L'IDÉAL DE PAULETTE
A Dieppe. Un appartement d'hôtel.
Paulette, peignoir de mousseline de l'Inde garni de valen'
ciennes. Cheveux flottants.
Monsieur d'Alaly, complet de bourre de soie écrue. Il est dix heures du matin.
Paulette, assise, occupée à se regarder dans une glace à main. — Positivement, j'ai une petite tache sous l'œil gauciie !
Monsieur d'Alaly, s approchant avec intérêt. — Une tache de quelle couleur, mon bijou ?
Paulette, agacée. — De quelle couleur.!* brune, parbleu 1 de quelle couleur voulez-vous que soit une tache sur la peau ?
Monsieur d'Alaly. — Mais ça dépend ? Il y en a de rouges, de jaunes, de...
Paulette. — Enfin, c'est une tache de coup de soleil . . Je ne sais où j'ai attrapé cela. ..
Monsieur d'Alaly. — Ça ne m'étonne pas ; je suis même surpris que tu n'en aies pas davantage, car tu fais bien tout ce qu'il faut pour cela! Ce iawn hennis en plein soleil...
Paulette. — Allez-vous me reprocher de jouer au Iawn tennis, à présent?
Monsieur d'Alaly. — Je ne reproche rien du tout. Tu dis : « Je ne sais pas où j*ai attrape ça. » Alors, je te renseigne, voilà tout.
Paulette. — Oh ! si vous croyez que je ne vois pas que vous n'aimez pas le Iawn tennis ?...
Monsieur d'Alaly. — Je l'exècre et je ne m'en cache pas... C'est une paume boiteuse, un ballon raté... J'aime mieux le volant tout bêtement...
Paulette. — Parce que tout le monde préfère le kwn tennis 1... Quel esprit de contradiction vous avez 1...
Monsieur d'Alaly. — Mais, ma chérie, qu'est-ce que ça peut te faire que je préfère d'autres jeux, puisque c'est au Iawn tennis qu'on joue, et que moi-même, quand il manque quelqu'un, je me sacrifie pour que la partie ait lieu... Tu n'es même guère gentille pour moi;... tu ne me veux jamais dans ton camp...
Paulette. — Parce que vous jouez trop mal...
Monsieur d'Alaly. — Je ne suis pas de première force, je le reconnais, mais tu prends Gaillac qui
l'idéal de paulette 167
est bien plus mauvais que moi... Il joue comme un pied 1 Gaillac ! I tu le prends, parce qu'il te fait la cour toui le temps...
Paulette. — Eh bien, et vous donc ? avec ça que vous ne me la faites pas... et de votre part, c'est impardonnable, tandis que M. de Gaillac est dans son rôle, c'est tout naturel...
Monsieur d'Alaly. — Gomment, tout naturel i* Il est au contraire hors nature, qu'un homme de cet âge fasse la cour à une femme du vôtre...
Paulette, haussant les épaules. — Allons donc! vous n'y entendez rien du tout. Les femmes très jeunes sont faites pour plaire aux vieux, et les femmes de quarante ans appartiennent aux petits jeunes... Quand vous me regarderez avec étonnement, ça ne changera rien à ce qui est...
Monsieur d'Alaly. — Mais...
Paulette. — Et c'est très bien ainsi... il faut équilibrer...
Monsieur d'Alaly. — Si encore il n'y avait que Gaillac, mais c'est tout le monde, depuis le petit de Tendron jusqu'au vieux Rechampy, car vous ne pouvez le nier, le vieux Rechampy vous fait la cour ?
Paulette. — Je ne le nie pas du tout.
Monsieur d'Alaly, indigné. — Et ceU vous amuse ?
Paulette, tranquillement. — Beaucoup.
l68 AUTOUR DU MARIAGE
Monsieur d'Alaly. — Il est cynique, ce vieux?
Paulette. — Il est très entreprenant...
Monsieur d'Alaly, inquiet, — Que vous a-t-il laii ?...
Paulette. — Oh I rien ! Mais il m'a demandé des choses... enfin, tout ce qu'il est possible de demander...
Monsieur d'Alaly. — Ohlîl
Paulette. — Mais je sais bien ce que je fera'i, s'il recommence!
Monsieur d'Alaly. — Que ferez- vous?
Paulette, simplement. — Je le prendrai au mot î
^'i^ONSlEUR d'Alaly, saisi. — 1111
Paulette. — Fera-t-il un nez, hein ? qu'en pensez -vous?
Monsieur d'Alaly. — Mais... il ne faut pas jouer avec cet horrible vieillard...
Paulette. — Je n'en ai pas non plus envie.
Monsieur d'Alaly. — Vous avez une façon de traiter toute chose légèrement...
Paulette prend un peigne d'écaillé blonde et com mence à se coiffer.
Monsieur d'Alaly. — Gomment vas-tu te coiffer, dis, ma chérie ?
Paulette. — Une grosse natte en couronne, pour le bain, c'est ce qu'il y a de plus pratique... et il paraît que ça me va très bien...
l'idéal de paulette 169
Monsieur d'Alaly, vivement. — On te l'a dit?
Paulette. — Mais oui.
Monsieur d'Alaly. — Qui ?
Pallette. — M. de Guadalquivir.
Monsieur d'Alaly. — Ah ! si ce n''est que celui-là, ça m'est égal ; car je ne présume pas que tu attaches de l'importance au dire de ce monsieur...
Paulette. — Il est superbe! Il est impossible d'être plus beau !...
Monsieur d'Alaly. — Et plus bêle 1 II cumule I
Paulette. — Enfin, le physique est bien quelque chose ?.,.
Monsieur d'Alaly. — Pas pour un homme ! Ce sont les qualités qui font l'homme 1 L'esprit, la bonté, à la bonne heure ! Mais la beauté, fi donc !
Paulette. — Tout ça est une affaire d'appréciation...
Monsieur d'Alaly, voulant plaisanter. — Si j'avais les cheveux et la barbe d'un noir d'enfer comme ce stupide Espagnol, des yeux en chocolat comme les siens, et un profil simili-grec, est-ce que tu m'aimerais davantage, dis, ma Paulette?
Paulette, avec élan. — Oh oui 1 va I
Monsieur d'Alaly, siiff'oqué. — Ah I
Paulette. — Oh I si vous pouviez changer bien
iies petites choses!... Je suis sûre que je serais toute -différente, moi aussi 1... Il est certain que je vous aime beaucoup, ah I mais beaucoup, seulement c'est une aff"ection paisible... et je crois que si vous étiez... autrement, mon affection pourrait changer de caractère...
Monsieur d'Alaly. ~- A.h I bien I C'est rassurant !
Paulette. — Qu'est-ce que vous dites ?
Monsieur d'Alaly. — Rien... Une réflexion que je faisais... [Un silence.) Dites-moi, Paulette, vous me trouvez affreux ?
Paulette, se récriant. — - Mais, pas du tout 1 Vous avez de beaux yeux bleus, une bouche charmante, des dents splendides, une jolie tournure, une distinction très grande, tout ce.qu^il faut enfin pour tourner la tête à...
Monsieur d'Alaly, haletant. — A ?
Paulette. — A une autre que moi; voilà le chiendent,,.
Monsieur d'Alaly, découragé. — Le chiendent I encore!
Paulktte. — Ainsi, tenez, quelqu'un qui me plaît extrêmement, c'est M. des Açores.
Monsieur d'Alaly. — Mais il est horrible I...
Paulette, moqueuse. — Qu'est-ce que ça fait pourvu qu'il soit bon?
Monsieur d'Alaly. — Mais...
l'idéal de paulette 171
PàULETTE. — Ne me disiez-vous pas à l'instant que « pour un homme, les qualités de l'esprit et du caractère avaient seules le droit de compter » ?
