonnes nuitsiU

En bateau sur le lac.

f AULETIE.

Monsieur d'Alaly. — II a relevé le col de son pardessus et semble avoir très froid. II fait nuit.

Paulette. — Brrr! quel froid I

Monsieur d'Alaly. — Serrez-vous contre moi. (// attire Paulette à lui.) Êtes-vous mieux ainsi?

Paulette, simplement. — Non, pas du tout.

Monsieur d'Alaly. — Ah !

Paulette. — Quel joli climat î Dans la journée on cuit, le soir on gèle...

Monsieur d'Alaly. — Oh ! on ne gèle pas précisément...

Paulette, narquoise. — Vous n'avez cependant pas l'air d'avoir chaud; je parie que le bout de votre nez est violet?...

Monsieur d'Alaly, — Mais...

Paui.ette. — Grattez une allumette, nous verrons bien?

Monsieur d'Alaly, agacé. — C'est inutile.

Paulette. — Vous ne vous en souciez pas; donc j'ai raison.

Monsieur d'Alaly. — Nous serons arrivés bientôt. (^Au batelier.) Dans combien de temps rentrerons-nous à Lucerne?

Le batelier. — Ich veiss nicht.

Paulette. — Qu'est-ce qu'il dit?

Monsieur d'Alaly. — Je n'en sais rien.

Paulette. — C'est charmant II! Vous auriez dû au moins choisir un pays dont vous parlez la langue? Je commence à avoir peur, là-dessus, moi. Je veux aborder.

Monsieur dWlaly, au batelier, parlant très lentement et appuyant sur chaque mot. — Quand serons-nous à Lucerne?

Le batelier. — Ich veiss nicht.

Paulette, exa<!pérée. — Ah! faites-vous comprendre 1... Je veux descendre!... expliquez-lui cela comme vous voudrez.

Monsieur d'Alaly, cherchant à la calmer. — Mais, ma chère petite, je ne sais pas un seul mot d'allemand, comment veux-tu?...

Paulette, rageuse. — Eh bien ! on invente, on arrange... On trouve quelque chosel... Ah! ms grand'mère était plus débrouillarde que vous...

Il6 AUTOUR DU MARIAGE

En i8i5, quand les alliés envahissaient tout, elle avait trente cosaques chez elle...

Mo-NsiEUR d'Alaly. — C'était beaucoup.

Paulette. — Il n'y a pas là de quoi plaisanter. Ils avaient choisi Tescalier pour se coucher; un homme sur chaque marche; or, ma grand'mère voulait bien les loger, mais pas là, et il était impossible de les faire changer de place. Les domestiques, mon grand-père, tout le monde essayait inutilement de les faire lever. Ils s'y refusaient absolument ne comprenant pas un mot... et ma grand'mère s'est fait comprendre, elle I

Monsieur d'Alaly. — Ah ! qu'a-t-elle dit ?

Paulette. — Elle a dit : Foutir le Kans ! et ils sont partis.

Monsieur d'Alaly, riant. — Ah ! c'était pas mal tiouvé.

Paulktte. — Mais vous n'êtes bon à rien, vous I

Monsieur d'Alaly, riant toujours. — Dame! tout le monde n'a pas le don des langues.

Paulette, vexée. — Je vous conseille de rire.. Oh 1 si vous saviez à quel point je désire rentrer en France, entendre parler français, revoir des Français ! oh ! ça surtoutl 1 !

Monsieur d'Alaly. — Eh bieni voyons, nous partirons ctemain... là! Es-tu contente?

Paulette, lui sautant au coït. — Ohl oui.

Monsieur d'Alaly. — Prends garde, tu vas faire chavirer le bateau.

Paulette. — Ah ! Dieu f mourir dans cette eau noire sans avoir revu Paris ! et sans que Paris m ait revue surtout, car je me réjouis beaucoup de lui montrer la nouvelle Paulette...

MohSiEL'R d'Alaly, inquiet. — Comment La a nouvelle Paulette ? »

Paulette. — Eh bien oui! Une Paulette franchement gaie, en dehors, qui lèvera le nez et les yeux, rira quand elle en aura envie, parlera de tout...

Monsieur d'Alaly. — Mais il est inutile de changer ainsi votre manière d'être, ma Paulette; telle que vous êtes, vous êtes charmante, et je...

Paulette. — Charmante pour une jeune fille, c'est possible I et encore! je devais être bien embêtante!... C'était à cause de maman, voyez-vous! si elle s'était méfiée, maman, si elle avait soupçonné ma vraie nature... elle m'aurait surveillée divan- (age encore, et pour le coup, je serais devenue enragée.

Monsieur d'Alaly. — La réserve est une qualité si séduisante chez une femme...

Paulette. — Turlututul la réserve une qualité r Allons donc! Ce sont les maris qui inventent ces préceptes et ces sentences... ridicules...

Monsieur d'Alaly. — J'espérais... je comptais...

Paulette. — Ne comptez sur rien... (Mouvement de M. d'Alaly.) J'aime mieux vous faire des surprises... [Câline.) Ainsi; nous partons demain ; oh I quel bonheur ! Que vous êtes gentil 1 Tenez! je vous aime cent fois mieux qu'hier soirl

Monsieur d'Alaly. — Tant mieux, car il me semble qu'hier soir?...

Paulette. -- D'abord, moi, Je sens que l'ennui finirait par me tendre méchante. Je suis sûre que votre mère a dû s'ennuyer beaucoup?

Monsieur d'Alaly. ■ —

Paulette. — Mais ne parlons pas d'elle; ce soir, l'e ne veux pas penser à des choses tristes I Ah! que je suis contente. Je vais comm.encer nos paquets tout de suite en rentrant...

Monsieur d'Alaly, entrevoyant une soirée semblable aux précédentes. — Mais je crois... vous pourriez remettre à demain... Gela vous fatiguera.

Paulette. — Du tout! Il va falloir passer cinq ou six jours à Paris avant d'aller à Deauville!

Monsieur d'Alaly. — Ah! nous allons à Deauville?

Paulette. — Naturellement, en nous arrêtant quelques jours à Paris ?

Monsieur d'Alaly. — Tant que vous voudrez. [A lui-même.) Il n'y a pas un chat en ce moment à Pans, nous serons aussi seuls qu'ici.

