‹ Autour du mariageChapitre 3 sur 33 · LES CONSEILS DUNE MERE · texte numérisé non relu

LES CONSEILS DUNE MERE

— Ce qui me reste à te dire est la partie... la plus délicate de notre entretien... Ton mari... aura sur toi tous les droits... il pourra te demander... n'importe quoi... {Cherchant un biais.) As-tu envie d'avoir des enfants, Paulette?

Paulette. — Pas tout de suite; certainement, \e serais désolée de ne pas en avoir du tout, jamais.,, mais je serais très ennuyée si à présent... Vois-tu, maman, je te dirai franchement que je me marie surtout pour m'amuser.

Madame d'Hautretan, anéantie. — Oh !

Paulette. — Eh! mon Dieu, oui; la maison n'est pas gaie, et la vie entre papa et toi est plus saine que drôle... Vous êtes excellents, toi et papa, et je vous adore; mais enfin, vous vous intéressé à bien des souvenirs un peu... lointains pour moi... Papa pleure presque en racontant le départ de Louis-Philippe; toi, tu lui parles aussi de choses de ce temps-là... Nous n'allons que dans un monde où tous les hommes ont l'air d'avoir avalé leur •canne, et où les femmes me regardent de travers quand i'ai le malheur de rire, ce qui m'arrive rarement, pourtant... Alors j'ai aspiré à vivre autrement... oh! mais là, aspiré à pleins poumons,.. M. d'Alaly me trouvait gentille; je m'en suis aperçue, je i'ai... encouragé... et voilà.

Madame d'Hautretan. — Pourquoi ne nous di-

sais-tu pas que tu trouvais la vie triste?... Nous aurions changé...

Paulette. — Gela aurait bouleversé inutilement toute voire existence... Et puis, c'était de l'enfantillage de ma part, mais ici tout m^ennuie; ainsi, tiens, Paul et Virginie... de la pendule, eh bien! ils me crispent... J'ai essayé de les faire fondre dans la cheminée; oui, de les fondre : j'aurais dit que c'était un accident... je n'ai pas pu y arriver; c'est d'un solide!... Et Judith et Holopherne donc, et la Source!. .. Oh! la Source!...

Madame d'Hautretan. — C'est pourtant assez décolleté. ,.

Paulette. — Le nu de M. Ingres n'est pas même décolleté, maman...

Mada.m;: d'Hautretan. — Âhl

Paulette. — Non, et ce que c'est ennuyeux î c'est rien de le dire! Oh! je me réjouis d'avoir des tableaux gaisl... mais là, vrairnent gais!... et un lit duchesse! et une baignoire!... Mon rêve, la baignoire 1...

Madame d'Hautretan. — Mais tu pouvais avoir ton bain tous les jours et je...

Paulette. — Oui, je sais bien... Mais dans la salle de bains... Je vais avoir une baignoire dans mon cabinet de toilette, une belle baignoire!... Ce sera charmant...

Madame d'Hautretan, très affligée. — Si tu te

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ma.ies uniquement pour avoir une belle baignoire et des tableaux gais, tu n'es pas dans la disposition l'esprit où je voudrais te voir au moment d'accorr.plirl'acte le plus solennel de ta vie...

Paulette. — Mon Dieu, maman, je ne me marie certainement pas uniquement pour ce motif... Mais Je mentirais si je n'avouais pas que ces petites considérations sont pour quelque chose dans ma décision, pour beaucoup même...

Madame d'Hautretan. — Ei ce pauvre garçon qui t'adore?...

Paulette. — Mais je l'aimerai probablement beaucoup; je ne prémédite pas de ne pas l'aimer, maman...

Madame d'Hautretan, joignant les mains. — Quelle désinvolture en traitant un pareil sujet. Seigneur I Jamais, dans ma jeunesse, on n'aurait osé, la veille du mariage, agir avec cette légèreté...

Paulette. — La veille, c'est possible, mais le lendemain on en faisait bien d'autres... Je ne dis pas cela pour toi, chère maman, je sais que tu es une sainte; et puis, d'ailleurs, toi, tu es en extase en adoration perpétuelle devant papa...

Madame d'Hautretan. — Mais...

Paulette vivement. — Je ne te le reproche pas Je veux seulement que chez moi ce soit tout le contraire; ce sera "mon mari qui m'adorera, corn*

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prends-tu? C'est infiniment plus pratique à mon avis.

Madame d'Hautretan, un peu piquée. — Mais on ne se fait pas adorer... à volonté.

Paulette. — Que si I II s'agit seulement de ne pas laisser trop voir au mari qu'on l'aime... si on l'aime, et de bien lui démontrer qu'on plaît j tout le monde et qu'on a du succès.

Madame d'Hautretan, consternée. — Je suis bouleversée de ce que j'entends, Paulette...

Paulette. — Mais pourquoi? C'est vrai, va, ce que je te dis... La seule façon de se faire aimer d'un seul, c'est de plaire à tous...

Madame d'Hautretan. — A tous !!!...

Paulette. — Sans doute, ainsi, tiens, toi, maman... tu as été très belle, oh! mais très, très belle... et des bras, et dts épaules... une ligne! On voit tout ça dans ton portrait, quoiqu'il soit de M. Ingres... Eh bien, tu as eu moins de succès que ton amie madame de Joyeusetey, qui était cependant bien moins belle que toi...

Madame d'Hautretan. — Mais qui t'a dit...?

Paulette. — Je sais que, tandis que tu passais grave et sévère au milieu de gens qui ne songeaient pas à admirer ta beauté véritable, madame de Joyeusetey jouait de sa frimousse chiffonnée, si adroitement, qu'elle se faisait adorer de son mari

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