‹ Autour du mariageChapitre 29 sur 33 · DANS LE FIACRE · texte numérisé non relu

DANS LE FIACRE

— Je viens de me taire traiter comme une cocotte! Décidément ça ne va pas tout seul, une séparation!... Ah ( si je pouvais seulement m entendre avec Antoine!... Certainement je l'aime bien, mais d'une affection tranquille, raisonnée, et lui, il veut m'accaparer... J'ai beau essayer, je ne peux pas me mettre à l'unisson... Je suis contente quand il n'est pas là... et pourtant, il est gentil.,. Cette journée passée sans le voir m'a paru courte... S'il voulait me laisser m'organiser tous les jours comme ça..., il n'y aurait pas besoin de séparation?...

LE SOIR, DANS LA CHAMBRE DE PAULETTE Paulette, monsieur d'Alaly.

Monsieur d'Alaly. — Que tu es jolie, ce soir, ma Paulette. (// Vembrasse.)

Pauletti:;, agacée, — Oui, oui ; c'est entendu...

MoN'siE"R d'Alaly. — Le temps ma paraît si long loin de toi... [Silence.) Promets-moi que tu ne sortiras plus ainsi pendant une journée entière ! dis ?

Paulette. — Oui, oui, oui... Etes-vous content? Je ne vous quitterai plus, plus du tout...

Monsieur d'Alaly, ^^avi. — Que lu es gentillel

Paulette, avec explosion. — Parce que, quand je vous quitte quelque temps, ec que je vous retrouve ensuite, j'ai trop de peine à me réhabituer à vous 1 ! !

Monsieur d'Alaly... „

Dans ia salle à manger; on va dej&uner. Paulette, mon SIEUR d'Alalv. Paulette se promène de long en largd. M. d'Alaly semble préoccupé.

Paulette. — Vous êtes sûr que votre mère sait que le déjeuner est servi ?

Monsieur d'Alaly. — Je l'ai avertie moi-même; elle va venir; elle terminait sa toilette. Sois gentille pour elle, n'est-ce pas, ma Paulette ? Nous avons absolument besoin de son autorisation pour l'emprunt nécessaire aux arrangements que tu Jésires; ne la mécontente pas. Je t'en prie ?... Tu sais que ma mère est austère, qu'elle m'a élevé très sévèrement... Je ne suis pas à mon aise avec elle...

Paulette, riant. — Je m'en aperçois; vous êtes verdâtre, rien qu'à l'idée de lui parler.

Monsieur d'Alaly. — Ne te moque pas de moi... C'est à cause de toi, pour te faire plaisir^ uniquement pou.- te faire plaisir, que je vais tenter cette démarche... Elle me coûte plus que je ne puis le dire... Mais, au moins, ne m'abandonne pas... Puis-je compter sur ton appui ?...

Paulette. — Sans doute... Mais, entre nous soit dit, je le crois faible, mon appui,... près de madame d'Alaly s'entend...

Monsieur d'Alaly. — Sois douce, soumise et respectueuse, et ma mère t'aimera... Ne la contredis jamais, m^me si tu es convaincue qu'elle a tort.... prends cela sur toi... Veux-tu, dis, ma Paulette ?

Paulette. — Oui... oui... Tenez, la voici I...

Monsieur d'Alaly, rapidement. — Et surtout ne me lâche pas au moment du danger ?

Entre madame d'Alaly.

Elle s'excuse de s'être fait attendre; on s'assoit et le déjeun ^ commence. Silence prolongé.

Monsieur d'Alaly. — Vous ne prenez pas un second œuf, maman }..,

Madame d^Alaly. — Je vous remercie... J'aime les œufs à la coque cuits en lait... Ceux-ci sont durs comme des balles I...

Monsieur d'Alaly, timidemerJ. — C'est qu'ils ont attendu quelques instants, et...

Madame d'Alaly. — Je sais... je sais que c'est ma faute... C'est moi qui vous ai fait attendre... (^4 Paillette qui la regarde.) Est-ce que j'ai quelque chose d'extraordinaire ?

Paulette. — Mais non, Madame.

Monsieur d'Alaly, inquiet. — Pourquoi cette question ?

Madame d'Alaly. — C'est que votre femme me regarde avec une attention qui ressemble à de l'étonnement, et je pensais...

Paulette. — Je vous écoutais, Madame, avec un peu d'étonnement, il est vrai. Je vous ai vue rarement avec Antoine, avant mon mariage, et je suis stupéfaite d'entendre le ton cérémonieux sur lequel vous lui parlez ?...

Madame d'Alaly. — Le ton cérémonieux?... Mais... je ne m'aperçois pas...

P.AULETTE. — Vous lui dites « vous » I [A ellemême.) Je m'explique, à présent, le plaisir qu'il éprouve à tutoyer quelqu'un... Pauvre diable 1

Madame d'Alaly, sentencieuse. — Les gens comme il faut ne se tutoient jamais. Rien n'est plus bourgeois... plus vulgaire même !

Paulette, regardant M. d'Alaly à la dérobée. - Hum !

Monsieur d'Alaly, voulant changer le tour de

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la conversation. — Vous ne voulez plus de pâté de lièvre, maman ?

Madame d'Alaly. — Non, merci.

Monsieur d'Alaly. — Mais vous ne mangez vraiment rien ; vous n'avez pas faim ?

Madame d'Alaly, lançant un regard de mépris à Paulette qui dévore. — Oh ! je n'ai jamais été une grosse mangeuse, moi !

Paulette surprend le coup d'oeil et relève le nez. M. d'Alaly, qui voit le mouvement, baisse précipitamment le sien dans son assiette. (Silence.)

Monsieur d'Alaly, pour rompre le silence qui devient embarrassant. — Je vous assure, maman, ^ue je vous ai vue manger davantage r

Paulette, à elle-même. -^ Quand il l'appelle maman, ça détonne !

Madame d'Alaly. — Puisque vous insistez autant sur mon manque d'appétit, je vous avouerai, mon cher enfant, que cette cuisine me... surprend un peu. Certainement, on ne fait pas chez moi une cuisine remarquable, mais elle est saine, abondante, simple...

Paulette, à elle-même. — Comme dans le? prospectus des pensions.

Madame d'Alaly, continuant. — Elle est surtout surveillée...

Pauleite lève brusquement la têie.