Paulette. — Il faut que je m'occupe de mes toilettes.

Monsieur d'Alaly. — Mais, n'avez -vous pas assez de robes pour...

Paulette. — Ahl bien ouiche ! Huit ou dix mallieureux petits costumes de pensionnaire.

Monsieur d'Alaly. — De pensionnaire! Fichtrel Une pensionnaire qui se met bien.

Paulette. — Allez-vous pas chipoter là-Jessus?

Monsieur d'Alaly, amer. — Chipoter ? Jamais!

Paulette. — Q u3nd ce ne serait que pour mes costumes de bain...

Monsieur d'Alaly. — « Vos » costumes de bain ? Est-ce que « un x» costume ne suffit pas?

Paulette, méprisante. — Non, pas précisément. Du reste, tout cela ne sera pas long. Tout est prêc à essayer, j'ai renvoyé les dessins à Félix.

Monsieur d'Alaly, stupéfait. — Vous avez envoyé les...

Paulette. — Les dessins, oui. — Qu'y a-t-il à cela de si surprenant?

Monsieur d'Alaly. — Rien... mais je ne savais pas que vous eussiez reçu ces dessins... Pourquoi ne me les avez-vous pas montrés, Paulette, cela m'eût intéressé...

Paulette, — Parce que vous auriez tout contrôlé, critiqué, abîmé. Vous auriez allongé les

pantalons des costumes de bain et les manches des robes; vous devez aimer les corsages montants et les manches longues, vousl Oii l je vous connais déjà bien, allez!

Monsieur d'Alaly. — Croyez-vous? {A part.) Je n'ai pas su la prendre, c'est positif; elle me laisse en dehors de ses petits arrangements.

Paulette. — Oui, vous êtes un peu à la pose...

Monsieur d'Alaly. — Nullement, mais je trouve qu'il faut avoir de la tenue, quand on appartient à un certain monde; les allures des femmes d'aulourd'hui sont si étranges 1 Jamais, autrefois, une grande dame ne se serait permis de...

Pavlette, interrompant. — Parlez donc pas des grandes dames! Ça n'existe plus!

Monsieur d'Alaly. — Enfin, ma chère Paulette, )e regretterais vivement si vous preniez le genre u'allures que je vois à plusieurs de vos anciennes amies.

Paulette. — Soyez tranquille, je n'ai l'intention de copier personne.

Monsieur d'Alaly. — Puis-je, sans être trop indiscret, vous demander quelles sont les toilettes que vous avez commandées ?

Paulette. — Parfaitement, à présent que c'est fait, js ne crains plus d'avoir de lune à souteair...

POINTS NOIRS l3l

Monsieur d'Alaly. — Vous êtes remplie de prévoyance.

PAULiiTTE. — Ahl c'est que voyez- vous, je déteste lutter, moi!... et, d'un autre côté, je neveux pas céder non plus, alors, je preads le parti de ne rien dire. C'est déjà comme cela que je faisais avec maman.

Monsieur d'Alaly. — Tout cela ne me dit pa» xa couleur de vos robes.

Paulette. — Oh! la couleur n'est rien; j'ai même laissé à ce sujet toute latitude à Félix; c'est la forme qui est tout. C'est collant, on ne voit pas comment ça ferme! Oui, les corsages sont fermés sous le bras d'une manière absolument invisible. On croira que je suis née dedans.

Monsieur d'Alaly. — Et quel est l'avantage de cette fermeture dissimulée?...

Paulette. — De ne pas rompre la ligne à l'oeil; c'est un avantage immense!

Monsieur d'Alaly. — Immense! Et les costumes de bain?

Paulette. — lis seront d'un réussi ! Je ne vous dis que ça!

Monsieur d'Alaly. — Ce n'est pas assez. Jô voudrais avoir sur eux quelques détails...

Paulette, enthousiasmée. — C'est trop joli pour se raconter! 11 faut voirl Les trois robes de bal aussi sont trouvées!

l32 AUTOUR DU MARIAGE

Monsieur d'Alaly. — Trois robes de bal ! Et pourquoi faire, grand Dieu !

Paulette. — C'est pour Deauville! Oh I mais rassurez-vous I ce sont des robes de bal telles qu'elles doivent être à la mer... C'est décolleté, très décolleté même, mais il y a un chapeau !

Monsieur d'Alaly. — Alors, vous comptez danser beaucoup à Deauville...

Paulette, avec élan. — Oh 1 ouil Vous ne vous douiez pas à quel point j'ai besoin de me dédommager!...

MonsiEUB d'Alaly, doucement. — Dédommager de quoi, Paulette?

Paulette, un peu interdite. — Mais de... la solitude... de l'isolement dans lequel nous vivons...

Monsieur d'Alaly. — Parlez pour vous seulement, moi je ne me trouve pas isolé près de vous...

Paulette. — Mais ce n'est pas du tout la même

chose 1

Monsieur d'Alaly. — Ah I je croyais...

Paulette, avec volubilité. — Eh non 1 ça n'a aucun rapport! Vous avez goûté à tout, vous! Vous avez tout essayé, tout connu 1 Vous avez mené une vie de polichinelle, vous! Et vous vous comparez à moi qui n'ai encore lien fait de tout ça!

Monsieur d'Alaly, à part. — « Encore ça promet!

Paulette, continuant. — Vous ne répondez

rien ? C'est pourtant juste ce que je vous dis là ! J'ai toujours vécu jusqu'à présent comme vous voudriez vivre à partir d'aujourd'hui, et je vous dirai que mon projet est d'essayer d'autre chose ; certes, vous êtes charmant, mais enfin, si charmant que l'on soit, il ne faut pas abuser du tête-à-téte. Pour être bien certain qu'on est a préféré » il faut permettre et faciliter les comparaisons...

Monsieur d'Alaly. — Ah! il faut faciliter...

Paulette. — Mais oui ! il y a cent à parier contre un que la comparaison tournera à votre avantage,.. Il y a si peu de gens qui supportent Texamen détaillé... Le coup de foudre doit être une chose excessivement rare... D'abord moi, je ne suis pas emballeuse du tout... Je réfléchis, je réfléchis même énormément avant de trouver quelqu'un bien... (Silence.) Nous allons emmener les chevaux à la mer, n'est-ce pas?