Monsieur d'Alaly. — On dit ces choses-là... C'est une manière de parler...
Paulette. — Et M. d'Adonys I II est joli,ce!uilà, j'espère? Vous devriez vous coifFer comme lui, mon ami... Il me semble que j'aimerais beaucoup votre tête si elle était comme la sienne...
Monsieur d'Alaly, piteusement. — Mais comment voulez-vous que je fasse?... d'Adonys a une chevelure d'une abondance exceptionnelle, tandis que moi...
Paulette. — Ah I c'est vrai ! II n'y a plus beaucoup de mouron sur la cage ! {Elle rit.)
Monsieur d'Alaly, vexé. — Vous devriez bien vous déshabituer de parler argot.
Paulette, docile. — Je tâcherai, mon ami.
Monsieur d'Alaly, radouci. — Je tâcherai aussi de vous être agréable le plus que je pourrai,... de réformer ce qui vous paraît trop rude ou trop sérieux dans mon caractère.
Paulette, suivant son idée. — C'est surtout le physique qu'il faut réformer...
Monsieur d'Alaly, très ennuyé. — C'est que c'est plus difficile-! {Un silence.) Je comprends à la rigueur que vous trouviez bien ce bellâtre de Gua
dalquivir, d'Adonys, Gaillac, malgré son âge, et même des Açores en dépit de sa laideur; mais Niederbrun ? Qu'est-ce qui peut vous plaire dans Niedeibrun ?
Paulette. — Son luxe 1 II est très avantageux d'être toujours vu dans une voiture splendide ou sur un cheval de cinq cents louis... Quand je compare cela à vos voitures étriquées et aux petites biques de trois mille francs que vous montez.,.
Monsieur d'Alaly. — Mais, ma chère enfant, il faut, pour soutenir le train de Niedeibrun, un argent que nous n'avons pas...
Paulette. — Nous sommes très riches, pourtant...
Monsieur d'Alaly. — Pas très riches pour le temps où nous vivons... Nous avons en tout quatre millions six cent mille francs...
Paulette. — Quatre millions six cent mille francs!... Eh bien I mais il y a de quoi avoir onze cent cinquante mille livres de rente pendant quatre ans!... C'est déjà gentil 1
Monsieur d'Alaly, abasourdi. — il!
Paulette. — Je sais bien que vous n'avez pas les mêmes idées que moi...
Monsieur d'Alaly. — Heureusement! Mais revenons à notre conversation, car elle m'intéresse extrêmement. Nous disions donc que Gaillac vous plaît par... par quoi ? Je ne m'en souviens plus.
L IDÉAL DE PAULETTE îj}
pATiETTE. — Par son esprit.
Monsieur d'Alaly. — Par son esprit ; M. de Guadalquivir par sa beauté; Niederbrun déploie an luxe qui vous séduit • la coill'ure de d'Adonys vous a donné dans l'cpil, tandiss que le charme pénétrant qui se dégage de la personne de des Açores...
Paulette. — Moquez-vous, moquez-vous bien?
Monsieur d'Alaly. — Je vous jure que je n'en ai nulle envie. Et Montespan, vous avez l'air de le considérer d'un œil assez bienveillant. A quelle partie de sa personne faut-il attribuer cette bienveillance?
Paulette. — Je ne sais pas trop, c'est l'ensemble qui est réussi... Il est élégant, bien mis, bien chaussé, recherché dans les moindres détails; enfin, il est ce qui s'appelle « juteux ».
Monsieur d'Alaly, résigné. — Ah! et où cela s'appelle-t-il de ce joli hom ?
Paulette. — Damel partout. On ne dit plus chic, ni gommeux, on dit « juteux », tout le monde sait ça!
Monsieur d'Alaly. — Je vous demande pardon, mon éducation est si incomplète... Alors je dois prendre modèle sur Montespan pour tout ce qui concerne les modes?
Paulette. — Vous ne pouvez mieux copier...
Monsieur d'Alaly. — Ei si ie ne copiais pas du tout? Ni lui, ni d'autres?
Paulette. — Alors, il faudrait avoir plus d'imagination, une note plus personnelle que la vôtre...
Monsieur d'Alaly. — Tranquillisez-vous, je Vais copier servilement, et d'ici à huit jours, je serai « boudiné » aussi étroitement que Montespan... Je puis même l'être davantage, si cela vous plaît? Pendant que j'y suis, j'aime autant y aller carrément. Je crois que Montcspan a dix-sept centimètres de largeur de poitrine environ, je puis peut-être arriver à n'en avoir que seize. Q.u'en dites-vous ?
Paulette. — Vous plaisantez! Eh bien^ ce n'est pas laid du tout, cette mode des poitrines un peu resserrées. Habillé, on paraît chétif, étriqué... Déshabillé, on est taillé comme un athlète, c^est une charmante surprise.
Monsieur d'Alaly. — C'est charmant alors d'être taillé comme un athlète?...
Paulette. — Oh ! oui... M. d'Ulsterest comme ça! l'autre jour, quand vous avez lutté des mains à qui ferait plier l'autre, il vous a plié au bout de deux minutes et on entendait vos os qui craquaient, que c'était pitié !
Monsieur d'Alaly, énervé. — Parbleu! c'est un colosse que ce Russe I II est à moitié sauvage; tous ces gens-là ont plus ou moins de cosaque dans leur affaire. . .
Paulette. — Qu'importe que ça soit cosaque
l'idéal de paulette
ou auire... h force physique est une beile chose, affez! Une chose que rien ne peut remplacer... e: quand avec cela on est doux, on est parfait...
Monsieur d'Alaly. — Est-ce que je ne suis pas doux, moi, ma Paulette?
Paulette. — Le beau mérite I Vous ne pouvez pas faire autrement, vous f
Monsieur d'Alaly. — Cependant.., Paulette, sans l'écouter. — Sans doute. J'aime à voir un éle'phant enjamber avec des précautions infinies le petit chien qui se couche entre ses pattes! On se dit que si cette grosse chose voulait, elle pulvériserait le moucheron duquel elle respecte la faiblesse; si au lieu d'un éléphant on voyait une gazelle exécuter le même mouvement, ce serait dénué d'intérêt.
Monsieur d'Alaly. — Tu ne m'aimeras jamais^ Paulette. — Pourquoi me tutoyez-vous donc dans les moments de... calme ? Je déteste ça ? Si, je vous aime; seulement, si vous pouviez apporter dans votre extérieur, dans votre manière d'être et... d'aimer, quelques modifications, je serais probablement beaucoup plus aimable... Non pas que vous soyez moins bien que les autres, mon ami, ce n'es: pas la même chose, voilà tout. Ne vous est-il jamais arrivé, ayant marché tou te la journée avec des bottines dans lesquelles vous étiez très à l'aise, de vous sentir le pied fatigué et meurtri ?...
Monsieur d'Alaly. - Oui, mais )e ne saisis
pas...
Paulette. — Eh bien, vous enlevez ces bottines pour en mettre d'autres qui sont moins bien faites, qui serrent davantage, et malgré tout vous éprouvez un délassement, une jouissance, un réel plaisir.
Monsieur d'Alaly. - Mais vous dites des
choses...
Paulette. — Des choses vraies! tâchez d'étrt varié, vous y gagnerez, je vous le promets...
Monsieur d'Alaly, exaspéré. - Mais, sacrebleu! je ne peux pourtant pas possédera la fois les beautés de l'âme de des Açores et les biceps de d'Ulster, être bête et beau comme Gaadalquivir, chevelu 'comme d'Adonys et « juteux . comme
Montespan 1!1
Paulette, simplement. - C'est fâcheux, parce que je sens bien qu'il me faut tout cela !