Monsieur d'Alaly, vivement. — Vous trouves

tout ceci trop épicé, sans doute? Paulette, voudrezvous donner des ordres à ce sujet ?...

Paulette, très gracieuse. — Avec grand plaisir. Je vous demande pardon, Madame. Si j'avais su que vous n'aimiez pas cette cuisine, j'aurais...

Madame d'Ajlaly, aigre-douce. — Si votre mari m'eût laissé achever, je lui aurais dit que les épices ne me déplaisent nullement. Ce sont les plats manques que Je n'aime pas beaucoup.... [A M. (TAlaly.) Le bifteck était cru...

Monsieur d'Alaly. — Habituellement nous le mangeons ainsi, alors...

Madame d'Alaly. — Les pommes de terre soufflées étaient molles, et, quanta ce pâté, il est absolument desséché 1...

Monsieur d'Alaly. — Je suis vraiment désolé...

Madame d'Alaly, de plus en plus agressive. — Ce n'est pas votre faute, à vous I Les domestiques qui ne se sentent pas surveillés font tout à la diable. La main et l'œil de la maîtresse de la maison sont indispensables. [Mielleusement.) Mais Paulette est trop jolie, trop adulée, trop uniquement occupée de ses succès, pour avoir le temps de songer à son intérieur. On ne peut donc s'étonner qu'il roi' négligé...

Pauletteconiinue à sourire aimablement. M. d'Alaly, stupéfait de cette douceur inaccoutumée, la

regarde avec un attendrissement mêlé d'appréhension.

Madame d'Alaly. — Il faut espérer qu'avec les années, l'expérience viendra...

PAULETTE,frè5/>o/ze. — Jusqu'à présent, Madame, nous avions suivi nos goûts sans nous demander s'ils étaient ce qu'il faut qu'ils soient... Mais si, à l'avenir, il doit en être autrement, Antoine m'avertira, et je me conformerai exactement à ses instructions.

Elle regarde M. d'Alaly qui fait un tortillon de sa serviette.

Le domestique active le service et s'en va. Madame d'Alaly. — A présent que nous sommes seuls, mon enfant...

Paulette, à elle-même. — Ce début promet. Madame d'Alaly, continuant. — Je vais vous dire le motif de mon voyage à Paris... J'ai reçu une lettre de M, Ducouroux...

Paulette, à elle-même. — Aïe ! le notaire I Madame d'Alaly. — Il m'annonce que vous lui demandez une somme énorme...

Monsieur d'Alaly, embarrassé. — Oh !... énorme n'est pas le mot...

Madame d'Alaly. — Il la trouve telle; il ne m'en a du reste pas fait connaître le chiffre... Paulette, à elle-même. — Je respire! Je ne la

connais pas non plus... iMais comme ça, à vu^ de nez, je présume que c'est un gros chiiTre..,

Madame d'Alaly. — Or, M. Ducouroux, qui est un homme consciencieux, n'a pas cru devoir vous donner satisfaction sans m'avertir du danger...

Monsieur d'Alaly, timidement. — M. Ducouroux vous a écrit pour plusieurs raisons, maman mais surtout parce que je ne puis me procurer l'argent nécessaire sans une autorisation de vous; il me faut une signature... Je désire vendre des biens sur lesquels votre douaire est hypothéqué comme garantie, et je ne puis y toucher sans votre assentiment.

Madame d'Alaly. — Je le refuse...

Paulette, à elle-même. — Naturellement.

Monsieur d'Alaly. — Mais réfléchissez; vous allez me mettre dans un très grand embarras... Je me verrai forcé d'emprunter à de gros intérêts, tandis qu'en vendant deux ou trois fermes, qui coûtent plus qu'elles ne rapportent, je serai...

Madame d'Alaly, se récriant. — Deux ou trois fermes ! 1 1 Ah ça 1 quelle somme vous faut-il donc et qu'en voulez-vous faire?

Monsieur d'Alaly, de plus en plus embarrassé. — Mon Dieu... Nous voulons... Nous désirons faire quelques... réparations... réparations absolument nécessaires.

Madame d'Alaly. — Au Val- Fleuri?

Monsieur d'Alaly. — Non... pas pour le moment...

Madame d'Alaly. — Ah ! et où donc?

Monsieur d'Alaly, avec effort. — Ici...

Madame dAlaly, avec stupeur. — Ici ! Thôtel a besoin de réparations } Que lui est-il donc arrivé ? Si j'ai bonne mémoire, il était en parfait état au moment de votre mariage.

Monsieur d'Alaly, bafouillant. — Ce ne sont pas à proprement parler... des réparations... ce sont plutôt des... des changements... quelques petits changements...

Madame d'Alaly. — Quelques petits changements qui nécessitent la vente de trois fermes 1 Allons I Je vois que votre femme a passé par là !...

Monsieur d'Alaly, voulant protester. — Mais je vous assure que c'est moi qui...

Paulette, interrojnpant. — Vous avez deviné, Madame; c'est moi en effet, qui... désire ces réparations...

Madame d'Alaly, s'animant à mesure qu'elle parle. — Eh bien, vous ne les aurez pas, ma belle amiel c'est moi qui vous le promets, à moins que votre mari n'emprunte ailleurs... et il est bien assez fou pour vous écouter, pour suivre vo? conseils !... Ah I le malheur est entré avec vous dans ma maison... Allez! Allez 1 soyez coq lette à votre aise, sans cœur et sans tenue, riez de tout,

salissez toutj traînez dans la boue ce qui doit être respecte'... mais au moins, je ne vous y aiderai pas 1

Monsieur d'Alaly, suppliant. — Ma mère... Paulette n'a rien fait qui puisse lui attirer de semblables reproches,?

Madame d'Alaly, méprisant. — Imbécile! mais, à Deauville, vous étiez la risée de tous!... et aux Epines, donc!... Et il ne s'aperçoit de rienl...

Paulette écoute sans broncher.

Monsieur d'Alaly, à part. — Comment! elle ne répond rien!... Qu'est-ce qu'elle médite, mon Dieu? le ne la reconnais plus!

Madame d'Alaly. — Je vous répète, mon fils, que vous n'aurez pas la signature que vous me demandez. N'insistez pas... Avec moi, vous savez que c'est peine perdue.

Monsieur d'Alaly. — Mais comment ferais-je pour...

