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DANS LA CHAMBRE DE PAULETTE

Paulette et monsieur d'Alaly s'iiabillant.

M. d'Alaly marronne parce qu'on a bouleversé ses affaires en déménageant sa chambre.

Paulette, passant son ama\one. — Mais ne grognez donc pas ainsi I...

Monsieur d'Alaly. — Ça vous est facile à dire; si vos robes étaient dans le désordre où sont mes vêtements, vous vous plaindriez plus que moi.. . (// cherche dans un panier rempli de vêtements.)

Paulette. — Comme si ça peut se comparer î Qu'est-ce qui vous manque?

Monsieur d'Alaly. — Ma culotte, rien que ça

Paulette. — Tenez! la voilà qui vous crève les yeux,.., là, dans le grand panier, sous l'habit rouge...

Monsieur d'Alaly. — Mais non...; ça, c'est nia culotte mastic, je ne peux pas mettre une culotta mastic avec une jaquette gros bleu, n'est-ce pas ?

Paulette, indifférente. — Pourquoi pas?

Monsieur d'Alaly, agacé. — Parce que je serais ridicule... Non, c'est ma culotte pain brûlé que ')% cherche... Celle à côtes... ^

Paulette, énervée. — Eh bien, cherchez-la!

Monsieur d'Alaly. — Je vais appeler Louis, il la trouvera peut-être...

Paulette. — C'est cela 1 appelez Louis pendant que je suis en chemise... C'est encore une idée I

Monsieur d'Alaly. — C'est vrai; je te demande pardon... (// s'agenouille et cherche dans une autre corbeille.) Ah I voilà mon habit ! il est dans un joliétatl... Je vais l'étendre sur un fauteuil pour le déchiffonner un peu I... Sais-tu si les officiers dînent?

Paulette, nerveuse. — Non I Ils ne dînent pas et ils découchent I

Monsieur d'Alaly, surpris. — Ils découchent? que signifie?...

Paulette. — Cela signifie qu'ils vont faire la fête à X... ! et voilai

Monsieur d'Alaly. — A X...? Ça, je les en défie bien, par exemple?

Paulette. — Je vous dis que si 1 Ils ont fait venir une bande de cocottes de Paris ! je le sais bien! c'est des Açores qui me l'a dit, ainsi...

Monsieur d'Alaly. — Comment I des Açores s'est permis?...

27b AUTOUR DU MARIAGE

^ Paulette. — C'est moi qui le lui ai demandé. J'étais si étonnée de voir qu'ils ne voulaient pas danscrce soir...

Monsieur d'Alaly. — Cependant , ma chérie, c'est bien naturel! quand on a passé la journée à cheval et qu'on est levé depuis quatre heures du matin, on a envie de se reposer...

Paulette.— Mais c'est pas pour se reposer qu'ils

vont à X... I

Monsieur d'Alaly.— Ils sont peut-être désireux de se distraire un peu...

Paulette, fâchée. — Alors, je ne les distrais pas suffisamment, moi ?

Monsieur d'Alaly. — Mais...

Paulette, rageuse. — Et vous les approuvez de nous planter là ?

Monsieur d'Alaly. — Mon Dieu... je les approuve... sans les approuver... je...

Paulette, outrée, les yeux brillants. — C'est dégoûtant 1... Mais ça ne se passera pas ainsi I

Monsieur d'Alaly. — Voyons, mon petit chat, mets-toi à leur place... Si tu étais depuis quelque temps privée...

Paulette. — Voilà qui me serait égall... je sais bien que moi,... c'est parce que c'est toujours la iiième chose...

Monsieur d'Alaly. — Tu dis, mon amour?

Paulette.— Ne me tutoyez donc pas ainsi; vous

verrez que ça tinira par vous échapper quand il y

aura du monde!...

Monsieur d'Alaly. -•- Pas de danger I Paulette. — D'abord, si ça vous arrive, je mt

sépare!... Allons vite, les officiers sont à cheval, on

nous attend!,.. (Elle sort.)

Monsieur d'Alaly. — Me voilà, me voilà... (//

s'élance dans V escalier en achevant de sliabiller.)

Départ général pour la manœuvre.

On sort de la cour à cheval.

Paulettk est près du général de Belpovgnb.

Les officiers suivent en peloton.

Monsieur d'Alalv, monsieur d'Hautretan et les invités vien.

nent derrière.

Madame de Dourgard et madame d'Hautretan accompagnent

en voiture,

Paulette, très aimable, an général de Belpoygne. — Vous avez un cob superbe, général.

Le généhal de Belpoygne, enchanté. — N'est-ce pas ? 11 est surtout très bien mis.

Paulette. — Oh! mais tous les chevaux sont bien mis avec vous; vous montez tellement bien que...