Monsieur d'Alaly. — Si vous y tenez... Moi, je n'avais pas cette intention... Votre père a la bonté de surveiller l'écurie et je comptais le prier de continuer jusqu'à notre arrivée aux Epines...

Paulette. — Mais j'ai une envie terrible de monter à cheval; il va y avoir deux mois que je ne monte pas! jamais pareille chose ne m'est arrivée!. .

Monsieur d'Alaly. — C'est que, précisément, ma Paulette, j'aurais voulu... j'aurais désiré vous

voir rester quelque temps sans montera cheval... le crains que cet exercice... je...

Paulette, surprise. — Ah çàl qu'est-ce que vous craignez? Que je me flanque par terre l Ah! soyez tranquille, je suis aussi solide que vous...

Monsieur d'Alaly. — Ce n'est pas cela,... mais... enfin, ma Paulette chérie, mon plus vif désir serait d'avoir un gros bébé... Est-ce que cela ne vous amuserait pas, dites?

Paulette, frè5 crt/me. — Si, si, beaucoup; mais je ne vois pas...

Monsieur d'Alaly. — Eh bien, il paraît que... le mouvement du cheval est très contraire... enfin, ou dit que l'abus de cet exercice empêche d'avoir des enfants...

Paulette. — Ça, par exemple, c'est une bêtise l Papa a un jockey qui en a quatorze!

Monsieur d'Alaly. —

Paulette. — Je tiens beaucoup à avoir les chevaux; tous les jours en ce moment on fait des parues, des pique-nique...

Monsieur d'Al^vly. — Ah î Comment savez-vous

cela?

Paulette. — Par Jane qui m'écrit tout ce qu'elle fait, et qui ajoute qu'on m'attend pour s'amuser bien davantage... à propos de Jane, je lui ai demandé de nous chercher une maison...

Monsieur d'Alaly. étonné. — Une maison.'' Je

POINTS N OIRS 135

pensais que nous irions à l'hôiel, pour si peu de temps... Du reste, j'aime tout autant être dans une maison... (A part.) J'aime même beaucoup mieux cela... La vie d'hôiel m'horripile avec ma femme. On la regarde trop. {Haut.) Nous serons bien plus tranquilles, bien plus libres de l'emploi de notre temps...

Paulette. — Ce n'est pas cela, mais je dé ire recevoir un peu... tous les soirs... Il y a toute une bande d'amis, là-bas...

Monsieur d'Alaly, à part. — Hélas!

Paulette. — Nous pourrons avoir presque toujours du monde...

Monsieur d'Alaly, à part. — Dehors, nous avions au moins la ressource de pouvoir nous en aller. {Haut.) Mais Je ne vois pas la nécessité de recevoir... A DeauviJle surtout... Il me semble que la liberté...

Paulette. — Vraiment, je ne vous savais pas sauvage à ce pointi Si ça vous ennuie, vous irez vous promener! Vous irez à la pêche!

Monsieur d'Alaly. — Le soir?

Paulette. — Le soir si vous voulez, ça m'est égal, à moi 1 J'ai mes goûts personnels, mais je ne prétends pas les imposer aux autres; ainsi, celi m'amuse de jouer la comédie, par exemple.

Monsieur d'Alaly. — Jouer la comédie? Où cela? Quand cela?

I Paulette. — A Deauville. Nous jouerons le Petit Abbé et Lolotte. On dit aue je jouerai très bien les « Ghaumont. »

Monsieur d'Alaly. — Mais je ne veux pas...

Pavlette, jouant rétonnement. — Vous dites?

Monsieur d'Alaly, furieux. — Je dis que le costume du petit abbé laisse voir les janfibes, et que...

Paulette, railleuse. — Et que }

Monsieur d'Alaly, décontenancé. — Et qu'une jeune femme, aussi jeune... Aussi...

Paulette. — Ah! j'attendais ça! Aussi jeune! Vous trouvez que le petit abbé est fait pour une femme mûre.

Monsieur d'Alaly, agacé. — Ah 1 je ne trouve rien du tout... Vous ferez ce que bon vous semblera !

Paulette. — A la bonne heure! je savais bien que vous consentiriez...

Monsieur d'Alaly, navré. — Elle appelle ça consentir.

Pauleite, caressante, — Vous ne voudriez pourtant pas m'enfermer, me rendre malheureuse... {Elle se serre contre son mari.) — Je vous aime bien, allez!... Vous seriez si gentil, si vous vouliez?... Arriverons-nous bientôt ? Je voudrais arriver.

Monsieur d'Alaly, impressionné. — Ah ! je le

voudrais encore plus que toi, va! (// l'embrasse ) Maudit bateau 1 (Il l'embrasse davantage.)

Paulette. — Oh! Et le batelier?

Monsieur d'Alaly, hors de lui. — Puisqu'il ne comprend pas le français!

JËUXINNOCENTS

A Trouville. Un chalet couvert de plantes. Il est neuf heuics du matin.

Monsieur d'Alaly, appelant sous le balcon. — Paulette, Paulette, je suis prêt 1

Voix de Paulette. — Possible, mais moi, je ne le suis pas.

Monsieur d'Alaly. — Comment cela? Il y a un quart d'heure, vous n'aviez plus que votre chapeau à mettre.

Voix de Paulette. — Je me suis déshabillée pour essayer mon costume de bain.

Elle paraît sur le balcon en costume de bain de

JEUX INNOCENTS I ÎQ

cachemire blanc. Le pantalon est trèa court, des rubans rouges s'enroulent en mirliton autour des jambes, maintenant les souliers.

Monsieur d\\laly, saisi. — Qu'est-ce que c'es! que ça?

Paulette, souriante. — C'est mon nouveat costume.

M. d'Alaly s'élance dans la maison et bondit jusqu'à la chambre de Paulette. Elle a quitté le balcon et se regarde dans la psyché.

Monsieur d'Alaly. — Vous comptez vous baigner dans ce costume?

Paulette, haussant les épaules. — Non, c'est pour le bal de ce soir!

Monsieur d'Alaly. — Oh ! ne plaisantons pas...

Paulette. — Alors ne faites pas de questions absurdes.

Monsieur d'Alaly, s'animant — Absurdes ! Mais ce costume est insensé...

Paulette, très calme. — En quoi?