Madame d'Alaly. — Peu m'importe... Vous emprunterez... vous attendrez ma mort... ou celle de M. et madame d'Hautietan... Je ne vois que ces djux héritages à l'horizon...

Paulette, étoiirdiment. — Eh bieni et la fortune

... {Elle s'arrête brusquement.)

Madame d'Alaly, les sourcils froncés. — De qui?

Paulette. — Rien... je croyais... Il me semblait qu'on avait parlé d'un héritage qu'Antoine devait...

Monsieur d'Alaly. — Ta l'as... {Se reprenant vivement.) Vous l'avez rêvé, ma Paulette...

Madamk d'Alaly. — Votre femme passe sa vie à rêver... et je doute fort que ce soit à vous?... Monsieur d'Alaly, balbutiant. — Mais... je... Paulette, à elle-même. — En a-t-il assez peur? Ahl mais, il est temps que j'entre en scène, moil C'est sa présence qui me gêne! s'il n'était pas là, ça irait tout seul I... J'ai idée que tout s'arrangerait en un clin d'œill... Mais devant lui, pas moyen de parler... ce serait vilain... et ça lui ferait de la peine... (A M. d'Alaly.) Antoine, il est une heure, n'oubliez pas votre rendez-vous?...

Monsieur d'Alaly. — Quel rend... [Il voit que Paillette lui fait un signe.) Ah! oui... Mon rendez-vous... parfaitement... mais... (// hésite à se lever.)

Paulette. — Puisque vous êtes d'accord, il me semble que rien ne vous retient plus... Nous irons au salon, si madame d'Alaly y consent... {Tous trois se lèvent.)

Monsieur d'Alaly, bas à Paulette, tandis qu ils suivent madaine d'Alaly.) Tu ne veux pas que je reste?...

Paulette, de même. — Non, au contraire. Monsieur d'Alaly, s' esquivant. — Au fond, j'ai ma mieux ca!... Son calme me fait frémir...

Madame d'Alaly s'installe au coin du J'en et examine Paulette à la dérobée. — A elle-même. — Je l'ai matée! Elle ne souffle mot.

Paulette vient s'asseoir à l'autre coin de la cheminée en face de sa belle-mère.

Madame d'Alaly, en bonne princesse. — Vous ne m'en voulez pas, ma chère enfant, de ce que je vous ai dit tout à l'heure?

Paulette. — A quel sujet, Madame?

Madame d'Alaly. — Mais... au sujit de la maison, de la cuisine...

Paulette, — Oh ! ça ne m'a pas frappée ! Antoine et moi, nous attachons peu d'importance à ces détails-làl... Nous ne sommes pas gourmands; si le bifteck est dur, nous avons de bonnes dents, et nos estomacs supportent à merveille le pâté desséché, voire même les pommes de terre mollasses!

Madame d'Alaly, aigre-douce. — En effet, vous devez posséder un solide estom.ac; vous avez un appétit hors ligne, pour notre monde, et de mon temps on ne...

Paulette, gouailleuse. — De votre temps. Madame, on vivait d'amour et d'eau pure; on trempait son doigt dans le calice des fleurs, on le suçait

et... (Elle examine la taille de sa belle-mère) on épaississait tout de même, à ce régime-là.

Madame d'Alaly, vexée. — J'ai, mon enfant, quelques observations à vous faire, quelques reproches même; vous vous doutez bien un peu à quel propos?

Paulette. — Pas le moins du monde, Madame.

Madame d'Alaly. — Appelez-moi ma mère, vous me ferez grand plaisir.

'Pwii.KTTK, froidement. — Permettez-moi, Madame, d'attendre encore pour vous donner ce nom...

Madame d'Alaly. — Attendre quoi ?

Paulette. — Mais, par exemple, que vous l'ayez n.érité.

Madame d'Alaly, interloquée. — Ah I... Je voulais vous dire que, si vous tenez à conquérir dans notre famille une place quelconque...

Paulette, à elle-même. — A avoir mon numéro dans les femmes de la galerie des portraits...

Madame d'Alaly. — Il faut changer totalement de ton, de langage et d'allures.

Paulette. — Mais, Madame, je ne tiens à rien conquérir du tout.

Madame d'Alaly, ironique. — Vraiment 1 Et peut-on vous demander la raison de ce... détachement.!'

Paulette, moqueuse. — J'suis pas ambitieuse I

Madame d'Alaly. — Vous avez d'étranges ma-

nières, des façons qui ne sont pas admises dans notre monde...

Paulette. — Lesquelles ?

Madame d'Alaly. — Mais quand ce ne serait que votre indépendance, le mépris absolu que vous professez pour les convenances... Enfin, vous devez bien savoir que vous ne ressemblez pas à tout le monde.

Paulette. — Oui, je le sais, et je trouve que c'est tant mieux!

Madame d'Alaly. — Vous avez tort.

Paulette. — Chacun apprécie cela selon ses moyens... Il y a des gens qui sont obligés de ressembler à tout le monde, parce qu'ils n'ont pas le choix... C'est triste pour ceux-là, mais ce n'est pas une raison pour imposer aux autres ce qu'ils sont forcés de subir... bien malgré eux.

Madame d'Alaly. — Votre langage aussi est déplorable. Vous parlez argot 1 De m.on temps, jamais une femme ne se fût permis de dire de seml^lables choses...

Paulette. — Eh parbleu 1 C'était pas le même genre! Vous disiez des choses... Louis Philippe, vous 1 Mais au fond, ça devait être à peu près pareil, allez \

Madame d'Alaly. — Ne comparons pas, je vous prie. Dans ce temps-là, une honnête femme eût rougi d'être prise pour une ftUe.

Paulette. — Sans doute; il est infiniment plus pratique d'avoir la conduite d'une fille et l'air d'une honnête femme!

Madame d'Alaly. — A Deauville, vous avez scandalisé tout le monde, vous avez & coqueté « — c'est bien ainsi que vous dites, n'est-ce pas, — avec M. de Montespan, qui est allé vous rejoindre aux Epines, et avec Gaillac lui-même...

Paixeite, moqueuse. — Pourquoi « lui-même » ? Est-ce que les droits des... aïeules, sur M. de Gailiac, existent encore aujouid'hui?

Madame d'Alaly, très ronge. — Que voulezvous dire ?

Paulette. — Q.ue je sais qu'une fort belle dan^.e a déniaisé Gaillac vers 1 85 3 ou 54... Elle était déjà à son déclin, mais très belle encore malgré cela, m'a-t-on dit.

