LES CONSEILS D'UNE MÈRE
Une heure du matin.
Une chambre à coucher tendue de damas d'un bleu un peu criard. Le lit, à rideaux d'étoffe semblable à la tenture, est placé dans un coin. Pendule de marbre blanc surmontée d'un bronze finement doré, représentant Paul et Virginie sous leur feuille. Coupes de Sèvres nouveau. Meubles de palissandre. Sièges tendus en damas bleu.
Gravures encadrées, représentant Richelieu et Ma^arin, Judith et Holopherne, les Enfants d'Edouard et la Source, de M. Ingres.
Madame d'Hautretan.
Paulette.
Madame d'Hautretan. — Tu n'es pas fatiguée, chère enfant ?
Pauleite, ôtant ses gants. — Non, maman, pas du tout!... Il n'est qu'une heure; tu sais que nous •nous couchons presque toujours plus tard que ça?...
Madame d'Hautretan. — Oui, mais l'émotion, .le...
LES CONSEILS d'uNE MÈRB
Paulette. — L'émotion l l'émotion de quoi, dis, maman?... Ah! parce que c'est mon contrat qu'on signait!... Ah bien I c'est ça qui m'est égal, par oxemplel...
M/ DAME d'Hautretan. — C'cst Cependant une chose si grave... si...
Paulette. — Allons donc! Je ne trouve pas ça grave, moi!... D'abord, un contrat, ça n'engage à rien du tout... excepté dans les opéras-comiques... ainsi, tiens : dans le Chalet... {Elle /redonne.)
Madame d'Hautretan. — Que tu es peu sérieuse" Je te dis, moi, au'un contrat est un acte qui encage...
Paulette. — A rien... Si demain il me plaît de dire « non « à la mairie, il en est encore temps...
Madame d'Hautretan, effarée. — Mais...
Paulette. — Oh! je n'en ai nulle envie, je t'assure... tu peux être parfaitement tranquille...
Madame d'Hautretan, respirant. — Alors, tu aimes ton fiancé?
Paulette. — Je l'aime... je l'aime... Comme tu y vasi... Je l'aime si on veut... il ne me déplaît pas, du moins... {Elle commence à défaire sa robe. ,
Madame d'Hautretan. — Mais cela ne suffit pas...
Paulette, étonnée. — Il me semble, au contraire, que c'est déjà bien gentil...
Madame d'Hautretan, très grave. — Tu as tort.
iB AUTOUR DU MARIAGE
Paulette, de plaisanter ainsi des choses saintes; demain, tu vas accomplir l'acte le plus important de ta vie... Tu devrais te recueillir, réfléchir longuement aux devoirs nouveaux qui...
Paulette. — Écoute, maman, la journée de demain sera assez ennuyeuse; il est inutile que je commence à m'embêter dès ce soir.
Madame d'Hautretan, douloureusement. — Oh ! « embêter », quel mot, Pauletie, et dans une circonstance pareille, encore l
Paulette, câline. — Pardon, maman, je ne le ferai plus. C'est que si tu savais combien je suis agacée des mines, des têtes qu'on me fait, des félicitations, des airs de compassion de quelques-uns... Ah I je ne sais ce que je donnerais pour être à aprèsdemain... ou seulement à demain soir...
Madame d'Hautretan, effarouchée. — Oh I à demain soir?
Paulette. — Eh 1 certainement, à demain soirl... je serai en route pour... n'importe où, et quand il n'y aura plus que mon mari pour m'ennuyer... je m'en charge...
Madame d'Hautretan. — Oh ï Paulette, enlevant son corset et restant en chemise. — Oui, je m'en charge. Je veux le dresser tout de suite... (Mouvement de la mère.) Oh! vous verrez quel mari modèle je vous ramènerai... Madame d'Hautretan. — Ton « mari » } Gom-
LES CÛiNSElLS D UNE MERE I9
prends- tu bien, Paulette, tout ce que renferme ce mui >
Paulette. — Dis-moi donc tout de suite que tu as à me faire un petit discours... Je sais que c'es' l'usage... Tiens, je vais me chauffer pendant ce temps-là.
Mada-'ie d'Hautretan, ahurie. — Comme cela, en chemise?
Paulette. — Est-ce qu'on se chauffe mal en chenise?... Tu s-is, je t'écoute.
Madame d'Hautretan, résignée. — Je te demandais, ma chère enfant, si tu comprenais bien tout ce que renferme ce mot « mari ».
Paulette. — Ah ! tu as retrouvé ta petite phrase?... Je réponds : Je comprends ce que renferme le mot « mari », à condition, toutefois, qu'on ne lui fasse pas contenir trop de choses...