Le général de Belpoygne, radieux. — Trop bonne mille fois 1

l8o AUTOUR DU MARIAGE

Le colonel La Baderne se rapproche et vient s'aligner près de Paulette.

Paulettf. — A quelle heure commence la petite guerre ?

Le général de Belpoygne. — A une heure, soidisant, mais jamais nous n'arriverons à une heure...

Paulette. — Mais si, mais si... Nous n'avons qu'à marcher vite...

Le général de Belpoygne, qui n'aime pas à trotter après avoir mangé. — Ohl mon Dieul un quart d'heure de plus ou de moins, ça ne fait pas grand'chose à l'affaire... d'autant plus que la brigade Génycour sera certainement en retard; elle est toujours en retard, la brigade Génycour...

Paulette, pour dire quelque chose. — Vraiment, la brigade Génycour est si en retard que ça?...

Le général de Belpovgne. — Comment, chère Madame, vous consentez à vous intéresser à ces choses abstraites?...

Paulette, qui veut à tout prix faire la conquête du général. — Comment donc, mais c'est-à-dire que je suis folle de ces choses-là !

Le général de Belpoygne, au colonel La Baderne. — Colonel, vous veillerez à ce que le détachement de la première brigade soit au moment de l'attaque... {Ils se rapprochent l'un de Vautre ei continuent à parler des mouvements.)

ORA.NDES MANŒUVRES 281

De Nivo, qui rejoignait pour demander les ordres, s'arrête à quelques pas en les voyant conférer.

Paulette, à part. — M. de Nivo, celui qui fait si bien les choses!... C'est vrai, sa maîtresse est très jolie!... Je me souviens à présent, on me l'a montrée un jour avec lui aux Variétés... C'est Alice Sally!... Une grande brune, au regard fatal, au profil grec!... Tout le contraire de moil... Ah! ah!.,. {Elle pousse son cheval près de celui de de Nivo.)

De Nivo, ravi, s'incrustant dans le talus pour laisser plus de place à Paulette. — Quel heure u«x hasard.î*

Paulette, moqueuse. — Pourquoi, le hasard ?

De Nivo. — Mais... Parce que... Je n'ose espérer...

Paulette. — Alors vous pensez que mon cheval m'a emmenée ?

De Nivo, déconcerté. — Mais...

Paulette. — C'est cela, il m'a emballée... au pas...

De Nivo. —

Un régiment passe à fond de train en soulevant un nuage de poussière et en ébranlant fortement le sol.

Paulette, sautant en l'air. — Miséricorde,

Qu'est-ce que c'est que ça.>

2iÎ2 AUTOUR DU MARIAGE

De N[vo. — C'est l'ennemi... (// retid la main à son cheval.)

Paulette. — Oîi allez-vous?

De Nivo. — Près du général ; c'est moi qui remplis les fonctions d'officier d'ordonnance...

Paulette. — Eh bien?

De Nivo. -~^ Eh bien, il faut que je sois tout le temps à coté du général pour transmettre les inditations de mouvements et porter les ordres...

Paulette. — Les ordres de qui ?

De Nivo. — Mais... du général...

Paulette. — Allons donc! Vous voulez rire?

De Nivo, interloqué. — Cependant...

Paulette. — Vous voulez me faire croire, à moi, que le général de Belpoygne est capable de combiner un mouvement ou n'importe quelle autre chose? Mais vous oubliez que je le connais...

De Nivo. — Il va m'appeler, vous allez voir?...

Paulette. — Alors, allez ! Adieu 1

De Nivo. — Au revoir, si vous le permettez...

Paulette, indifférente. — Ah! Je croyais quî vous ne rentriez pas ce soir aux Épines ?...

De Nivo, bafouillant. — C'est-à-dire... Je dévala en effet... Il est possible que... {A part.) J'ai presque envie de rester, elle est drôle, cette petite Paulette ! [Haut.) J'ai donné rendez-vous à X..., à un de mes amis... Mais cette personne peut allerdre, et...

Paulette, gouailleuse. — Croyez-vous ? Il me semble que... cette personne a des yeux qui n'aiment pas à attendre, et qu'il pourrait vous en cuire si vous la faisiez poser?

De Nivo, déconcerté. — Mais, Madame, je...

Paulette. — Ne rougissez donc pas... Il n'y a vraiment pas de quoi... Il est au contraire flatteur d'inspirer une passion assez vive pour décider... au déplacement...

De Nivo, vexé. — Madame, je ne sais quel sot racontar on vous a fait, mais je vous jure...

Paulette. — Ne jurez donc pas ! C'est une détestable habitude..

Dr Nivo. — Voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder la première valse que vous danserez ce soir ?