Madame d'Alaly, semblant n'avoir pas entendu. — Nierez-vous avoir accueilli les assiduités de ces messieurs?

Paulette. — Pas du tout. J'ai accueilli les leurs et celles de tous les autres.

Madame d'Alaly. — Et vous l'avouez?

Paulette. — Pourquoi pas? C'est mon brève i d'infaillibilité I

Madame d'Alaly. — Vous allez changer de conduite, je vous en réponds 1

Paulette, — Votre fils y perdra, Madame...

D'ailleurs, je vous ferai observer que « lui seul » a le droit de me redresser, s'il le juge à propos.

Madame d'Alaly. — J'ai aussi ce droit; je suis sa mèrel

Paulette. — Hélas ! ! !

Madame d'Alaly. — Mon devoir est d'empêcher ce qui arriverait avec une femme de votre sorte... Je ne veux pas que mon fils so^t...

Paulette, négligemment. — Ohl tous les d'Alaly îe sont !

Madame d'Alaly, exaspérée, perdant malgré elle sa raideur. — Et c'est à moi que vous osez dire une chose pareille >

Paulette, gouailleuse. — Je vous l'apprends peut-être? Ah çà ! Madame, pour qui donc jouezvous cette comédie d'austérité? Ce n'est pas pour moi, j'imagine? Vous devez bien penser que je sais tout... Oui, tout... Je n'ai pas toujours dû épouser votre fils, moi, et lorsqu'on ne prévoyait cas aue vous seriez un jour ma belle- mère, on racontait librement devant moi toutes vos petites histoires...

Madame d'Alaly.^ voulant l'arrêter. — Mais...

Paulette. — Ah ! vous venez me reprocher un malheureux petit flirtage avec Montespan ? vous? chez qui on a arrêté le 2 décembre, à quatre heures du matin, le comte Durand à la place de M. d'Alaly qu'on s'attendait cV y trouver? C'est assez gentil

comme scandale, cela.. Ah 1 vous meparlezde Gaillac et de la cour tout innocente qu'il m'a faite... Vous oubliez que, lorsqu'il habitait rue Lepellctier. . . il y a vingt-cinq ans, mon oncle d'Hautretan avait souvent l'honneur devons rencontrer dans l'escalier, lorsque vous sortiez de Tappartement de Gâillac ! Et le duc Clapier, que vous rendiez absolument incapable de s'occuper des affaires de l'État ?... Et l'histoire du coupé de Lord X... qu'un employé d'octroi indiscret ouvrit un jour mal à propos?...

Madame d'Alaly, atterrée. — Mais...

Paulette. — Je n'ai pas fini, vous savez? Je sais encore beaucoup d'autres anecdotes...

Madame d'Alaly. — Je...

Paulette. — Que je sauterai, parce que ce serait trop long. J'arrive au point le plus important ; au baron Sinaï, qui, si l'on ajoute foi aux racontars, laissera son immense fortune à son... filleul ? C'est ça qui a manqué m'échapper tout à l'heure, et je l'aurais vivement regrette. Vous êtes la mère d'Antoine, Madame, ei je ne l'oublierai jamais... devant lui... à condition que vous ne prendrez pa; plaisir à me blesser comme vous le faites, et qut vous donnerez bien aimablement la signature d^ laquelle nous avons besoin...

Madame d'Alaly, — N'y comptez pas ; vos riaiciiles'fantaisies ruineraient mon fiis...

BELLE-MAMAN 3-;!l

Paulette. — Mais puisqu'il aura la fortune de son... parrain ?... il est inruinable !...

Madame d'Alalt. — Je ne m'abaisserai pas à discuter les calomnies auxquelles vous faites allusion. Dans tous les cas, quoi qu'on puisse dire ou croire, le temps que vous évoquez est bien loin ! Depuis de longues années mon fils et les bonnes œuvres occupent uniquement ma vie, et je...

Paulette, rageuse. — Parbleu ! Quand la poitrine tombe, la vertu se relève, a dit un savant... Et c'est la même femme qui, en 47, donnait des noms d'oiseaux aux pairs de France? Non! C'est à n'y pas croire!

Madame d'Alaly, anéantie. — Est-ce que vous avez parlé à mon fils de ces... racontars.!*

Paulette, indignée. — Oh ! Madame I Je n'emploie pas de ces moyens-là, moi! {Réfléchissant.) A moins qu'on ne m'y force... Mais j'espère que nous n'en viendrons pas là, et que vous vous exécuterez de bonne grâce? Il faut votre signature, donnez-la sans vous faire prier, et je serai muette...

Madame d'Alaly. — Je serais coupable...

Paulette. — Bah! une fois de plus ou de moins!... Vous ne comprenez pas mon insistance? C'est que nous n'avons pas du tout le même tempérament! Il vous fallait des places, des honneurs, des décorations, de grands personnages ; vous supportiez les pantoufles et le bonnet de coton, mais

accompagnés de grands cordons et de plaques, ! Moi, j'ai besoin de luxe, de fleurs, de belles étoffes, de statues, de tableaux, de jolies toilettes, de beaux chevaux, etc. Je veux tout cela. Pour vous procurer les jouissances qui vous plaisaient, vous avez piétiné carrément sur l'honneur de ce pauvre M. d'Alaly ; moi, je suis décidée à piétiner de même sur le vôtre, si j'y suis obligée pour atteindre mon but...

Madame d'Alaly, — Vous n'oseriez pas dire à Antoine...

Paulette, avec éclat. — Non? Eh bien, refusez un peu la signature tout à Pheure, et vous allez voir ça ?...

Madame d'Au^-ly. — C'est un procédé indigne... Paulette. — Vraiment! Ah! vous viendrez m'humilier — car je vous prie de remarquer que, tant qu'Antoine était présent, je me suis laissée humilier — vous m'accuserez impunément de vilenies, vous m'empêcherez d'organiser comme bon me semble ma maison et ma vie, et je ne me défendrai pas? Je ne me servirai pas des armes que la Providence m'a fournies? car je vois dans tout ça le doigt de la Providence, qui a permis que vous... cascadassiez il y a trente ans, et même depuis, pour faciliter!... {A pari.) Allons, je nr parle plus français... moi.

M d'Alaly passe sa tête à la porte du saloa.