Monsieur d'Alaly. - Oh!!! Alors, tu ne m'aimes pas du tout?
Paulette. — Mais si, mais si...
Monsieur d'Alaly. - Dis-le mieux que ça?..- Est ce que cela t'est désagréable quand je t'embrasse î
Paulette.-- Non...
Monsieur d'Alaly. - Mais ça ne te fait pa»
plaisir?
l'idéal de paulette 177
pAur.FTTE. — Je le sens à peine... Vous avez la peau bi douce...
Monsieur d'Alaly se caresse le menton avec complaisance. — Paulette réfléchit ; un silence.
Monsieur d'Alaly. — A quoi penses-tu?
Paulette. — Je pense que j'aimerais à être embrassée très fort, par une barbe dure... qui piquerait beaucoup... c'est une sensation charmante.
Monsieur d'Alaly, stupéfait. — Qu'en savezvous?
Paulette. — Oh! j'en suis .ûrel... C'est fade, un baiser sans barbe! Il faut pour être bon qu'un baiser fasse mal...
Monsieur d'Alaly. — III
Paulette. — Si vous étiez bien gentil, vous la laisseriez pousser?...
Monsieur d'Alaly. — Voyons, mon chéri... c'est de l'enfantillage. . .
Paulette, agacée. — Ah ! vous tenez à garder la tête que vous avez? Je ne comprends pas qu'on attache de l'importance à ces bétises-là... Je couperais très volontiers mes cheveux, moi ! Ca m'est bien égal!... Voulez-vous laisser pousser votre barbe, je les couperai pour vous faire plaisir?...
Monsieur d'Alaly, atterré. — Couper tes cheveux, et pour me faire plaisir!!! Mais tu es folle! Veux-tu bien ne pas dire ces choses-là, même en riant?...
178 AUTOUR or MARIAGE
Paulette, nerveuse, battant la mesure au pted. — Vous refusez?
Monsieur d'Alaly. — Quoi ?
Paulette. — De la laisser pousser?...
Monsieur dWlaly. — Ma Paulette... je ne refuse rien... Mais l'été... c'est si chaud 1... surtout pour moi qui n'ai jamais porté de barbe... J'aimerais mieux commencer en hiver... Et puis, tu sais, on est affreux pendant que ça pousse, on a l'air d'un forçat... d'ailleurs, il n'est pas dit qu'elle piquera...
Paulette. — Nous verrons bien... En appuyant très fort, ça peut toujours piquer... J'ai une étonnante envie de me frotter la figure contre une barbe, làl
Monsieur d'Alaly, à part. — Si elle en a envie à ce point, il serait peut-être imprudent de refuser... (Haut.) Je vais la laisser pousser. . . c'est convenu... mais tu m'aimeras.'*...
Paulette, ravie. — Oui I
Monsieur d'Alaly. — C'est que je t'aime tant, moi, ma petite Paulette! et je te trouve si froide... si insensible...
Paulette. — Te vous aime bien pourtant...
Monsieur d'Alaly, décourage. — Alors, c'est l'amour que tu n'aimes pas !
Paulette. — Mais si... Il y a des jours où je me sens prise d'un immense besoin de câlineries et de caresses I je voudrais me blottir dans des bras quel-
l'idéal de paulette
conques et y rester toujours sans bouger... je .. Monsieur d'Alaly. — Comment, dans des bras, quelconques ? pourquoi quelconques?
Paulette. — Parce qu'il n'y a dans ce cas-là, que !es bras qui m'apparaissent nettement...
Monsieur d'Alaly, à part. — C'est encore heueuxl
Paulette. — Je vous assure, mon ami, que vous devriez m'aimer d'une façon moins..., ou plus... enfin, imaginez-vous, qu'au lieu d'être votre femme, je suis une petite maîtresse bien gaie, très bon garçon, qu'il faut se dépécher de faire jouir de tout, parce que vous ne la conserverez pas longtemps, et que...
Monsieur d'Alaly, protestant. — Mais je ne veux pas m'imaginer cela du tout...
Paulette. — Je cherche à vous faire comprendre ie plus... discrètement que je peux... que l'amour purement conjugal ne m'empoigne pas suffisamment... Que j'aspire à autre chose... je ne sais pas ^rop à quoi...
Monsieur d'Alaly, tristement. - Tu aspires à l'amuser 1
Paulette, avec élan. — Oh I ça d'abord 1 Tenez, laissez-moi m'amuser de tout mon cœur... {Elle se couche sur son épaule). Et vous verrez que vous n'y perdrez lieh...
Monsieur d'Alaly. le ne:( fourré dans les cht-
j80 AUTOUR DU MARIAGE
veux de Paillette. —
l^AULETTE, le guettant du coin de Vœil. — Je ne suis pas aussi... insensible que vous le croyez... J'ai la conviction que je puis... vibrer à un moment donné... Le tout est de trouver quelqu'un qui sache s'y prendre...
Monsieur d'Alaly, sautant en l'air. — Quelqu'un, qui?... Mais sapristi! Paulette...
Pa'jlette, se suspendant à son cou. — Eh bien, tachez que ce soit vousl
Au château des Épînes; le iour de l'ouverture.
Il est huit heures du matin; dans une grande chambre
Louis XIII.
Paulette, trottinant dans l'appartement.
Monsieur d'Alaly, encore couché.
Monsieur d'Alaly. — Gomment I tu es déjà levie, ma Paulette
Paulette. — Mais il est huit heures 1
Monsieur d'Alaly. — Dame ! comme habituellement tu te lèves à onze heures !...
Paulette. — Pas les jours de chasse...
Monsieur d'Alaly. — Ah I pas les jours de... C'est que je ne suis pas encore au courant, moi! C'est le premier iour de chasse depuis mon règne. ..
lB2 AUTOUR DU MARIAGE
Paulette, entre ses dents. — » Rè^ne » est trouvé...
Monsieur d'Alaly. — Qu'est-ce que tu dis? ma chérie.
Paulette. — Mais... rien...
Monsieur d'Alaly. — Anl... je croyais que tu disais quelque chose... Dieul que c'est ennuyeux de se lever 1 (// s'étire.) Tu ne trouves pas, Paulette?
Paulette, se glissant difficilement dans une culotte de drap mastic à côtes. — Ohl non!... Quand je n'ai pas mon installation à moi toute seule, je me lève très volontiers...
Monsieur d'Alaly. — Tu n'es pas aimable 1 Mais, ma chère petite, s'il t'est à ce point pénible départager ta chambre avec moi, tu pourrais prier ta mère de l'installer plus commodément, à ton goût; car pour moi, je me déclare pleinement satisfait...
Paulette. — Ah ! bien ouiche I ce serait du joli, si je demandais ça à maman I « Ma chère enfant, il faut vivre avec ton mari dans une intimitéabsolue, être docile, soumise, etc., etc. » Je n'ai pas envie d'attraper ses petits sermons, à cette pauvre maman. A présent, les vôtres me suffisent I
Monsieur d'Alaly. — Il me semble pourtant, ma Paulette, que tu es libre autant qu'une jeune femme de ton âge peut l'être...
BREDOUILLE l8j
Paulette. — Ah 1 oui! parlons-en I « Vous avez ri avecGaillac !» — « Qu'est-ce que Montespan vous disait sur la terrasse? » — « Pourquoi M. de Rèche vous donne-t-il toujours le bras?... La voilà, la liberté, telle que vous la comprenez (Silence.) Je vous préviens que si vous ne vous levez pas, je pars sans vous...