Monsieur d'Alaly. — En tout ! D'abord il est blanc!.. . et le blanc quand c'est mouillé, est absolument inconvenant.

Paulette. — Rassurez-vous, il est doublé.

Monsieur d'Alaly. — Ensuite, le pantalon est infiniment trop court 1...

Paulette, se cambrant devant la glace. — Oh ! quand on a des mollets, on peut supporter ça...

Monsieur d'Alaly. — Mais je ne veux pas que vous ayez les jambes nues à une hauteur pareille !...

Paulette. — C'est pas nul Ily a les rubans des souliers...

Monsieur d'Alaly. — Ah! oui, parlons-ei!

Paulette. — Quelle drôle de chose! Vous n'aimez pas qu'on voie ce que j'ai de bien.

Monsieur d'Alaly, — En effet... je préfère être seul à voir...

Paulette. — Cependant, il n'est pas désagréable de jouir de l'effet produit, de se dire: On regarde, mais moi, je touche... et quand ce ne serait que pour faire enrager les autres...

Monsieur d'Alaly, voulant en finir. — Enfin, nous verrons cela demain... Comme vous ne vous baignez pas aujourd'hui...

Paulette. — Par exemple 1 Et pourquoi ne me baignerais je pas aujourd'hui, je vous prie?

Monsieur d'Alaly. — Mais... à cause des courses,

Paulette. — Les courses ne m'empêchent pas de me baigner...

Monsieur d'Alaly. — Nous ne serons jamais prêts...

Paulette. — Soyez tranquille; d'ailleurs, vous n'êtes pas forcé de venir, vous aavezl (Elle défait rapidement son costume. M. d'Alaly reste en extase.)

Paulette. — Eh bien I que faites-vous là?

Monsieur d'Alaly. — Moi... ? rien. .. Je..

Paulette. — Allez... Allez... je ne veux pas vous retarder...

Monsieur d'Alaly, s'approchant. — Voyons Paulette?... (// la prend dans ses bras, elle le revoiisse.) Tu ne veux pas ?... Pourquoi ne veux-tu pas ?

Paulette, railleuse. — A cause des courses,

M. d'Alaly sort pre'cipitamment. Paulette se rhabille en riant.

La porte s'ouvre de nouveau, et M. d'Alaly rentre brusquement:

— Qu'est-ce que ce couvert qu'on met?

Paulette. — C'est le couvert pour le déjeuner, apparemment.

Monsieur d'Alaly, agacé. — Nous sommes quinze à déjeuner?

Paulette. — Oui, Je ne pouvais pas en inviter davantage; nous n'avons ici que peu d'argenterie, et...

Monsieur d'Alaly, énervé. — Ah! c'est dommage!

Paulette, simplement. — N'est-ce pas? Ohl ce sera gui tout de même, allez !

M. d'Alaly sort furieux. Paulette achève tranquillement sa toilette et se dirige vers la plage. La femme de chambre est partie avant elle, emportant

une valise. M. d'Alaly, mélancoliquement perché sur le balcon, la regarde s'éloigner.

— Irais-je avec elle?... Non ! il vaut mieux limontrer que je suis sérieusement mécontent... A! bien ! oui ! Elle ne s'en apercevra seulement pas 3. Au contraire, elle sera bien aise de mon absence... Elle sera libre!... Et toute la bande qui l'attend probablement!... Ils sont tous en admiration devant elle et il y a de quoi I Quel amour ! ! I Ils vont la dévorer des yeux dans ce costume... la déshabiller plus complètement encore par la pensée... Il y a surtout cet animal de Montespan qui ne la quitte pas d'un cran, Gaillac aussi... Oh I mais Gaillac est trop sérieusement occupé de la princesse pour que ce soit dangereux, il apprécie Paulette comme objet d'art, mais pas autrement... Elle n'est pas assez faisandée pour son goût... C'est égal... Je crois qu'il serait plus sage de la rejoindre... Seulement j? serai ridicule... Elle se moquera de moi. (// s'assoit et prend un livre; un souffle imperceptible traverse Vair...) Tiens ! le vent se lève!... La mer va être mauvaise peut-être?... Et Paulette est très imprudente!... Décidément, j'y vais!

Il se précipite sur son chapeau et part en s'efforçant de se persuader à lui-même qu'il ne rejoint Paulette que pour l'empêcher de se noyer.

Dans l'eau, 'les iJourgard, Montespan, plusieurs gcmmeux et goinmeuses, etc., etc..

MoNTESPAN, vingt-huit ans, très joli garçon. Jersey de soie rouge plaquant prodigieusement.

Gaillac, quarante-huit ans. Peu de cheveux, mais du prestige et infiniment d'esprit. Assi-s au bord de l'eau sur un pliant massif et majestueux, à dossier parasol.

Paulette arrive toute pimpante. Elle n'a pas de peignoir. Elle est accueillie par un hourra joyeux et approbateur. Gaillac est pétrifié d'admiration.

Paulette entre dans l'eau. Un instant après, M. d'Alaly parait tout essoufflé, suivant, sans s'en rendre compte, la foule qui accompagne Paulette et entendant les exclamations et les propos interrompus.

— La voilà!

— Gomment, c'est elle .<'

— Mais oui. Tenez, elk entre dans l'eau I.».

— Elle est adorable 1

— Qu'est-ce que c'est?

— C'est une jolie petite femme I

— G'est pas ça que je demande...

— C'est pourtant l'important.

— Mais non. Est-ce une cocotte ou une femme du monde?

— Ohl c'est une cocotte, voyez ce costume...

— Eh bien, mais il est très convenable, ce cos» tume! Que lui reprochez -vous ?

— Je le trouve audacieux...

— Moi, je parierais que c'est une femme du monde...

— Soit, mais alors je ne voudrais pas être à U place du mari...

— Moi si, par exemple?

— Il est de fait qu'il ne doit pas s'embêter...

— Prêtez-moi donc votre lorgnette...

— Je vous la prêterai quand elle aura de l'eau jusqu'au cou.

M. d'Alaly est prodigieusement nerveux.

Gaillac. — Ah ! vous venez aussi contempler votre femme?...

Monsieur d'Alaly, grincheux. — Je viens la faire sortir; elle prend des bains d'une longueur ridicule..

Gaillac. — Mais elle entre à l'instant...