BELLE-MAMAN JJI

ÎV

Monsieur d'Alaly. — La conférence est-elle terminée?

Paulette. — Mais oui... J'étais sîire que madame d'Alaly et moi nous nous entendrions à merveille...

Monsieur d'Alaly , étonné. — Vous vous entendez?...

Paulette. — Oui... Cette signature qui vous esl nécessaire pour terminer nos arrangements, et que votre mère vous refusait...

Monsieur d'Alaly. — Eh bien ?

Paulette. — A ma prière, elle vous l'accorde.

Monsieur d'Alaly, stupéfait. — Comment?

Madame d'Alaly. — C'est-à-dire...

Paulette. — Hum ! ! ! hum ! ! !

Madame d'Alaly, avec effort. — Je l'accorde en effet...

Monsieur d'Alaly. — Ah! que vous êtes bonne maman! Et toi, ma Paulette, tu es un an^je ! Vous êtes deux anges! Il

Un immense atelier dans le quartier Monceau. Aimes an* ciennes; étoffes orientales, Pompadour, Louis XIV, etc., drapées un peu partout; chevalets supportant des toiles ébauchées. Sous un dais de vieux brocart grenat et argent, un grand lit de repos très bas, recouvert d'une peau de panthère. Tapis épais; piles de coussins. Table à modèle en érable à coins de cuivre. Dans un angle de l'atelier, un gigantesque palmier qui monte jusqu'au plafond. A l'autre bout, escalier hollandais qui conduit aux appartements; faïences anciennes, cuivres, glaces de Venise, émaux, bronzes, marbres, etc., etc.

Monsieur Pierret, trente-deux ans. Grand, mince, élégant. Type fin et comme il faut. Tenue absolument correcte. Extrêmement beau garçon, mais sans fadeur.

M. Pierret est à travailler; on frappe, il va ouvrir. Paulette entre.

Pauletts. — M. Pierret?

PiERBtT. — C'est moi, Madame,

Il l'examine en connaisseur.

Paulette, surprise. — C'est ^'ous? tiens !

£Ile le regarde attentivement.

PiERRET, à part. — La jolie pe'.ite créature 1 Mais pourquoi diable me regarde-t-elle ainsi ? Est-ce que j'ai de la couleur au bout du nez?

Paulette poursuit son examen sans rien dire* silence de quelques instants.

PiERRET. — Puis-je savoir. Madame, ce qui me procure l'honneur?...

Paulette, distraite. — Quel honneur ? Ah poLirquoi je suis ici ? Voilà : je trouve, Monsieur que vous faites des choses gracieuses, fraîches, agréables à l'œil...

PiERRET, s inclinant. — Madame...

Paulette, regardant autour d'elle et pensant à autre chose. — Oh 1... je ne dis pas que vous ayez un grand talent...

PiERRET, à part. — Vlan ! (// s'incline de nouveau.)

Paulette. — Mais, dans le genre que j'aime vous faites infiniment mieux que les autres; voik êtes moderne, tout en sachant conserver la note vieillotie; j'aime ça, moi ! Et puis, vous faites bien les femmes... on voit que vous vous y connaissez que ça vous dit quelque chose...

PiERRET, à part. — Elle est drôle ! [Haut.) II esi

certain, Madame, que si vous désirez votre portrait! il sera, j'espère..,

Paulette. — Ah bien oui I il s'agit bien de mon portrait! Est-ce que j'ai une tête à portrait, moi? A.llons donc! Non; je veux deux grands panneaux pour un salon... J'ai apporté les mesures.

Elle tire un m.èire de sa poche.

PrERRET, — Des panneaux de quel genre Madame?

Paulette. — Comment, de quel genre?

PiERRET. — Oui; des fleurs, des animaux, des natures mortes...?

Paulette. — Mais non, mais non. Je veux, des femmes, dans de jolis costumes et dans de jolies poses, tout ça sur un fond gai, éveillant des idées riantes.. . Est-ce que vous croyez que ça m'amuserait d'avoir chez moi une citrouille dans une brouette, ou une douzaine d'huîtres et un citron? Pas du tout ! Meissonnier m'offrirait de me faire ça pour rien que je refuserais.

Elle recommence à le regarder,

PtERKET, à pari. — J'ai quelque chose, bien ûr... Si je pouvais m'approcher de la glace ?..^

Il cherche à appuyer vers la glace.

Paulette. — Qu'est-ce que vous avez?

PiERRET. — Mais... Madame, rien.

Paulette. — Que si! Vous avez l'air préoccupé?

Pxerret. — Mon Dieu, Madame, puisque vous

le voulez, je vous avouerai que je désire me regarder dans cette glace.. . afin de savoir si...

Pal'lette. — Si ?

/ PiERRET. — Si je n'ai pas quelque chose d'anormal qui... que...

Paulette, riant. — Parce que je vous regarde ?... Ah! il faut que je vo-js dise... C'est la première fois que je vois un peintre connu... et je ne m'attendais pas à vous trouver tel que vous êtes...

PiERRET, inquiet. — Ah !

Paulette. — Oui; je croyais qu'un peintre célèbre avait toujours de grands cheveux, un col rabattu, une cravate flouante, un bonnet turc et une pipe, alors... vous comprenez que, en vous voyant, j'ai été surprise...

PiERRET. — Désagréablement?

Pauleite, naïvement. — Mais du tout; au contraire...

PiERRET, un peu ironique. — Mille grâces...

Paulette, se mordant les lèvres. — J'ai dit une bêtise. [Haut.) Pouvez- vous. Monsieur, me faire très vite les deux tableaux que je désire ?...

PiERRET. — Je puis m'y mettre de suite, Mr.dame...

Pallette. — Et ce sera fini ?

P f-RRET, souriant. — Pour vous dire cela exactement, Madame; il faudrait savoir auparavant cj que vous désirez ?

Paulette, commençant à s'énerver. — Mais, je vous l'ai dit, de jolies femmes, fraîches et bien habillées, faisant de jolies choses,.,

PiERRET. — Ça dépend quoi?

Paulette. — Par exemple, une petite femme nue, grimpant à un rosier fabuleux...

PiERRET. — Vous disiez des femmes « bien habillées » ?

Paulette, agacée. — Eh bien, mon idée a tourné... Est-ce que vous ne peignez pas le nu ?

PiERRET. — Pardonnez-moi, Madame.