Monsieur d'Alaly. — Avoue que tu le voudrais?
Paulette. — Certainement, mais à qui la faute?
Monsieur d'Alaly, amer. — A moi, naturelle ment, j'ai tous les défauts, tous les vices...
Paulette, soupirant. — Tous les vices I Oh, non, hélas I!
Monsieur d'Alaly, surpris. — On dirait que tu le regrettes?
Paulette. — Certainement ; si vous aviez tous les vices, vous auriez plus de montant !...
Monsieur d'Alaly. — Ah! (// allonge une jambe hors du lit.) Dieu, que je suis fatigué !11
Paulette, qui met ses molletières, s'arrêtant tout à coup. — Fatigué??? En vous levant?? Ah 1 c'est complet !
Monsieur d'Alaly. — Dame, écoute donc, mon bijou... c'est que... je ne me suis pas reposé beaucoup... Tu en sais quelque chose... (Il sourit finement.)
Paulette, — Allez- VOUS pas me raconter ce que «'ous avez fait?
Monsieur d'Alaly. — Je crois que ce serait superflu!...
Paulette. — Oh! mon Dieu! l'impression n'est pas si profonde que vous voulez bien le croire, allez! et le récit m'amuserait peut-être plus que la réalité.
Monsieur d'Alaly, vexé. — Ahl (// se lève.)
Paulette, le regardant avec un sourire aux coins tombants. — Est-ce assez vilain un homme en chemise? C'est plus que vilain, c'est ridicule !
M. d'Alaly cherche à passer rapidement son costume de chambre. Paulette continue à donner sa petite appréciation.
— C'est vrai, ça ! Une femme, même lorsqu'elle n'est pas très jolie, est toujours gentille en chemise... tandis qu'un homme est grotesque. C'est bizarre, il me semble impossible de prendre au sérieux quelqu'un que j'aurais vu en chemise...
Monsieur d'Alaly. — Ah! c'est encore heureux î Mais, dites-moi, Paulette, est-ce que votre costume n'a pas une petite jupe.?*
Paulette. — Une jupe? Il y a beau temps qu'on n'en met plus, de jupe!
Monsieur d'Alaly. — Cependant...
Paulette. — Je le sais mieux que vous, peutêtre? Je vous en prie, ne vous occupez pas de
BREDOUILLE i8<
mon costume; je ne m'occupe pas du vôtre, n'estce pas?...
Monsieur d'Alaly. — Mais, ce n'est pas la même chose; je puis, moi, montrer mes jambes sans inconvénient...
Paulette. — Et moi, donci Croyez-vous que mes jambes ne sont pas mieux tournées que les vôtres? D'ailleurs, le gilet est très longl
M. d'Alaly preiid le parti de se taire; il s'habille silencieusement. Paulette met un gilet mastic et une redingote anglaise en drap vert bouteille à boutons pareils à ceux de la livrée des gardes. Feutre mou drôlement cabossé. Immenses gants de daim.
Monsieur d'Alaly, la regardant avec admiration. — Que tu es jolie!
Paulette. — Tant mieux ! Car j'ai le projet de bien m'amuser aujourd'hui! Ah I mais là, bien!
Monsieur d'Alaly, inquiet. — Ah! cela veut dire, sans doute! que vous comptez vous laisser faire la cour ?
Paulette. — Mais dame! naturellement. Je commencée trouver les distractions que vous m'offrez un peu... ordinaires...
Monsieur d'Alaly, yio/eziAT. — Vraiment?... et vous pensez que d'autres... ? Vous avez de l'aplomb de me venir raconter cela, à moi?
Paulette. — Ahl voilà comme je suis!
ï86 AUTOUR DU MARIAGE
Monsieur d'Alaly. — Et si je vous priais de rester ici, si je vous en priais... formellement...
Paulette, railleuse. — L'incarcération ?... mauvais moyen. Si vous m'enfermiez dans un trou de souris, ie carviendrais bien à y trouver un rat...
Monsieur d'Alaly, menaçant. — Paulette !
Paulette, passant son sac de chasse en bandoulière et s'élancant dans le corridor. — Le second :oup du déjeuner est sonné, vous allez être en retard!... Ahl M. de Montespanl... et Gaillacî comme vous êtes exacts!
Bruit de voix, tapage dans le corridor, éclats de fires. M. d'Alaly, une molletière à moitié boutonnée, ne peut suivre Paulette sans avoir terminé sa toilette.
— Quelle femme!! C'est qu'elle vient de m'avertir carrément qu'elle comptait chercher une distraction ! C'est fantastique, ces natures-là 1 il y a de quoi devenir fou, ma parole!... Je ne vais pas la perdre de vue un seul instant... je surveillerai sans cesse... de loin, pour voir jusqu'où ira son effronterie... Et dire que me voilà voué pour la vie à cette existence, à moins de devenir un mari... résigné, comme tant d'autres... des gens d'esprit, ceux-là!... Oui, mais ils n'aiment pas leurs femmes, ils n'ont pas une Paulette! quand on possède un pareil trésor, il faut le gar-
der... ou faire son possible au moins!... Allons! bien! voilà tous ces animaux qui rient et plaisantent avec elle sous la fenêtre. Vraiment les d'Hautretan perdent la tête d'inviter tous ces gens-là pour faire la cour à leur fille... et c'est pour moi qu'on les invite 1 C'est parce que ce sont mes amis.' quelle dérision ! {Voix très gaies sous la fenêtre.) M. d'AIaly se précipite dans l'escalier ; il n'a pris le temps de mettre qu'un bouton sur trois à ses molletières; il a cassé son tire-bouton et s'est retourné un ongle qui lui fait un mal horrible. Il entre en suçant son doigt dans la salle à manger, où tout îe monde est réuni.
Dans la salle à manger, monsieur et madame d'Hautretan,
LESDOURGARD, DES AçORES, GaILLAC, DE RÈCHE, MONTESPAN, LE PRINCE DE CaLABRE , MONSIEUR DE ReCHAMPY, LE PETIT
DE Tendron, NiEDERBRUN et quelques chasseurs sans importance. Paulette est entourée, adulée et complimentée 6ur son costume, sa fraîcheur, etc., etc.
— Jamais madame d'AIaly n'a été aussi fraîche que ce matinl...
— Elle s'est pourtant couchée à Aq.\x heures !
— Est-ce que C'est Creed qui vous a fait ce costume-là ?
l88 AUTOUR DU MARIAGE
Gaillac, tdtant. — C'est une étoffe très agréable au Toucher, souple, légère...
M. d'Alaly suit d'un œil inquiet la main de Gaillac.
Monsieur d'Hautretan, à A/. d'Alaly. — Vous n'êtes pas comme Paulette; je vous trouve jaunei ce matin, mon cher Antoine?
Chœur des chasseurs, regardant M. d'Alaly avec intérêt. — C'est vrai... il est horriblement jaune!!.,.
Peu à peu l'intérêt se change en compassion.
Monsieur d'Alaly, très ennuyé. — Dame :' nous menons une telle existence II!
Madame d'Hautretan. — Mais il faudrait vous reposer, mon cher enfant... Vous pouvez abîmer votre santé...
Paulette, moqueuse, — Si on envoyait chercher le médecin?
Monsieur d'Alaly. — Vous voyez, Paulette se moque de moi, et elle a raison du reste; un homme ne doit jamais être fatigué, et, quand cet homme est un mari, il est impardonnable I
Madame d'Hautretan. — Mon cher Antoine vous suivez trop les caprices de Paulette; vou: avez tort, il ne faut pas gâter les jeunes femmes..
Paulette, à M. d'Hautretan. — Ah! pauvre maman ! elle n'est pas dans le mouvement !