Monsieur d'Alaly. — Eh bien, elle sortira à l'instant aussi, voilà touti

Gaillac. — Bigre! On ne vous accusera pas d'être un mari gâteau, vous?

M. dWlaly hèle Paulette. Elle s'éloigne du bord

suivie par Montespan qui ciierche vainement à la rattraper.

Monsieur de Dourgard^ sortant à moitié de Veau. — Laissez-les donc tranquilles, ils font un match I

Gaillac. — Eh parbleu oui! ils font un match... vous voyez bien qu'ils vont au radeau.

Monsieur d'Alaly, très inquiet. — Mais c'est beaucoup trop loin,..

Gaillac. — Montespan ne trouve pas ça, allez!

M. d'Alaly continue à arpenter le bord à grands pas. Pendant ce temps, Gaillac déploie un superbe cachemire oriental tramé or et pourpre, sur lequel il étaix assis.

Enfin Paulette et Montespan se décident à quitter le radeau où ils étaient montés, ils nagent lentement tout près l'un de l'autre. Paulette sort; elle est ravissante, toute rose et ruisselante, ses cheveux blonds collés sur les yeux.

M. d'Alaly s'avance prêt à faire des observations, mais Gaillac le prévient et le repoussant légèrement, s'approche de Paulette qu'il entortille dans son châle avec des précautions touchantes.

Paulette, riant. — Mercil... merci!...

Elle rit plus fort; Gaillac continue à l'envelopper. M. d'Alaly fait une tête. Les exclamations admiratives recommencent de plus belle.

— Regardez le mollet? Est-il assez joli, hein, le mollet?...

— Eh bitn, et le reste? Oh 1 Gaillac Temballel

— Est-il bête ce Gaillac, de nous cacher tout ça sous sa couverture...

— Ce doit être le mari, là, voyez ce grand brun ?

— Qu'est-ce que ça me fait, je me fiche bien du mari !... C'est pas intéressant, le mari I ! !

Sur la route qui conduit à leur chalet, Paulene et M. d'Alaly marchant très vite :

Monsieur d'Alaly. — Votre conduite est inqualifiable !

Paulette. — Maisenqi:oi, sapristi! en quoi?

Monsieur d'Alaly, — En tout! Qu'est-ce que ces manières?... Vous faites des matchs avec Montespari, maintenant? Vous vous en allez avec lui sur un radeau qui est au diable !... et vous y restez... à Tair, à côté de ce garçon à moitié nu...

Paulette. — Commenta moitié nu?... II a un costume pareil au vôtre...

Monsieur d'Alaly. — Et ce vieux satyre de Gaillac qui se mêle de vous soigner à la sortie... Je suis sûr qu'il vous a dit quelque ordure en vous mettant son chiffon sur le dos,..

Paulette. — Mais pas du tout...

Monsieur d'Alaly. — Alors pourquoi avez -vous ri?...

Paulette. — J'ai ri?

Monsieur d'Alaly. — Faites donc l'innocente...

Pal'lette. — Ahl c'est vrai! C'est qu'il m'a chatouillée...

Monsieur d'Alaly. — Oh !

Paulette. — Sans le faire exprès, mon ami... Sans le faire exprès... Je suis horriblement chatouilleuse, vous savez, et quand je n'ai sur moi qu'une étoffe mouillée, la moinJre pression me fait sauter en l'air...

Monsieur d'Alaly, exaspéré. — La moindre pression? Il s'est permis...

Paulette. — Mais rien; pour m'emballer, il fallait bien qu'il me louchât, n'est-ce pas?

Monsieur d'Alaly. — Je n'en vois pas la nécessité.

Paulette. — Vous ne savez même plus ce que vous dites ?

Monsieur d'Alaly. — Enfin vous n'avez pas des allures comme il faut 1

Paulette. — Vous voulez dire « pas comme il vous les faut »?

Elle rentre et s'enferme dans sa chambre. M. d'Alaly est prodigieusement énervé.

Midi. La ^alle à manger du chalet. Les quinze invités. Paulette, jupe de dentelle blanche; peignoir à paniers en crêpa de rhine rosé, brodé de crevettes d'argent. Chevcai

re'ievés sur le sommet de la tête par une petite couronne de comte en perles roses.

Le déjeuner a été d'une gaieté folie. Au dessert, M. d'Alaly commence presque à se dérider.

Paulette. — Vous pouvez fumer, vous savez; nous prenons le café ici, parce qu'il fait trop chaud sur la terrasse et que ma toilette des coarses est étalée dans le salon...

— Comment, vous allez encore vous habiller?... vous n'êtes pas assez éblouissante comme ça? Paulette dédaigne de répondre.

On entend une discussion à un bout de la table. C'est Montespan, qui, un peu parti, veut absolument parier avec des Açores qu'il mangera ce qui rsste de crêpes sur le plat.

Gaillac, qui pose pour les belles manières, trouve que c'est un genre de pari qui manque d'élégance.

M. d'Alaly, qui ne serait pas fâché de voir Montespan malade, l'encourage tant qu'il peut. On compte les crêpes, il y en a encore sept. Montespan les avale sans effort apparent. Paulette, avec admiration. - Oh ! vous avei un estomac, vous 1

Elle boit son café et lui trouve un goût inaccoutumé, mais pas désagréable ; elle se demande ce que ce peut bien être Du Helder avoue y avoir versé un verre à bordeaux de cognac. M. d'Alaly n'est

pas content. Madame de Dourgard prétend que Paalette aura mal à la tête.

Paulette. — Fumez, fumez donc tousl Vous ne fumez pas, monsieur des Açores?

Des Açores. — Je vous avoue. Madame, que j'ai une infirmité. Je n'aime à fumer qu'en faisant des bulles de savon. On lance des bouffées de fumée dans la boule, et on obtient des petits globes opales qui \oltigent partout, c'est gai comme tout à l'œil.

Paulette, enthousiasmée. — Cest ravissant! il faut en faire I

Elle donne des ordres, un domestique court au bureau de tabac voisin et rapporte deux douzaines de pipes en terre.

Paulette jette des briques de savon dans un seau à frapper le Champagne et tout le monde tourne pour faire fondre.

Des Açores, à Montespan. — Il reste encore un petit morceau de savon non fondu, je parie que tu ne le manges pas?

MoNTESPAN. — Je parie que si ! {On les sépare.)