Paulette. — Alors qu'est-ce que ça vous fait ? C'est très joli, votre atelier; vous avez de belles étoffes... Ah I les beaux instruments! Cette harpel Et la guitare 1... Et le tympanon 1... Et la lyre...

Elle se promène dans l'atelier. Pierret la suit émerveillé.

PiERRET, à part. — Quel bijou 1 Est-elle gracieuse... et drôle !... Elle tourne là dedans comme un peiit écureuil en cage ..

. Paulette, arrêtée devant une îoile commencée. — Qu'est-ce que c'est que ça .

Pierret. — Madame, c'est Héro...

PaUletie, toisant le tableau. — Vous faites cela avec un modèle?

PiERRET. — Mais oui, Madame.

Paulette, sans enthousiasme . ■ - Superbe femme, sans doute?

PiERRET. — Vous ne trouvez pas ?

Paulette. — Si, si, seulement ce n'est pas la femme qu'il faut. Qu'est-ce que Héro ?

PiERRET. — Une prêtresse de Vénus, je crois...

Paulette. — Je le crois aussi... Eh bien, est-ce que cette grande fille brune, sèche, aux cils abaissés, aux lèvres minces, vous représente le type?... Allons donc! Jamais de la vie ça n'a été une prêtresse de Vénus, ça I ça leur ressemble comme je ressemble à Junon ou à Minerve...

PiERRET. — C'est que...

Paulette. — Une prêtresse de Vénus doit être rieuse, souple, malicieuse. Au physique, blonde, de grands yeux, des dents splendides, une bouche épaisse et un teint rose... Au lieu d'une brune fatale et bétel... Ah! mais... {Elle rit.)

PiERRET. — Mais...

Paulette. — Dites un peu qu'elle n'est pas bête, cette femme-là?

PiERRET. — Je ne sais...

Paulette. — Eh, dites donc la vérité !... Et puis, elle n les genoux trop gros... Les chevilles aussi...

PiERRET. — Oui, les attaches sont un peu lourdes... Mais, les modèles...

Pauletth. — Ah ! si les modèles sont moins bien faits que les femmes qui ne sont pas des modèles, ie ne dis plus rien ! Dans tous les cas, je vous demanderai de ne pas faire des genoux pareils à mes

^tQ AUTOUR DU MARIAGE

panneaux... Oh! et les cuisses!... C'est laid... Vraiment laid...

PiERRET, lin peu étonné. — Cette femme est un des meilleurs modèles d'ensemble... C'est très rare, un bon modèie...

Paulette, gouailleuse. — Ah bien ! moi qti croyais que les peintres étaient difficiles... Je me trompais joliment !... Vous ne ferez jamais rien de bien avec un paquet comme ça...

PiERRET, se récriant. — Un paquet ! Mais elle a des jambes admirables, Madame...

Paulette, dédaigneuse. — Je ne m'y connais pas, probablement. Je vous demanderai, néanmoins, Monsieur, de faire pour moi un autre genre de femme. Je les veux blondes, les yeux de la nuance qui vous plaira le plus, ça m'est égal. Il faut qu'elles aient la tête toute petite, le cou un peu fort et très rond... la gorge haute, la taille souple, les bras gros, le coude indiqué seulement par une fossette; les poignets fins, les doigts fuselés. Je veux de larges hanches, bien onduleuses; des cuisses rondes, des genoux tout petits et des mollets merveilleux; la cheville invisible, le...

PiERRËT, consterné. — Mais, Madame, il m'est impossible de rencontrer un modèle absolument tel que vous le souhaitez...

Paulktte. — Alors?... Vous n'avez donc jamais rien vu?...

PiERRET, souriant. — Si, Madame, mais je dois vous avouer que je n'ai pas vu de femmes faites comme celle que vous venez de décrire, et qu3 je crois même qu'il n'en existe pas,..

Paulette, indignée. — Par exemple ! l !

PiERRET. — Noa, Madame, je vous assure que...

Paulette. — Dites que vous n'en connaissez pas, ça je le crois, mais ne dites pas pour cela qu'il n'en existe pas... car enfin, je sais bien mo\... {Elle s arrête court.)

PiERRET, l'observant. — Tiens, tiens, tiens! {Haut.) Mon Dieu, Madame, je désire vivement vous satisfaire, mais je ne puis m'engager à faire ce que vous me demandez, à moins que... (// la regarde.)

Paulette. — A moins que ?

PiERRET. — A moins que vous ne consentiez à poser...

Paulette. — Moi?.>?

PiERRET, la dévorant des yeux. — Vous, oui, Madame; plus je vous regarde et plus je crois que vous représentez exactement le modèle que vous venez de me décrire.

Paulette, à part. — Il a de l'aplomb.

PiERRET. — On ne dépeint aussi nettement qu'une. .. silhouette qu'on a bien dans l'œil.

Paulette. — Q.ae m.oi, je pose... dans ce costume-là.

PiERRET. — Nous modifierons, si vous voulez, un peu le costume... Nous mettrons une petite draperie... ou un maillot, si vous le préférez?

Paulette. — Mais c'est impossible !...

PiERRKT. — Je vous ferais pourtant quelque chose de rudement joli, allez !...

Paulette, ébranlée. — Si on mettait un vrai costume, au moins?...

PiERRET. — Eh bien, nous en mettions un... seulement... nous sortirons un bras... nous découvrirons la poitrine... {Mouvement de Paulette.) d'un côté, rien que d'un côté... Nous fendrons la tunique sur la hanche...

Paulette, affriolée. — Cela peut être charmant, ça?

PiERRET, s'oubliant. — Fichtre oui!... {Reprenant le ton cérémonieux.) Quand commenceronsnous, Madame?

Paulette. — Comme vous y allez I Rien n'est encore décidé I II faut que je consulte mon mari... {A part.) C'est ça qui ne va pas aller tout seul !

PiERRET, à part. — Elle a un mari I Ça doit être îarce 1 {Haut.) Voulez- vous, je vous prie, Madame, me dire à qui j'ai l'honneur de parler?

Paulette. — Tiens ! j'ai oublié de... Suis-je bête 1 la marquise d'Alaly...

PiERRET, sursautant. — La marquise d'Alaly 1 1 1 Oh!... ohi... Vraiment? Ah! Madame... je suis

CHEZ LE PEINTKB j6l

très heureux, je... j ai tant eatendu parler de vousl

Paulette, à ^ar^ — Lui aussi!... Gomme l'avoca t ? Ah çà ! tous, alors ?