Paulette. — Nous verrons cela I Allez, allez, le général de Belpoygne a besoin de vous.

De Nivo. — Mais accordez-moi...

Paulette. — Rien du tout à présent... Ce soi-, nous verrons... si vous êtes là. (Elle part of galop.)

De N;vo, rêveur. — Coquette en diable 1 Ma foi, le reste. Alice m'attendra et j'aurai une scène, mais ^a en vaut la peinai... On ne sait pas ce qui peut arriver I...

Paulette se dirigeant vers de Kummel qui, à

Vextrémité du plateau^ est occupé à mettre une. longue-vue au point. — Qu'est-ce que vous faites là? {Elle se campe devant lui.)

De Kummel. qui ne voit plus rien. — J'observe les mouvements de l'ennemi...

Paulette. — Ah 1 Est-ce amusant d'observer les mouvements de l'ennemi?

De Kummel. — Mon Dieu, ce n'est pas précisément amusant, surtout quand on se livre à cet exercice pendant trois semaines sans désemparer... Mais il faut bien le faire tout de même.

Paulette. — Pourquoi ?

De Kummel. — Pour rendre compte au général de l'attaque, de la défense, enfin des mouvements exécutés au loin dans la plaine... 11 faut lui détailler tout cela. [Il fait de vains efforts pour ne pas trouver Paulette au bout de la lorgnette.)

Paulette. — Il y comprend quelque chose, le général?

De Kummel. — Ça, ça ne me regarde plus... D'ailleurs, c'est sans importance, parce qu'il y a l'arbitre qui rectifie ce que son jugement pourrait avoir de malsain...

Paulette. — Je ne vous gêne pas, à cette place ?

De Kummel. — Vous ne me gênez pas..., certainement..., mais vous me troublez un peu.

Paulette. — Je vais me retirer. {Sautant à terre.) Ou plutôt non, je vais regarder avec vous.

Dé Kummel. — Que voulez-vous regarder ?

Pallette. — Eh bien, dans le trou.

De Kum.\:el, se reculant. — Je vais...

Paulette. — Mais non, restez donci Je regarde un instant, seulement comme ça...

Elle se pose près de lui et cherche a voir aussi Jins la lorgnette; sa joue frôle presque l'oreille de de Kummel, qui se retire brusquement.

Paulette, surprise. — Je vous gêne?

De Kummel. — Vous me troublez...

Paulette. — Comment, encore?

De Kummel. — Ahl bien plusl {A part.) C'est une torpille, cette femme-là I

Paulette. — Ce régiment qui va passer est-il l'ennemi, ou pas l'ennemi ?

De Kummel, cherchant à se rendre compte du mouvement. — Si c'est...? ma foi, je ne sais pas..., je ne sais plus..., je suis complètement perdu.

Paulette. — Oh I ne vous agitez pas, je ne tiens nullement à le savoir...

De Kummel. — Non, mais le général ? Il y tient, luil et il ne le saura pas sans moi, bien stir!... (// remet son œil à la lorgnette.) Je ne vois plus rien . Tout me danse... (.4 part.) Il me semble que je sens encore le chatouillement de ses cheveux ; c'esi moi qui vais rester ce soir! (// regarde Paulette.)

Paulette. — Si. vous regardez en l'air, vous vous retrouverez difficilement...

De Kummel, emballé. — C'est pas en l'air, c'est vous que je regarde... Vous feriez en vérité perdre toute tenue à un saint...

Paulette. — Tenez, voilà le mouvement qui se produit...

De Kummel, de plus en plus emballé. -- Eii ! je me fiche bien du mouvement 1 [Tournant le dos à la lorgnette.) Je voudrais, entendez-vous, qu'il me fût permis de passer ma vie à vous regarder.

Paulette. — Votre vie, mais pas votre soirée ?

De Kummel. — Pas ma soirée? Ah! vous allez bien voir ! Je veux être pendu si je vous quitte un seul instant jusqu'à demain matin.

Paulette, riant. — Peste 1 comme vous y allez !

De Rupin, arrivant ventre à terre. — Va donc, le général te demande ! Il est furieux, tu n'avertis de rien, et il vient d'y avoir une surprise qui n'était pas prévue...

De Kummel, distrait, continuant à regarder Paulette. — Si elle eût été prévue, ce n'eût pas été une surprise.

De Rupin. — Es-tu fou? Je te dis é^ue le général veut te parler et tu restes planté là comme une borne? [De Kummel monte à cheval sans enthousiasme.) Ah 1 le colonel La Baderne aussi a quelque chose à te dire...

De Kummel s'éloigne lentement en lançant à

Paulette un regard dans lequel il met toute son âme.

Paulette, à de Rupin. — Qu'est-ce qu'il veut, le colonel ? Je l'aperçois qui agite ses bras...