On s'assoit à table. Paulette est placée au bout
Opposé à M. d'Alaly, qui ne la quitte pas des yeux ; elle a a sa droite Gaillac et à sa gauche des Açores qui dévore.
Paulktte, à des Acores qu'elle regarde manger avec étonnement. — Est-ce que vous mangez toujours coniine ça ?
Des Acores. — Oui, Madame, tous les jours où je chasse; j'ai pourprincipequ'il faut se lester; quand on a l'estomac creux on marche mal, on tire mal, on fait tout mal; et puis, il y a des exemples fréquents de fringales extravagantes qui prennent à la chasse les estomacs insuffisamment garnis... Ainsi, moi, Madame, l'année dernière... ça m'est arrivé... J'étais chez les de Tendron, où j'avais assez mal déjeuné, par parenthèse, et à deux heures et demie ou trois heures de l'après-midi, patatras! dans un champ, en plein soleil, je...
Paulette, que l'histoire ennuie, se tourne vers Gaillac. Des Acores continue son récit à son voisin de gauche.
Paulette, à Gaillac. — Il n'est pas comme à l'ordinaire aujourd'hui, M. des Acores; ne trouvez vous pas ?
Gaillac. — Non, je ne m'aperçois pas que...
Paulette. — Mais si, d'habitude il est gai, amusant, il raconte, des histoires drôles, tandis qu'aujourd'hui...
Gaillac — Ahl c'est l'effet de l'ouveriure; ce
jour-là, nous ne sommes plus les mêmes...; nous ne pensons qu'au gibier, qu'à nos chasses passées ou à venir ; tout s'efface, hors cette préoccupation unique qui nous suffit...
Paulette, désappointée. — Ah!... qui vous suffit ?... Quelle odeur singulière..,, sentez-vous?
Gaillac. — Mais non.
Paulette. — Si... c'est très prononcé... cela «emble sortir de la table... Comment, vous ne sentez pas? C'est comme une odeur de térébenthine, c'est étrange.
Gaillac, très simplement. — De térébenthine?... Alors je sais ce que c'est... C'est une pommade imperméable que je mets à mes bottes de chasse...
Paulette, étonnée. — Ah! 1 1
Gaillac. — Oui, parce qu'il a plu beaucoup hier et celte nuit; les labourés et les prés seront très mouillés, et rien n'est plus pénible que l'humidité aux pieds. C'est même très dangereux, car, pour peu qu'il y ait aux pieds la moindre moiteur, on peut attraper une pleurésie numéro un...
Paulette. —
Gaillac. — Je chasse toujours avec des chaussettes de laine; outre qu'on ne s'écorche pas, c'est un préservatif contre les refroidissements... On met de petites chaussettes fines, en laine cachemire très souple, gantant bien lepied... Ilfautsurtoutsegarder de ce qu'on appelle des chaussettes de chasse; les
BREDOUILLE ÎÇl
fournisseurs ont la rage de vouloir vous en colloquer... Moi, j'ai quitté mon chemisier à cause de ça ; il m'avait fourré une paire de soi-disant chaussettes de chasse; c'était gros, rugueux, ça m'a fait venir une ampoule au talon et un cor chaud duquel il m'est impossible de me débarrasser.
Paulette a hâte que le déjeuner soit fini; elle ne peut plus manger. Elle trouve la conversation de fes voisins totalement dépourvue de charme^
Au moment du départ, tandis que tout le monde se prépare, Paulette, qui est assise sur un banc devant le château, appelle Montespan, qui fait les cent pas sur la terrasse.
-- Monsieur de Montespan!
MoNTKSPAN, s' arrêtant un peu sans toutefois s'immobiliser complètement. — Madame?
Paulette. — Asseyez-vous donc là, près de moi, en attendant le départ; c'est ennuyeux d'être ainsi toute seule...
Montespan. — Madame... je n'ai pas besoin de vous dire qu'à tout autre moment cette proposition me transporterait de joie; mai's j'ai une infernale chaussure avec laquelle je ne puis rester immobile un instant, sous peine de ressentir d'intolérables douleurs... Ces souliers de chasse sont excellents pour marcher, mais quand on s'arrête, ce que ça cuitl 1 1
Paulette. -• . .
MoNTESPAN, reprenant sa promenade. — Pai exemple, je me dédommagerai ce soir.
M. d'Alaly, qui est allé chercher le fusil de Pau- .ette, s'approche et les examine d'un air soupv.onneux.
Paulette se lève, 'jette un regard de mépris à Montespan, hausse les épaules et s'en va.
Dans les champs. Le long de la lisière d'un bois. Paulettb marche seule, suivie à une grande distance par monsieur d'Alaly, qu'elle ne voit pas.
— Je les ai tous semés en route! Qu'est-ce qu'ils ont donc aujourd'hui? ils m'entourent bien moins que d'habitude 1... Et moi qui, précisément, comptais sur cette journée de chasse pour flirter le plus possible... Jusqu'à présent, je me suis laissé faire la cour tant qu'on a voulu. Au commencement, ca m'amusait; maintenant, cela ne me suffit plus.\.. /e crois qu'il faut mettre un peu du sien pour que le plaisir soit complet... et je suis décidée à y mettre du mien... Je me suis mariée pour m'amuser, et je ne m'amuse pas... c'est positif... Ah! Montespan là-bas... et arrêté. [Piquée.) Il paraît que ses bottines ne lui font pas mal dans ce moment-ci?
Mo.NTEsPAN, S approchant de Paulette. — Seriezvous assez aimable pour m'indiquer le chemin ds la pièce enclavée?...
Paulette. — La pièce enclavée?...
MoNTESPAN, anxieux. — Oui... Vous ne sa^ez pas oïl elle est?...
Paulette. — Mais si... pourquoi ?
MoNTESPAN. — Parce que monsieur votrs père a dit tout à l'heure que sûrement il y avait des lièvres, et que...
Paulette. — Et que cela vous préoccupe avant tout... Eh bien, il faut descendre le long du bois, traverser le champ de colza qui sera à votre droite, puis monter la petite côte raide que vous verrez devant vous; au haut de la côte vous trouverez la pièce enclavée...
Montespan. — Mille remerciements... Quoique M. d'Hautretan ait pris la peine de nous promener hier pour nous faire voir ses chasses, je ne me retrouve pas très bien. J'aime à quitter les gardes et les autres chasseurs, moi...; mais soyez tranquille, je vais me mettre le plan dans la tête et... [Sa voix se perd.)
Paulette. — Paiii !... {Elle marche en fredonnant l'air de Lili.)
C'est que j' viens d'étudier les plans
Du général de la Vallière
Et du colonel Montespan... t Du général...
Le prince de Calabre, débouchant du petit bois, un doigt sur les lèvres.) — Chtt... chutt, chutt.,. Ah! il est parti 1...
Paulette. — Oui, il va à la pièce enclavée...
Le prince de Calabre, avec découragement. — Il va se gîter alors! il est fichu!...
Paulette. — Qui ça? Montespan?
Le prince de Calabre. — Et non I le lièvre... Mon chien l'avait déjà arrêté deux fois, vous l'avez fait partir.
Paulette. — Moi?
Le prince DE Calabre. — Eh oui ! en chantant... Je le tenais au bout de mon fusil.