PiERREï. — Voulez-vous que nous commencions tout de kuite.

Paulette. ~ Comment, tout de suite?

PiERRET. "-=• Enfin... demain, si vous voulez?

Paulette. ■ — Mais le costume ?

Pierret. — Ne vous occupez pas du costume... Ayez seulement un maillot... Je draperai moimême les étoffes autour de vous I...

Paulette. — Alors, dem.ain, à quelle heure? {Elle se dirige vers la porte.)

Pierret. — Le plus tôt possible. Je vous attendrai avec impatience, {A part.) C'est bien vrai, ça?

Trois semaines plus tard, en voiture. — Pattlettë el MONSIEUR d'Alaly, sortant de chez M. Pierret.

Paulette, agressive. — Eh bien ? Vous etes- «rous amusé?

Monsieur d'Alaly, sévère. — Non.

Paulette. — Je vous avais averti. Enfin, ce sera une leçon qui vous empêchera de recommencer.

Monsieur d'Alaly, glacial. — Pardon ; no as ne

nous comprenons pas, je croisr — Je recommen' cerai, au contraire...

Paulette. — Ah ! non 1

Monsieur d'Alaly. — Ou vous ne retournerez pas chez M. Pierret.

Paulette, menaçante. — Vraiment?

Monsieur d'Alaly. — Tout ce qu'il y a de plus vraiment... Ainsi, décidez vous-même ce que vous voulez faire?

Paulette. — C'est tout décidé : Je retournerai chez Pierret, et j'y retournerai seule... Vous êtes vraiment grotesque.

Monsieur d'Alaly, nerveux. — Tant pisi J'aime mieux être grotesque que... (// s'arrête.)

Paulette. — Q.ue quoi ?... Allons, dites-ledonc?... {Haussant les épaules.) Etre jaloux d'un monsieur uniquement parce qu'il est joli garçon... est-ce assez béte? Est-ce assez se diminuer, prouver qu'on reconnaît son infériorité?...

Monsieur d'Alaly, très vexé. — Permettez, permettez, je ne reconnais rien du tout, et si je suis, comme vous le dites fort bien, jaloux de M. Pierret...

Paulette, méprisante. — Vous l'avouez?

Monsieur d'Alaly. — Parfaitement ; si je suii. jaloux de lui, dis-je, c'est tout simplement à cause de son attitude près de vous.,.

Paulette, étonnée de bonne foi. — Son attitude?... Qu'est-ce qu'elle a, son attitude ?...

Monsieur d'Alaly. — Je me comprends...

Paulette. — Ça ne me suffit pas ; veuillez préciser I...

Monsieur d'Alaly. — Croyez-vous donc que ]e ne le voie pas vous dévorer des yeux ?...

Paulette. — Dame 1 il lui serait difficile de me peindre sans me regarder...

Monsieur d'Alaly. — Eh ! il y a manière de s'y prendre!... Il ne vous regarde pas du tout comme on regarde un modèle...

Paulette. — Parbleu, c'est que je suis mieux tournée !

Monsieur d'Alaly. — Il vous fait de l'œil tout le te mps.

Paulette, dressant l'oreille. — Croyez- vous?

Monsieur d'Alaly, souriant amèrement. — Je le crois... c'est flagrant...

Paulette, à elle-même. — Est-ce possible?.. Comment diable ne m'en suis-je pas aperçue?... Au lait, pourquoi pas?... Pauvre garçon 1... Ça aura dû le déconcerter de voir que je ne m'apercevais de rien...

Monsieur d'Alaly. — Vous voyez bien... vous ne répondez pas?...

Paulette. — Je pense...

j64 AUTOUR DU MARIAGE

Monsieur d'Alaly. — Je suis curieux de savoir quoi ?

Paulette. — Que Pierrot est un homme de goût, et que je suis très flattée, très flattée, eixtendez-vous, d'apprendre que je lui plais?...

Monsieur d'Alaly. — D'apprendre est jolil...

Paulette. — Ah ! je vous assure que c'est exact...

Monsieur d'Alaly. — Ça crève les yeuxl... Il vous couve; il vous soigne, il vous fait goûter comme un bébé; vous aide à retrouver la pose en prolongeant les tâtonnements d'une façon absolument inconvenante...

Paulette, à part. — C'est vrail... Il me soigne bien 1 11 craint toujours que j'aie trop froid, ou trop chaud, ou faim, ou soif... il est gentil, très gentil... et moi qui ne remarquais rien...

Monsieur d^Alaly. — Êtes-vous convaincue?

Paulette, moqueuse. — Vous avez toujours raison...

Monsieur d'Alal . — Et comprenez-vous, à présent, pourquoi je me soucie peu de vous laisser retourner chez ce monsieur, sans moi... Je suis certain qu'il vous croit folle de lui...

Paulette, joyeuse. — Ah 1 tant mieux I... Moi qui craignais de lui avoir paru froide?...

Monsieur d'Alaly, consterné. — Comment, tant mieux? Ah çà! Perdez-vous la raison?

Paulette. — Du tout...

Monsieur d'Alaly. — Vous dites des choses... monstrueuses.

Paulette. — Monstrueuses? parce que je regrette de n'avoir pas accordé à Pierret l'attention... qu'il mérite...

Monsieur d'Alaly, crispé. — Si c'est là ce qui vous préoccupe, vous pouvez rassurer votre conscience troublée... Il se croit... distingué, c'est facile à voir... je ne jurerais point qu'il ne vous ait écrit... son serrement de main et ses regards expressifs semblent stirs de leur pouvoir, et je parierais que tout à l'heure, en vous quittant, il se disait : « Elle révéra de moi cette nuit, en admettant qu'elle ne vienne pas me rejoindre ce soir!... »

Paulette, gouailleuse. — Pas la moindre exagérat'on !...

Monsieur d'Alaly. — Eh non, sans doute I Vous ne connaissez pas ces gens-là ?

Paulette. — Pas assez..., mais je peux regagner le temps perdu .>

Monsieur d'Alaly, menaçant. — Songez-vous bien à ce que vous dites, Paulette?

Paulette. — Oh I que oui 1 Du reste, tout dépend de vous... Je n'ai jamais remarqué que Pierret s'oc cupàtde moi... vous me l'afïirmez, je vous crois, et si je vous disais que cette découverte m'est désa^ gréable, je mentirais...