De Rupin. — II est navré I II y a six chevaux déferrés, et ils sont tous les six de son régiment.

Paulette, distraite. — Ah ! vraiment ?

De Rupin. — Quelles manœuvres ratées! Pas d'orJre, pas d'organisation, pas de tenue... Un mauvais esprit anime la troupe.

Paulette, à part. — Dieul qu'il est embêtant, celui-là 1 il peut bien filer à X... tant qu'il voudra!...

De Rupin, à part.— Jamais je n'ai rencontré une remme qui me produise un effet pareil! Elle n'est cependant pas très aimable, eh bien! malgré cela, elle me captive! j ai envie de lâcher la fête de ce soir.

Un officier, grand, beau garçon, montant très bien à cheval, passe portant un ordre, puis revient se postera l'angle du champ où il reste seul.

Paulette, le regardant. — Qu'est-ce donc que ce beau grand dragon là-bas?

De Kvpi:^, faisant semblant de ne pas voir. — Où donc ?

Paulette. — Là... là... à droite!

De Rupin, méprisant. — Ça? c'est le lieutenant Bouju.

Paulette. — Il est superbe, le lieutenant Bouju! Pauvre garçon I il doit s'ennuyer là tout seuil... Je v^ais lui parler, moi?...

De Rupin, vexé de se voir quitté pour Bouju.— fe vous préviens que c'est un officier so"*i du rang..

Paulette. — Eh bien ! On sort toujours ae quelque part, n'est-ce pas? que ce soit de T École polytechnique ou du rang, ça m'est bien égal! Je n'ai pas de préjugés, moi! {Elle se dirige vers le lieutenant Bouju. — A part.) Il est magnifique, ce monsieur 1 C'est pas un officier, c'est une cariatide 11!

Le lieutenant Bouju , la regardant venir. — Voilà une femme! Il Certes, la maîtresse du capitaine de Nivo est belle, mais quelle différence 1 et dans le lot de là-bas, il n'y en a pas une qui semble passable quand on a vu celle-ci... Maiiieureusement, ce n'est pas pour nos becs! Ça ne se doute même pas que nous existons... C'est toujours entourée d'un tas de propres à rien qui savent s'habiller et disposer avec art leurs quatre cheveux...

Paulette, l'abordant gentiment. — Est-ce que votre service vous retient ici. Monsieur?

Le lieutenant Bouju, paralysé par l'émotion et profondément intimidé de voir que Paulette daigK3 lui adresser la parole. — Non, Mademoi...

GRANDES MANŒUVRAS

C'esl-à-dire... si... si, Madame..., je suis posté ici... C'est moi qui rapporte au général les...

Paulette. — Vous aussi ? Tout le monde lui rapporte, lui transmet, lui explique,... il n'est donc bon à rien par lui-même, ce bonhomme-là ?

Le lieutenant Bouju, riant. — Oh! il serait bien surpris s'il vous entendait, Madame...

Paulette. — Tiens ! vous êtes moins empaillé que les autres, vous ! Les autres n'osent pas rire du général... Ils ont peur qu'on s'en aperçoive...

Le LIEUTENANT Bouju. — Et cependant, si ilj étaient pinces, on serait bien plus indulgent pour eux que pour moi...

Paulette. — Pourquoi ça?

Le lieutenant Bouju. — Mais parce qu'ils sont..., M. de Nivo surtout est un officier supérieur.

Paulette, étonnée. — Déjà ? Je croyais qu'il était capitaine...

Le lieutenant Bouju. — Je voulais dire remarquable...

Paulette. — Je ne trouve pas ça, moi ?

Le lieutenant Bouju. — C'est étonnant, tout le monde le dit...

Le jeune d'Ignar, à fond de train derrière un régiment qui charge. Il s'arrête près de Paulette. — Madame, le général me dépêche vers vous pour vous demander si vous voulez assister près de lui

IÇw AUTOUR DU MARIAGE

aux derniers mouvements... Il attend votre arrivée pour les faire exécuter.

Paulette. — Il veut me donner le pied I {Elle mit le jeune d'Ignar. — Bouju reste à la regarder sans faire un mouvement. )

La fin de la manœuvre est houleuse : de Kummel, qui devait suivre les mouvements et se rendre compte, n'a rien dit; de Nivo est resté à bavarder au lieu d'aller prendre les ordres du général, et de Rupin, qu'on a envoyé chercher de Kummel, n'est pas revenu; la brigade Génycourt, qui devait être battue, est victorieuse, grâce aux distractions causées par Paulette, et le général de Belpoygne est furieux de ce revirement qu'il ne s'explique pas. Quant au général de Génycourt , il nage dans la joie.

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