Paulette. — Ohl on dit toujours ça... {Elle s'éloigne, mais elle a vu que M. d'Alaly la suit à distance.) Ce pauvre Antoine... c'est pourtant le seul qui s'occupe de moi et pas du gibier... Je suis bien sûre que si je voulais flirter avec celui-là, ii serait toujours disposé...; mais voilà..., je n'en ai ^as du tout envie..., parce que c'est mon mari, car si c'était pas mon mari, je le trouverais probablement mieux que les autres.-^ Enfin! j'aperçois M. de Rechampy et le petit de Tendron, je vais les déranger un peu. {On tire, elle fait un bond de côté. — A du Helder qui a tiré.) Eh ! dites donc, il y a quelqu'un I L'année dernière vous n'avez tué qu'un chien, ii paraît que cette année, vous été» plus ambitieux ?
Du Hell-er, accourant effaré. — Oh ! mon Dieu!... est-ce que je vous ai blessée?...
Paulette, riant. — Non, rassurez-vous, cinglée seulement...
Du Helder. — Où cela ?...
Paulette. — Ici, dans les cheveux, et dans mon chapeau... {Elle indique la place.) Là, derrière i'oreille, on ne doit rien y voir... Je ne l'ai pas senti...
Du Helder. — Ce soleil m'aveugle... {Ils entrent sous bois, du Helder examine avec intérêt le chi- {;non de Paulette qui baisse la tête et se laisse faire consciencieusement .) En effet, il n'y a pas la moindre trace... Alors, je vais voir si je le retrouve...
Paulette. — Qui?
Du Helder. — Le lièvre; je l'ai boulé, j'en suis sûr!... (// s'élance dans les champs.)
Paulette, étonnée. — Déjà!... J'aurais cru plus amusant de chercher un plomb dans mes cheveux qu'un lièvre dans un champ... Pour êire franche, je croyais lorsqu'il était penché là, sur moi, qu'il allait m'embrasser la nuque... et pas du tout! Elle doit cependant être gentille ma petite nuque, bien dégagée... Est-ce que je ne serais jolie qu'aux yeux de mon mari? Sapristi! C'est ça qui ne serait pas drôle... (Elle.se met à marcher très vite.)
Monsieur d'Alaly, essoufflé. — Allons, bien! La voilà qui court, à présent. Depuis trois heures elle
lUÔ AUTOUR DU MARIAGE
marche sans s'arrêter, je n'en peux plus 1 Pourcjuoi diable elle est entrée dans le taillis avec du Helder? car ils étaient dans le taillis, pas seulement sut le haut du fossé le long du bois, mais dedans, ilis ont disparu complètement... Je sais bien qu'ils n'ont pas été longtemps, mais c'est toujours trop... pour moi... Si cela continue je vais tomber malade de fatigue!.,.
Après le dîner, sur la terrasse.
Pauletié, robe de cachemire de l'Inde blanc très décolletée,
traversée par un cordon de roses en sautoir. Chaperon ce
roses posé en arriére sur le sommet de la tête. Elle sert le
café.
Chasseurs, voisins et voisines. Tous les hommes semblent
affaissés.
Paulette, présentant le sucrier à Gaillac assis près d^une petite table sur laquelle est posée sa tasse. — Voulez-vous du sucre?... {Gaillac 7ie bouge pas. Criant.) Monsieur de Gaillac!... [Elle le regarde en dessous.) Il dort 1 et c'est le plus amusant du lot! Ah! nous allons passer une jolie soirée! {A Montespan.) Eh bien, votre pied va-t-il mieux, ce soir? Vous savez que vous avez promis d'être très aimable. . de vous rattraper?...
Montespan. — Mon pied est guéri... J'ai mis
des bateaux. (// avance un pied sous le ne^ de Paulette.) Et je suis enchanté de ma journée, car j'ai été très heureux!... C'est vrai, je ne vous l'ai pas dit, j'ai tué trois lièvres dans la pièce enclavée...
Paulettk. — Oh! si c'est pour parler des lièvres et de la pièce enclavée...
Elle lui tourne le dos et va rejoindre des Açores, qui, accoudé dans un coin reculé de la terrcisse, regarde le ciel et semble rêver aux étoiles.
Paulette, s' asseyant près de lui. — A quoi pensez-vous?
Des Açores. — A rien.
Paulette.— Vous regardiez les étoiles... Ah I une étoile filantel...
Des Açores, — Oui, superbe!
Paulette. — Vous savez que lorsqu'on souhaite quelque chose dans le moment où l'on voit filer une étoile, le souhait se réalise toujours...
Des Açores, légèrement engourdi. — Ah! c'est très curieux 1
Paulette. — Guettons-en une, voulez-vous?
Des Açores, indiff'érent. — Je veux bien.
Paulette. — Qu'est-ce que vous allez demander?
Des Açores. — Qu'il y ait du lapin cette année; il n'y a que ce tir-là qui m'amuse. Et, positive ment, depuis 70 les lapins ont diminué!... Monsieur de Rechampy, à Paulette qui se dirige
içB AUTOUR DU MARIAGE
vers le salon. — Que vous disait ce polisson de des Açores, la, dans ce coin sombre éclairé seulement par les étoiles? Ça devait l'inspirer?
Paulette, arrière. — Comment donc, je crois bien. Il me disait que depuis 1870 les lapins ont beaucoup diminué...
Monsieur de Rechampy. — C'est vrail il n'y en a presque plus, et les fermiers continuent quand même à se plaindre des dégâts, c'est dégoûtant!
Paulette, écœurée, traverse majestueusement le salon et monte dans sa chambre.
— J'aime mieux me coucher! Et moi qui étais si bien disposée aujourd'hui!... {Elle se regarde dans la glace.) Jamais je n'ai été mieux que ce soir, pourtant; les petites toilettes simples me vont très bien!... Personne ne l'a regardée, ma toilette; elle est pourtant d'un pur! Un vrai Nattier!... quand je dis personne, je parle des hommes!... Sont-ils assez abrutis ce soirl... Ce sont des papiers mâchés tous ces gens-là... Mon mari n'a certainement pas remarqué mon absence... sans cela il serait déjà \c\... {Elle sourît et s'apprête à se décoiffer.) Au. fait, autant vaut l'attendre, il sera bien aise de me voir encore dans ma toilette... et puis... il aime tant me déshabiller lui-même... lentement... Ma foi, il est mieux que les autres à tout prendre... La journée d'aujourd'hui les a singulièrement diminués dans mon esorit, les autres!... Mais pourquoi
BREDOUILLE IQO
ne monte-t-il pas?... il est onze heures, et il me semble que c'est une heure raisonnable après une journée de chasse... Ah! le voilà!
Monsieur d'Alaly. — Tiens, vous n'êtes pas couchée?
Paulette. — Mais non, je vous ai attendu...
Monsieur d'Alaly. — Je pensais que vous étiez fatiguée et que..
Paulette. — Fatiguée? Mais pas du tout; il n'y a, du reste, que nous qui ne le soyons pas, car les autres... {Elle rit.)
Monsieur d'Alaly, s" asseyant. — Ne parlez que de vous, moi, je suis harassé!
Paulette, venant s'asseoir près de lui. — Tant que cela ?
Monsieur d'Alaly. — Tant que cela; votre disparition me faisait penser que vous Tétiez aussi, car, ordinairement, à une heure vous trouvez qu'il est trop tôt pour se coucher...
Paulette. — Non, mon ami, mais je m'ennuyais tant, que...
Monsieur d'Alaly, narquois. — Ah ! on ne vous faisait pas assez activement la cour?...
Paulette.— Peut-être bien. Quelles gniolles que tous ces chasseurs, hein? {Elle s'appuie câlinement contre lui.)
Monsieur d'Alaly. — Il n'est pas donné à tout le monde d'être bâti comme Hercule...
Pal'lette. — Il y a cependant des gens qui, sans être bâtis comme Hercule, ne sont pas indifféients à tout parce qu'ils ont marché pendant cinq heures...