Paulette fume un énorme cigare pour faire « de la belle fumée ». Chacun échange fraternellement sa pipe contre celle du voisin. On n'y regarde pas de si près, on se poursuit en poursuivant les boules et il y a des frôlements et des chocs qui agacent fortement M. d'Alaly. Il finit par déclartf qu'il est temps de partir.

Montespan répond qu'il faut attendre le mail, commandé par la bande joyeuse pour emmener ces dames aux courses.

M. de Dourgard accepte au grand déplaisir de sa femme qui voudrait être seule avec lui.

M. d'Alaly refuse. Paulette ira en Victoria.

La bande est désespérée. Il lui reste madame de Dourgard de laquelle on se passerait bien. Rien à faire avec celle-là I

Monsieur d'Alaly.

Paulette, en toilette de courses : robe de pékin-ananas absolument droite et collante. Pas trace de paniers. La jupe ronde ornée au bas d'une grosse chicorée de valenciennes, écrasée sous un large cordon de lys du Japon. Chapeau Trianon en paille manille, orné de plumes vertcéladon. Fichu menteur très volumineux en valenciennes, drapé haut sur la poitrine par une plume vert-cîladon sortant d'une touffe de lys du Japon.

Elle est très vexée de n'être pas montée sur le grand mail, où elle présume qu'on doit s'amuser beaucoup.

M. d'Alaly s'arme d'un front sévère et profite dé ce qu'il? sont seuls pour chapitrer sérieusement Paulette, qu» écoute et ne répond rien.

Monsieur d'Alaly. — Comprenez- vous, Paulette ?

JEUX INNOCENTS j^ i

Paulette. — Non.

Monsieur d'Alaly. — Il est incroyable que vous ne sentiez pas le ridicule de votre tenue.

Paulette. — Je ne comprends pas qu'il soit ridicule à vingt ans d'aimer à s'amuser...

Monsieur d'Alaly. — S'amuser! Vous appelez ça s'amuser ? ils sont jolis, les amusements I

Paulette, — Il faut se contenter de ce qu'on trouve.

Monsieur d'Alaly. — Cet imbécile de Montespan, était-il assez grotesque avec son pari de manger le reste des crêpes?... Et cela vous faisait rire!... Vous trouviez cela très drôle! Si moi j'avais fait cela, vous auriez crié...

Paulette, doucement. — Mais M. de Montespan n'est pas mon mari...

Monsieur d'Alaly, à part. — Elle a raison pourtant... Elle a des réponses assez justes... Mais quelle nature, mon Dieu! quelle nature! (Haut.) Je vais vous installer près de madame de Dourgard ; j'ai un mot à dire à l'entraîneur de votre père, et après la première course je viendrai vous prendre pour vous promener.

Paulette. — Mais c'est inutile; je ne manquerai pas de bras, allez!

Monsieur d'Alaly. — Je le sais, mais il est plus convenable que...

Paulette, crispée. — Oh 1

Mî AUTOUR DU MARIAGE

Monsieur d'Alaly, très digne. — Soyez tranquille, ma chère enfant, si cela vous ennuie de vous promener avec moi. je ne vous imposerai pas cette coivée...

Paui.ette, — Allons bien! corvée maintenant... Je trouve simplement que nous avons assez le temps de nous voir, sans nous ménager des tête-àtête en public !

Monsieur d'Alaly. — Je vous ennuie?

Paulette, gouailleuse. — C'est impossible !

Monsieur d'Alaly. — Si; vous vous moquez de moi... mon amour vous fatigae ..

Paulette. — Du tout. Je me dis seulement qu'il est fâcheux que Philémon ne soit pas tombé sur Baucis! Geneviève de Dourgard aurait fait mieux que moi votre affaire...

Monsieur d'Alaly. - C'est une femme sérieuse, aimante...

Paulette. — Ah! si cela ne dépendait que de moi, je changerais bien...

Monsieur d'Alaly, sautant en Vair. — Comment, vous changeriez bien? Vous aimeriez mieux avoir Dourgard pour mari ?...

Paulette, négligemment. — Oh! mon Dieu, non ! Ça m'est bien égal I

Monsieur d'Alaly. — Ah! mais...

Paulette. — Vous avez tort de prendre cela

JEUX INNOCENTS IJJ

mal, mon ami, je crois que presque tous les maris se valent...

Paulette fait sensation. La foule la suit pas à pas et M. d'Alaly a dû renoncer à en faire autant...

— Quel costume!

— Charmant, et un chic!

— C'est ce qui est dessous que je voudrais voir?

— Pas mèche, mon ami ! C'est une femme très honnête, mariée depuis trois mois seulement...

— Eh bien ! qu'est-ce que ça fait?

M. d'Alaly, qui parcourt le pesage en tous sens cherchant à rejoindre Paulette, saisit par-ci, par-là quelques bribes de ces conversations qui ne lui sont pas destinées.

— Oîi diable est-elle?... Je viens de l'apercevoir avec Gaillac... Je suis bien tranquille avec lui, c'est pas l'embarras! et encore, tranquille, quani au fond, car pour le reste, je suis sur qu'il lui en raconte de toutes les couleurs... Quelle fichue pensée j'ai eue de me marier, et, me mariant, d'épouser une femme de ce calibre-là... Je ne vis plus... C'e^t un enfer!... Çt le plus triste, c'est que je sais parfaitement que toutes les précautions que je prends

et la surveillance que j'exerce ne serviront absolument à rien... Si ça doit m'arriver... ça m'arrivera,.. Une seule cliose me rassure... Ou je me trompe fort, ou bien Paulette n'a pas l'ombre de rempérament... C'est vrai, mais cela ne signifie Tien 1 J'ai vieilli de dix ans depuis deux mois... A-h l je l'aperçois au buffet... Tiens! elle a changé! elle est avec Montespan. (I! s'approche du buffet.)

— Prenez garde 1 Paulette, vous avez tort de boire du Champagne frappé, par cette chaleur... Cela peut vous faire mal à la tête...

Paulette, avalant le verre de Champagne. — Il est excellent! [Elle rend le verre à Montespan.)

Montespan, tenant la bouteille. — Garçon 1 un verre? {Personne ne répond.) Garçon, un verre I Quelle boutique! (/ M. d'Alaly,'^ Il est encore heureux que nous en ayons un! \f/ se verse à boire dans le verre oîi Paulette a bu, M. d'Alaly fait un ne\.)