Madame d'Hautretan. — Un mari est un ami...
Paulette. — Que ça ?
Madame d'Hautretan, déconcertée. — Un.... amoureux, si tu le désires...
Paulette. — Je te dirai même que j'y tiens.
Madame d'Hautretan, ressaisissant avec peine le fil. — C'est... donc un ami... [Avec effort.) un amoureux, un soutien ; mais c'est aussi un maître...
Paulette, incrédule. — Oh ! çal
Madame d'Hautretan. — Oui, mon enfant, uî> maître qu'il faut rr.énager...
20 AUTOUR DU a; ARI AGE
Pauletie, vivement. — Il est malade?
Madame d'Hautretan. — Malade? Non, pourquoi ?
Paulette. — Rien, rien, je croyais, continue...
Madame d'Hautretan, — C'est qu'en vérité, lu me .. i
Paulette. — Je t'interromps; va, va, je vais être bien sage...
Madame d'Hautretan. — Il faudra que, dès demain, tu lui obéisses... en « tout ». (Apptiyant.) Tu m'entends? en « tout ».
Paulette. — Oui, maman.
Madame d'Hautretan. — Comprends-tu bien ce que signifie ce mot « tout »}
Paulette, impatientée. — Mais oui, maman; ah çà, quand on parle mariage, tous les mots ont donc une signification... abstraite?
Madame d'Hautretan. — Non... pas précisément... et pourtant... Joseph va peut-être te demander demain des choses qui... des choses...
Paulette — Moi aussi, je lui en demanderai une, de chose! Et dès demain, encore!... Et il faudra bien qu'il me l'accorde!...
Madame d'Hautretan, inquiète. — Quoi, quoi donc?
Paulette. — De changer de nom, parbleu! Est-ce qu'un homme doit s'appeler Joseph?... Fi donc, c'est honteux !...
LES CONSEILS d'UNE M f: R E 21
Madame d'Hautretan, saisie. — Mais... attends un peu, pour lui demander cela... Je t'en supplie... Attends au moins... à... après-demain... Et puis, quel prétexte lui donneras-tu pour expliquer cette fantaisie?...
Paulette, impétueusement. — Un prétexte! Ah 1 mais j'espère bien que je n'aurai rien à lui expliquer, qu'il comprendra tout seuil... sans ça...
Madame d'Hautretan. — Sans cela?...
Paulette. — Oh I je dirais joliment non, demain matin, si je croyais qu'il faillit lui expliquer des choses pareilles !...
Mada.me d'Hautretan, épouvantée. — Il comprendra...
Paulette. — Alors, poursuivons.
Madame d'Hautretan. — Poursuivons quoi.''
Paulette. — Eh bien I oui; tu étais en train de me prévenir que mon mari me demanderait « des choses » , et tu ne m'avais pas encore dit lesquelles...
Madame d'Hautretan, cherchant ses mots. — Des choses... toutes naturelles... toutes simples... mon enfant... mais qui t'éionneront... te surpren»dront peut-être...
Paulette, tranquillement. — Oh! je ne pense
pas.
Madame d'Hautretan, interloquée. — Ma. 5... d'abord... vous habiterez la même chambre...
22 AUTOUR DU MARIAGH
Pallitie. — Naturellement.
Madame d'Hauïketan. — Peut-être le même lit...
Paulette. — Comment, « peut-être » ? Il me semble qu'on ne peut guère s'en dispenser, au moins en commençant... et même, à ce propos, je suis bien aise que ce... commencement n'ait pas lieu ici...
Madame d'Hautretan. — Et pourquoi?...
Paulette. — Parce que, quand vous avez commandé mon trousseau, ma tante et toi, vous avez fait faire de si drôles d'oreillers!... tu sais, les grands en dentelle, avec des nœuds jaunes aux quatre coins?...
Madame d'Hautretan, protestant. — « Vieil or... »
Paulette. — Vieil or, tant que tu voudras; ça n'en est pas moins jaune, et si j'avais aperçu pour la première fois la tête de... Joseph... entre les nœuds jaunes de tes oreillers de gala... (Elle rit.) cela m'eût laissé un mauvais souvenir... Je suis toute de première impression, tu sais... C'est égal, c'est tout de même une drôle d'idée que vous avez eue, avec vos oreillers à nœuds or vierge...
Madame d'Hautretan. — Vieil or...
Paulette, riant. — Cà ne fait rien... Et miintenant, maman, qu'as tu à m'apprendre encore?...
Madame d'Hautretan, évidemment au supjpUce.