Monsieur d'Aialy. — Il est possible qu'il y en ait, mais moi, je n^en connais pas... {lise lève.)
Paulette, rœil en coulisse. — Que si! Moi, j'en connais I
Monsieur d'Alaly, rentrant dans sa chambre.— Tant mieux pour toi, ma chérie.
Pauleite, atterrée. — Oh! lui non plus 111
A la campagne, chez les Dourgard.
L'orangerie est transformée en salle de spectacle. Derrière le théâtre, les coulisses un peu étriquées et partagées en deux par des paravents très élevés, présentent un aspect des plus mouvementés.
Gaillac, debout contre un des portants, frappant les trois coups. — Allons, y êtes-vous?...
Voix diverses. — Oui !... Attendez 1... Non I. .. Mes bandelettes ne veulent pas tenir 1... Un instant !...
Gaillac, regardant au rideau. — Et le souffleur: il n'est pas dans sa niche l... Où est-ii?... (^Criant.' d'Alâlyl Ehl d'Alaly!
Monsieur d'Alaly. — Voilà, j arrive. J'ai un mot
a dire à ma femme... (// s'engouffre derrière un paravent. On entend des protestations...)
Derrière le paravent, Paulette, en costume grec très fantaisiste, essaye vainement de faire tenir son péplum qui '.end à dégringoler.
Monsieur d'Alaly. — Gomment, vous répétez en costume ?
Paulette, agacée. — Naturellement.
Monsieur d'Alaly. — Où sont ces dames ?
Paulette. — Dans la serre ; elles ne iont que de la sixième scène... Du reste, vous arrivez là sans dire gare, si elles eussent été à s'habiller?. .
Monsieur d'Alaly. — Ce costume est d'un nu...
Paulette. — Je ne peux pas jouer la belle Hélène en amazone, n'est-ce pas?
Monsieur d'Alaly, — Vous pouviez ne pas la jouer du tout...
Paulette, crispée. — Allons 1 bien ! Voilà que ça va recommencer !... et le plus joli, c'est que c'est vous qui avez choisi la pièce...
Monsieur d'Alaly. — Parce que je croyais que madame de Rebondy jouerait le rôle...
Paulette. — Dame I je désirais jouer Oreste, vous n'avez pas voulu...
Monsieur d'Alaly, les yeux au ciel. — Un rôle â maillot, qu'on a été obligé de confier au petit de Tendron, aucune de ces dames n'ayant osé l'ac-
cepter, et Dieu seul connaît leur toupet, pourtant f quand je dis Dieu seul...
Paulette. — Vous savez que tous cts messieurs s'habillent là, à côté?...
Mor;siEUR d'Alaly. — Je parle bas...
Paulette. — II m'est impossible de fixer ce péplum, il retombe...
Gaillac, s' impatientant. — Allons, y est-on enfin ?
Monsieur d'Alaly. — Voilà 1... J'attache quelque chose qui ne lient pas...
Gaillac. — A quoi ?
Monsieur d'Alaly. — Au costume de... la bellt Hélène...
Gaillac. — Une femme de chambre fera cela mieux que vous, mon ami, et on vous attend pour commencer.
M. d'Alaly sort par le coin du rideau et se glisse péniblement dans le trou du souffleur; à peine estil parvenu à s'y introduire, qu'on entend la voix de Gaillac qui crie :
— Dès que le rideau sera levé, j'irai vous aider. . .
M. d'Alaly est très vexé. L'ouverture commence. L'orchestre est composé d'un piano, de deux violons, d'une flûte et d'une contrebasse. Dans la salle, les quatre ou, cinq invités qui ne jouent pas^ viennent juger l'effet de la répétition générale.
Le rideau se lève sur M. de Rechampy en Cal^ chas et de M. de Rèche en Philocome. Aussitôt après que Gaillac a vu leur entrée, il s'avance vers le paravent de Paulette.
— Eh bien ! tient-il enfin, ce péplum ?
Paulette. — Euh ! Euh ! Comme ci comme ça... J'ai peur qu'il file au moindre mouvement...
Gaillac, la regardant avec admiration. — Tant mieux I ( // tripote le péplum avec émotion.)
PfkVLETTK, satisfaite de l'effet qu elle produit. — Comment me trouvez-vous ?
Gaillac. — Adorable ! A nous rendre fous! Vous y comptez bien ?
Paulette, très gracieuse. — Moi ? Je croyais que vous l'étiez déjà...
Gaillac, sentimental. — Hélas !
Paulette, de plus en plus aimable. — Pourquoi « Hélas» ?
Gaillac. — Parce que, quand on n'a rien à attendre, rien à espérer, on est très malheureux...
Paulette, même jeu. — Alors, on n'a rien à espérer ?
Gaillac, stupéfait. =^ Mais... (On entend appeler Gaillac.)
Paulette, riant. — Il y a quelque chose qui
accroche là-bas...; on a besoin de vous... {Gaillac sort.)
Pdulette, seule devant une glace, ramenant bien bas sur les yeux et sur le nez ses mèches du front, drues comme une crinière de poney.
— Voyons s'il y en aura un qui trouvera moyen de me faire une cour amusante?... Je leur laisserai toute latitude... La belle Hélène peut tole'rer bien des privautés que Paulette doit refuser... Dieu I que je voudrais m'amuserl... Vibrer une fois pour tout de bon...
MoNTESPAN, en Paris, passant sa tête au coin du paravent. — A vous, Madame,... à vous 1 Vous allez manquer votre entrée..
Paulette. — Sapristi! {Elle bondit et s'élance en scène.)
Gaillac. — Permettez-moi, en ma qualité de métreur en scène, de vous répéter qu'il ne faut pas brusquer les entrées...
Paulette. — Vous m'avez dit l'autre jour qu'il ne fallait pas les traîner...
Gaillac. — Ni traîner, ni brusquer, il y a un juste milieu...
Paulette, soupirant. — C'est ça qui est embêtant, le juste milieu ! ! 1
Suit la scène avec Calchas ; entrée du petit de Tendron en Oreste; de madame de Dourgard en Parthœnis et de madame de Rebondy en Lœna.
Paulette, dans la coulisse. — Tiens I il esî drôle le peiit de Tendron 1 Ce costume lui va très bien...
MoNTESPAN, arrivant avec un ruban et sa hou^ lette. — Voulez-vous me faire mon nœud ? Il faut un nœud à la houlette I J'ai déjà essayé trois ou quatre fois, je ne réussis pas et je froisse le ruban.
Paulette. — Donnez. [Elle arrange le ruban, Montespan la regarde.)
MoNTESPAN. — Aujourd'hui, vous savez que nous répétons... sérieusement.
Paulette. — Je répète toujours sérieusement, moi...
Montespan. — Je veux dire au second acte... au moment de l'entrée de Ménélas...
Paulette. — Eh bien?
Montespan. — Eh bien, aujourd'hui, il faut absolument essayer le baiser...
Paulette. — Certainement.
Montespan, ravi. — L'essayer jusqu'à ce qu'il marche tout à fait bien...
Paulette, railleuse. — Je vois que vous n'êtes pas sûr de savoir vous y prendre ?...
Montespan, vexé. — Que si 1 Voulez-vous un premier essai ? (// embrasse brusquement Paulette; on entend un grand tapage.)
Paulette, riant. — Tenez, c'est vous qui avez
manqué votre entrée... [Elle disparaît derrière son paravent et se regarde dans la glace.)
— Il m'a embrassée d'une force !... il faut croire que ça ne lui a pas été désagréable, car il est ému... {Elle écoute.) \\ est même très impressionné... il ne sait plus un mot de son rôle, qu'ordinairement il débite avec un aplomb fantastique, et sa voix tremble... Je suis sûre que ce qu'il ressent es^ agréable...