Paulette. — N'est-ce pas, il est bon?

Montespan, lenveloppant d'un regard amoureux. — Exquis! Jamais, Madame, je n'ai rien bu qui m'ait semblé si bon!

Monsieur d'Alaly, très ennuyé. — Voulesvous voir la dernière course? LU s'élance vers Paulette )

Paulette. — Mais certainement. {Elle prend le bras de Montespan.)

Monsieur d'Alaly, les suivant. — Je ne compte pas plus que si j'étais mort.

Montespan, à Paulette. — Désirez-vous monter sur une chaise ?

Paulettk. — Oui ! Je ne suis pas grande, et je ne vois pas bien sans cela. {Montespan l'aide à monter.)

Les chevaux sortent du pesage, Paulette se penche brusquement pour les voir défiler, fait basculer la chaise et manque de tomber. Montespan la reçoit dans ses bras.

Monsieur d'Alaly. — Mais vous allez vous tuer I

Paulette, riant. — J'ai perdu l'équilibre... elles sont très versantes, ces chaises.

Monsieur d'Alaly. — Je vais mettre mon pied sur le barreau; de cette façon...

Montespan. — Laissez... laissez... je m'assois et je pose mes deux pieds sur la chaise de madame d'Alaly... Je défie bien que comme cela elle bouge. (// s'assoit aux pieds de Paulette. sa tête disparaît sous les jupons.)

Paulette, de bonne foi. — Mais vous ne verrez rien...

Montespan, les prunelles dilatées. — Que si... que si...

M. d'Alaly bat désespérément la mesure avec sa canne.

Dans la chambre de Paulette. Il est dix heures. On a dîné

rapidement.

Paulette, en chemise, les cheveux fluttants. Monsieur d'Alaly, en habit, un chapeau mou à la main.

Monsieur d'Alaly. — Je vous ferai observer que je suis prêt à l'heure convenue...

Paulette. — Je me suis mise en retard sans m'en rendre compte; ne vous fâchez pas... dans une heure, je serai habillée.

Monsieur d'Alaly. — J'aime beaucoup mieux être ici que là-bas, ce que j'en dis est pour vous; vous êtes prévenue que nous quitterons ce bal à minuit; donc, vous ne retrouverez pas le temps perdu.

Paulette, câline. — Nous resterons si je m'amuse? {Elle s approche.)

Monsieur d'Alaly. — Pas un instant. Il y a à minuit un envahissement de cocottes auquel je ne vous laisserai pas assister...

Paulette. — C'est justement ça que j'ai envie de voir...

Monsieur d'Alaly. — Il est inutile de me le de-

mander, je ne céderai pas. (// embrasse Paulette qui est venue s'asseoir sur ses genoux.) Quels jolis cheveux tu as, ma chérie, c'est une mousse d'or... une mousse qui donne envie de se rouler dessus !... (// mâchonne les cheveux de Paulette.)

Paulette, voulant s'en aller. — Ah 1 si vous me retardez I...

Monsieur d'Alaly, la retenant. — Reste... reste... C'est la première fois que je t'embrasse aujourd'hui...

Paulette. — Vous m'étoufifez... Ah 1 voyons, pas de bêtises 1... {Elle se dégage brusquement et commence à se coiffer. M. d'Alaly se promène à grands pas. Paulette le regarde.) Qu'est-ce que vous avez donc? Vous êtes pâle?... [Mouvement de colère de M. d'Alaiy.) Ça vaut du reste mieux qu'être congestionné.

M. d'Alaly s'élance hors de l'appartement et ne reparaît que quand Paulette est habillée.

Paulette, jupe courte, formée de mille volants de malines. Corsage from é, moatant du dos et s'évasant bizarrement devant en forme de pétales de fleurs. Ceinture bébé er. moire blanche. Dans la jupe, jetées partout au hasard, bottes de myrtes et de roses soufre. Chapeau « Maguelonne » en paille de riz. surmonté d'imnaenses plumet

blanches et soufre; ce chapeau posé sur un foulard jauna safran noué à la créole; cheveux tout plats. M. d'Alaly suit mélancoliquement.

Paulette. — Comme c'est gai, ce bail

Monsieur d'Alaly, railleur. — En effet, on s? croirait à Bullier, et il n'est pas onze heures! Qu'est-ce que ça va devenir?

Du Helder, offrant son bras à Paulette. — Je ne vous demande pas si c'est ma valse, il y a une heure que j'attends...

MoNTESPAN, s'élancant du bout du salon et arrivant en faisant des glissades fabuleuses. — Pas du tout; c'est la mienne.

Ils parlementent. Pendant ce temps, Gaillac, très animé, arrive par derrière et enlève sans façon Paulette en la prenant par la taille.

Paulette, ^protestant. — Mais c'est la valse de M. du Helder! Je lui ai promis la^première à mon arrivée.

Gaillac. — Allons donc ! Est-ce qu'on tient jamais ce qu'on promet ?

M. a'Alaly, navré de cette morale, s'éloigne pour ne pas en entendre davantage.

Gaillac, à Paulette en valsant. — Vous allez voir ce que c'est qu'une vraie valse 1... Je ne frotte pas le parquet, moi!... A Vienne, en i8... (// s'arrête.) Après la valse... je vous promènerai... Nous irons faiie nos pet'tes farces... Je vous mon-

JEUX INNOCENTS IJÇ

trerai toutes les cocottes... Il n'y en a pas une qui soit aussi jolie que vous...

Paulette, modeste. — Oh 1 1 1

Gaillac. — Et vous le savez bien!... Quelle taille!! [Il la serre.)

Paulette, narquoise. — J'entends bien, veut n'avez pas besoin de... forcer mon attention!

La valse terminée et au moment où ils vont commencer leur promenade, Montespan les rejoint.

— C'est mon quadrille ~ Mais non.

— Mais si. [Ils tirent chacun sur un bras.) Des. Açores, du Helder, toute la bande apparaît et ne quitte plus Paulette, qui circule dans le bal suivie d'un véritable cortège d'honneur. On la promène, on la mène au buffet, on l'entoure lorsqu'elle s'assoit. M. d'Alaly renonce même à l'apercevoir aa milieu d'une triple rangée d'habits noirs.