Monsieur d'Alaly, suffoqué. — Oh ! I

Paulettf,, continuant paisiblement. — Il est très bien, Pierret ; il est gai, bon enfant, bien élevé, très correct même, et avec cela, rempli d'esprit...

Monsieur d'Alaly, se contenant. — La huitième merveille...

Paulette. — Non. Mais je n'en demande pas tant; quoi qu'il en soit, je ne suis pas disposée à accorder à ce petit flirtage plus d'attention qu'il ne faut...

Monsieur d'Alaly. — Merci.

Paulette. — Ne me remerciez pas encore, attendez la fin... Je répondrai ou ne répondrai pas aux œillades de Pierret, selon que vous serez ou ne serez pas désagréable...

Monsieur d'Alaly. — Vous appelez ça être désagréable!... Ne pas se prêtera... Vous avez des mots sublimes!

Paulette. — C'est possible! Il n'en est pas moins vrai que si vous me laissez paisiblement terminer mes séances sans venir nous gêner... car vous ne vous rendez pas compte à quel point vous êtes ridicule et encombrant, mon pauvre ami! il n'y aura rien de fait.

Monsieur d'Alaly, bojtdissant. — Hein?

Paulette. — Tandis que si, au contraire, vous persistez dans voire stupide idée de m'accompagner pour me surveiller... eh bien...

Monsieur d'Alaly, anxieux. — Eh bien?

Paulette. — Alors, nous verrons!

Monsieur d'Alaly, furieux, mais rageant à blanc. — Vous n'irez plus une seule fois sans moi à l'atelier de M. Pierret. Ceci est mon dernier mot!

Paulette, le regardant. — Tout à l'heure, je vous dirai mon dernier mot, à moi 1

Le coupé tourne sous la voûte; chacun rentre dans son ap

partement, jusqu'au moment du dîner.

Paulette paraît en toilette du soir.

Monsieur d'Alaly, surpris. — Nous sortons ce soir? Où allons-nous?

Paulette. — Nulle part.

Monsieur d'Alaly, gracieux, voulant lui faire oublier ses cjrincheries du retour. — Comment, c'est sans intention, cette toilette triomphante, ma Paulette ? Voyons, pour qui ?

Paulette. — Pas pour vous,..

Monsieur d'Alaly, toujours aimable, et cherchant à plaisanter. — Tu n'es pas gentille. Ce qui me console, c'est que Pierret ne te verra pas ainsi...

Paulette. — Peut-être!...

Monsieur dWlaly. — Plaît-il?... Que signifie?...

Paulette, négligemment.. — Rien... Le dîner est servi, vous savez?...

}68 AUTOUR nu MARIAGE

Pas une parole n'est échangée pendant tout le temps du dîner.

Monsieur d'Alaly, à part. — J'ai eu tort... positivement j'ai eu tort... 11 ne faut pas la heurter ainsi... Oui, mais comment la prendre?... J'ai '.ssayé de la douceur... de la persuasion... j'ai essayé ie tout... Rien n'a réussi !...

Paulette, à part. — J'ai oublié mon éventail chez Pierret... J'ai envie d'aller le chercher?... S'il m'attendait vraiment? Si mon mari ne se trompait pas?... C'est lui qui m'indique ces choses-là; qui me les fait voir ! C'est raide 1 1 ! Imbécile, va ! Il me pousse par les épaules, avec ses jalousies de sauvage 111... Je me souviens à présent que l'autre me regardait drôlement. Moi, je croyais que c'était son regard naturel, parce qu'il a des grands cils frisés, très bizarres... Il est bien! Il est mieux qu'Antoine I Et puis il a des enthousiasmes, des élans que j'aime beaucoup... Ah! Ma foi tant pis!... Il est certain que je vais chez lui par bravade... seulement par bravade... et cependant... Advienne que pourra! J'irai.

Vprès le dîner.

Paulette s'assoit un instant au coin de la cheminée ; puis se lève en entendant la voiture tourner dans la cour.

Monsieur d'Alaly, impétueusement.-^ Où allezvous?

Paulette. — Je sors...

Monsieur d'Alaly. — Seule?

Paulette. — Seule.

Monsieur d'Alaly. — Et vous allez?

Paulettit. — Chez madame de Nymbe...

Monsieur d'Alaly, — A cette heure-ci? Vous ms permettrez d'en douter?

Paulette. — Doutez si vous voulez.

Monsieur d'Alaly, s animant. — Je veux savoir où vous allez?

Paulette, très calme. — Je vous l'ai dit.

Monsieur d'Alaly, se levant. — Nous allons bien voir?

Paulette. — Prétendez-vous m'em pécher de sortir?...

Monsieur d'Alaly, réfléchissant. — Non. {A luimême.) Je préfère la suivre, au moins je saurai â quoi m'en tenir...

Paulette, le devinant. — Je vous préviens que si vous me suivez, vous vous en repentirez... Je n'ai, en ce moment, aucune idée de mal faire... Épiez-moi, poussez -moi à bout, et alors, vous verrez !

Monsieur d'Alaly. — C'est très joli, ces appels à la confiance, mais je n'ai plus vingt-cinq ans, et...

Paulette. — Oh I mon ami, ne repétez donc pas toujours cela, ça se voit de reste, allez 1

Elle sort du salon.

Une demi-lieure après, Paulette rentrant en coupé.

— Quelle douche! Dire que mon mari m'avait persuadé que ce peintre était amoureux de moi, et qu'il m'attendait!... Non, c'est un comble!... Et le plus fort, c'est qu'il le croit!.. . Je suis convaincue qu'il le croit I... J'arrive chez ce monsieur. — M. Pierret? est-il chez lui? — Oui, madame. J'hésite... Le concierge reprend... — Il est chez lui, mais ils sont bien sûr couchés... — Mais il est à peine dix heures.!* — C'est égal, quand madame rentra avec lui, ils se couchent toujours à ces heures-là !.. J'ai été fixée!... Ce pauvre Antoine est là! Je vois son ombre qui se promène sur les rideaux de sa chambre... 11 n'a pas suivi!... Je n'ai pas été longtemps!... Il se rendra bien compte que je n'ai pas.., Pauvre garçon! il est bien embêtant, mais je suii sûre qu'il n'attend que moij celui-là I et avec impatience encore i

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