— Tiens I qu'est-ce que cette tache que j'ai là?... sur la joue, au coin de la bouche... ? Ah I c'est le blanc et le rouge qui sont enlevés... Où me serai-je frottée...? Eh parbleu! c'est le baiser de Montespan !... (Elle réfléchit.) Oh f oh ! M Je ne me maquillerai jamais...
on
L'acte s'achève assez bien; des Açores est un Agamemn^.. magistral. M. d'Oronge joue Ménélas ponctuellement; du Helder et Saint-Cynnatus représentent les deux Àjax sans faire oublier Hamburger; le prince de Calabre, par exemple, est un Achille très réussi...
M. d'Alaly quitte précipitamment le trou du souffleur et court aux coulisses. Paulette n'y est pas.
Monsieur d'Alaly. à du Helder. — Où est ma femme'
2o8 AUTOUR DU MARIAGE
Du Helder. — Eh ! je n'en sais rien 1 Tu ne m'as pas chargé de la garder... mais tu peux être sûr, si tu veux me confier ce soin, que je ne la lâcherai pas
d'un cran...
Monsieur d'Alaly hausse les épaules et continue ses recherches; il finit par trouver Paulette sur une terrasse isolée. - Vous allez vous refroidir ?...
Paulette. — On étouffe là-bas 1 Eh bien, êtesvous satisfait de moi ?...
Monsieur d'Alaly. — Tu es charmante 1
Paulette. — Je le sais bien...; mais je parle ac
mon jeu?...
Monsieur d'Alaly. - Charmant aussi, ton jeu.
(// Vembrasse).
Paulette, reculant vivement. — Prenez donc
garde 1...
Monsieur d'Alaly. — A quoi, mon amour ? il n'y a pas un chat et on n'y voit goutte...
Paulette. — Oui, mais je suis maquillée aujourd'hui, et ça marque...
Monsieur d'Alaly. — Tu as eu tort de mettre ces saletés-là sur ta jolie peau,... tu vas l'abîmer...
Paulette. — Pas pour une ou deux fois... je paraîtrais affreuse si je ne faisais pas comme les autres... Tout le monde en a... Le petit de Tendron est gentil tout plein en Oreste ?
Monsieur dWlaly. - Gentil l Je le trouve répugnant, moi ; on ne sait pas si c'est un homme ou
RÉPÉTITION 2Qr)
une femme! A propos, cet animal de Gaillac a une façon de vous prendre, de vous tripoter, sous prétexte qu'il est metteur en scène ?...
Paulette. - C'est pour me placer... Je crois qu'on vous cherche, mon ami ?...
^^JLLAcde la porte de r orangerie. — D'Alalyl.., d'AIaly !... Où diable est-ij fourré ?...
Monsieur d'Alaly. — Me voici...
Gaillac. - Voulez-vous venir pour arrêter définitivement la coupure, vous savez?... (Gaillac et M. d-Alaly rentrent, Paillette reste un instant seule, puis le prince de Calabre vient la retrouver.)
Paulette. - Qui est là ?... [Cherchant à se rendre compte malgré V obscurité.) Ah 1 c'est vous, bouillant Achille ?
Le prince de Calabre, touchant les mains et le bras nu de Paulette. - C'est moi... [il luiprend le bras et le serre.)
Paulette. — Eh bien, eh bien ?...
Le prince de Calabre. - Soyez bonne... Laissezmoi vous dire que je vous adore?...
Paulette. — Oh ! non... pas ça...
Le prince de Calabre, suppliant. — Pourquoi ?
Paulette. — Ça m'ennuie...
Le prince de Calabre, vexé. - Vous n'aimeriez cependant pas mieux que je vous )e prouve?
21Q AUTOUR Du MARIAGE
Paulette, tranquillement. — Oh 1 je ne pense
pas...
Le prince de Galabre. — Quelle femme êtes-vous
donc ?
Paulette, moqueuse. — Une excellente femme... Le prince de Galabre. — Vous vous moquez de
moi...
Paulette. — Mais non.
Le prince de Galabre, Rapprochant. — Est-ce que vous ne pensez pas qu'il peut être doux d'aimer?... ou au moins de se laisser aimer,..? Je vous aime passionnément, moi, Madame; pour satisfaire un de vos caprices je donnerais sans hésiter nia vie...
Paulette. — Tant que ça ?
Le prince de Galabre, déconcerté. — Ah ! vous voyez bien que vous n'avez pas de cœur...
Paulette. — Est-ce bien le cœur qui est nécessaire là-dedans?
Le prince de Galabre. — Vous êtes effroyablement coquette... si encore vous étiez capable d'oûéir à un bon mouvement...
Paulette. — Par exemple, de tomber dans vos oras?... Ge doit être ce que vous appelez un bon mouvement?...
Le prince de Galabre. — Gela vaudrait mieux que de vous jouer ainsi impitoyablement d'un homme qui vous aime...
Paulette. — C'est à vous d'être entraînant, persuasif, pas banal, ah ! surtout pas banal...
Le prince de Calabre. — Et je pourrais espérer que... Oh ! tenez, je vous adore!...
Paulette, riant. — Encore I et juste au moment où je lui dis : « pas banal! » (Elle se dirige vers l'orangerie.)
Le PRINCE de Calabre, voulant la retenir. — Restez... Je vous en prie... Écoutez moi ?
Paulette. — Ah ! non ! Ça suffit !
Sur la scène. On répète le second acte. Gaillac a repris sa place près du portant. M. d'Alaly est rentré dans son trou, où il est en extase devant Paulette qui chante l'Invocation à Vénus.
Paulette, chantant :
Nous naissons toutes soucieuses, De garder l'honneur de l'époux, Mais des circonstances fâcheuses Nous font mal tourner malgré nous...
Gaillac, de sa place. — Pardon, Madame, si je vouï. interromps, mais il me semble qu'il faudrait dire cette phrase avec plus d'abandon et plus de conviction tout à la fois; qu'on sente bien que, quoi que vous fassiez, la chose est écrite, que rata-
lement un jour ou l'autre elle arrivera; vous compTcnez?...
Paulette. — Parfaitement.
Monsieur d'Alaly. — Mais je croîs qu'il est inu' tile d'appuyer autant là-dessus.,, le passage est déjà assez scabreux sans y mettre la pédale...
Gaillac, narquois. — Vous êtes dans votre rôle, d'Alaly, non pas de souffleur, car je vous ferai observer que vous sortez de vos attributions, mais de mari... Madanje d'Alaly est priée de faire tous ses efforts pour ressentir momentanément ce qu'elle exprime; en un mot d' « entrer dans la peau du bonhomme; » mais soyez tranquille, on en sort très facilement.
Paulette reprend son couplet qu'elle dit avec la conviction demandée, et l'acte suit son cours. Le prince de Galabre est dans un état violent. Pendant la scène du jeu d'oie, il ne quitte pas Paulette des yeux et manque toutes ses répliques... Arrive le grand duo entre Paris et Hélène. M. d'Alaly donne de fréquents signes d'impatience.
MONTESPAN J'ai vu des épaules divines Que cachait mal un flot de cheveux blonds...
PAVLKTTEj enlevant une grande écharpe de blonde et déroulant ses cheveux.
l>uisque ce n'est qu'un rêve.., allons!
{^Tonnerre d' app laudissemeiils.)
Paulctte, étonnée, s'arrête la bouche enir'ou' verte.
MoNTESPAN, bas. — Continuez... ce son: vos épaules qui font leur effet...
Reprise du duo.
MONTESPAN Aussi me permit-elle Deux ou trois baisers un peu longs...