Paulette ne sait plus trop où elle en est. Gaillac vient de lui effleurer l'oreille de terriblement près en parlant; elle présume qu'il l'a fait avec préméditation et n'a pas l'idée de s'en choquer.

Enfin, elle danse avec lui un dernier quadrille msensé, Gaillac crie les figures en faisant un portevoix de ses mains, et en tenant ses gants pour ne pas nuire à sa sonorité; il termine en esquissant un cavalier seul si prodigieusement osé, que M. d'A-

l60 AUTOUR DU MARIAGE

laly s'empresse d'emmener Paulette qui se défend comme un diable et semble absolument empoignée ; pour un rien, elle donnerait la réplique à GaiJlaCt

Deux heures du matin, dans la chambre de toilette.

Paulette, rose, fraîche, resplendissante.

Monsieur d'Alaly, le teint plombé, les cheveux collés, le

col frippé.

Elle commence à se déshabiller. 11 se laisse tomber sur un

divan dans une pose anéantie.

Paulette. — Quelle bonne journée!!! Ohl si c'était tous les jours comme ça 1 1 !

Monsieur d'Alaly. — Ah! parlons-en 1 une jolie existence 1

Paulette. — Je me suis tant amusée!

Monsieur d'Alaly, amer. — Si les excentricités amusent, vous devez vous être amusée, en effet.

Paulette, surprise. — J'ai fait des excentricités, moi?

Monsieur d'Alaly. — Vous n'avez fait que cela; depuis votre bain dans un costume indécent, jusqu'à ce quadrille insensé avec Gaillac...

Paulette. — Il est si drôle, Gaillac !...

Monsieur d'Alaly. — Drôle! 11 me dégoûte,

JEUX INNOCENTS l6l

moi !... C'est honteux de voir un homme de cet âge se disloquer de la sorte... M'expliquerez-vous ce qu'il vous chuchotait à l'oreille tout à l'heure?... Il avait, ma parole, l'air de vous embrasser...

Paulette, naturellement. — Je n'ai rien senti ! et quand il m'embrasserait, il n'y aurait pas grand mal... il pourrait être mon père...

Monsieur d'Alaly, haussant les épaules. — Nous les connaissons, ces pères-là !

Paulette. — Je comprendrais si c'eût été M. de Montespan que vous fussiez contrarié, mais...

Monsieur d'Alaly, nerveux. — Montespan se contente de boire dans votre verre! et de mettre sa têie sous vos jupons...

Paulette. — Mais...

Monsieur d'Alaly. — Sans parler des effets de cuisses qu'il offre à vos regards bienveillants, le matin sur le radeau 1... Imbécile! avec son maillot de soie rouge! il a l'air d'une écrevisse mal cuite...

Paulette. — Je vous assure...

Monsieur u'Alaly. — S'il était bien tourné encore, je comprendrais ça, mais il est cagneux, ce garçon-là!

Paulette rit.

Monsieur d'Alaly. — Vous le trouvez joli, vous r

Paulette. — Je ne le trouve pas précisément jcli, mais il est gai, gentil, aimable...

Monsieur d'Alaly. — Parbleu, je crois bien qu'il est aimable... Il vous fait une cour scandaleuse, que vous accueillez à merveille, il faut vous rendre cette justice...

Paulette, agacée. — Dame ! C'est plus amusant pour moi qu'écouter vos remontrances injustes... [Elle continue à aller et venir en se déshabillant. M. d'Alaly la regarde et peu à peu sa mine grognon se détend).

Monsieur d'Alaly. — Tiens I tu as mis un corset 1... Tu tenais donc à avoir la taille fine, ce soir? d'est pour éblouir Montespan... Il a pourtant des bras assez longs pour en faire le tour... c'est pjj qu'un chimpanzé...

Paulette. — ...

Monsieur d'Alaly. — Pourquoi as-tu mis un corset ce soir, dis?

Paulette, grinchue. —J'en mets toujours un quand je dois danser...

Monsieur d'Alaly, la regardant avec complaisance. — Tu n'as pourtant pas besoin de...

Paulette. — Je mets un corset parce que, quand je n'en ai pas, la main qui me tient me chatouille, là !...

Monsieur d'Alaly. ~ Et ce chatouillement t'est désagréable ?

Paulette. ~ Du tout, au contiairel seulement ça me donne le fou rire... Alors, pour éviter cela...

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Monsieur d'Alaly. — Tu as raison, mon an"'nur. Dieu I suis-je fatigué !

Paulette. — Moi, je n'ai jamais été si reposée 1... {Elle vient s'asseoir à côté de lui sur le canapé.^ Merci ! mon ami... merci mille fois.

Monsieur d'Alaly, étonné. — De quoi?

Paulette. — De m'avoir laissée m'amuser. Mai je nesuis pas ingrate et je veux vous en remercier.. Oh ! mais là bien ! {Elle se couche à demi sur lui et le regarde presque tendrement.)

Monsieur d'Alaly, stupéfait, la saisissant dar.s, ses bras. — Tu es adorable ! Il se dégage de toi une électricité !

Paulette. — C'est ce qu'on m'a dit ce soir !

Monsieur d'Alaly, effaré. — Comment? Qui vous a dit?...

Paulette. — Mais plusieurs personnes.

Monsieur d'Alaly. — Oh !

Paulette, l'embrassant. — Eh bien, oui, on m'a fait la cour, et des compliments, et des déclarations, et tout ce qui s'ensuit ..

MoîisiEVRTi' ALA1.Y , sursautant . — Commenil tout ce qui s'ensuit?...

Paulette. — Pas tout... tout... Mais assez pour que ça m'ait rendue tout autre qu'à l'ordinaire... Je ne sais ce que j'éprouve, mais...

Monsieur dAlaly, furieux. — Mais je ne veux-

pas, moi, qu'on se permette et surtout que vous autorisiez ces façons-là...

Paulette, se pelotonnant et lut nouant les bras autour du cou. — Mais qu'est-ce que ça peut vous faire ?...

Monsieur d'Alaly, ahuri. — Ce que ça peut?... Ahl c'est trop fort !...

Paulette, les yeux luisants. — Eh oui ! Qu'est-ce que ça vous fait.. Si c'est toi qui en profite'» / ..

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