LES CONSEILS D UNE MERE
et de tant d'autres, qu'on la surnommait « le Traité d'éducation des princes ».
Madame d'Hautretan, — Ma chère enfant, Je suis peinée de t'entendra parler ainsi ; ce langage est absolument déplacé dans la bouche d'une jeune fille, et...
Paulette. — Mais, maman, je me marie demain.
Madame d'Hautretan. — Raison de plus. Je suis mécontente de toi, Paulette, je suis irritée., »
Paulette, caressante. — Voyons, maman, tu ne voudrais pas me flanquer un abatage la veille de mon mariage?
Madame d'Hautretan, douloureusement. — « Flanquer un abatage 1 » Mais où a-t-elle appris ces locutions étranges ?
Paulette. — Dis-moi plutôt ce que tu voulais me dire... car je t'ai interrompue, je t'en demande pardon...
Madame d'Hautretan. — En vérité... je ne sais plus...
Paulette. — Je sais, moi ; tu me demandais si je serais bien aise d'avoir des enfants. J'ai répondu: « Pas tout de suite, je me marie surtout pour m'amuser. » C'est celte phrase qui a amené la petite digression.
Madame d'Hautretan, cherchant à rassembler ses idées. — Je te demandais... si tu serais con-
tente d'avoir des enfants... parce que c'est le bat... naturel... du mariage...
Paulette. — Alors il y a terriblement de geni. qui le ratent, ce but I... Pardon , maman, je ne dirai plus rien...
Madame d'Hautretan. — Il faut... pour remplir... consciencieusement ce but... te soumettre à tout ce que voudra ton mari... quelque pénibif* que cela puisse te paraître... Que dis-tu >
Paulette, qui a envie de rire, et regarde le bout de ses pieds roses, qu'elle présente à la flamme. — Rien, maman, je t'ai promis que je n'interromprais plus...
Madame d'Hautretan. — Je ne sais vraiment où j'en suis... ce costume... cette îenuel... Enfin!... que disais-je.^..
Paulette. — Tu disais que « je devrais me soumettre, quelque pénible que cela pût me paraître ».
Madame d'Hautretan. — J'espère, mon enfant, que cela ne te sera pas... pénible... Dieu, qui veut que son peuple soit nombreux. . et qui veut aussi le bonheur de ses créatures... n'a pas permis que., que l'acte... destiné à... donner la vie... fût douloureux à accomplir... Ce que tu éprouveras sera plutôt... de l'éionnement que... autre chose... Entin, mon entant, il laut que tu saches que demain... lorsque tu auras été mariée civilement, puis à l'église... le dernier mot de . de ce grand sacrement...
LES CONSEILS d'une MÈRE 2g
ne sera pas encore dit... ce dernier mot... {Elle s'éponge le front.) Tu seras loin de nous déjà... lorsque ton mari te le dira. Joseph, j'en suis sûre, ne...
Paulette. — Ohl maman, je t'en prie, ne l'appelle pas Joseph... a propos de ces choses-là... surtout f...
Madame d'Hautketan. — Ton mari te prendra dans ses bras... et... [Sa voix s'étrangle.)
Paulette, éclatant de rire. — Ne va pas plus loin, maman... je sais tout ça aussi bien que toi, va...
Madame d^Hautretan, atterrée. — Comment! aussi bien que moi ?
Paulette. — C'est une manière de parler, mais j'en sais suffisamment pour t"éviier cette explication solennelle et difficile. N'esi-ce pas, piuvre maman, que c'était bien, bien difficile?... tu i*'en serais jamais sortie...
Madame d'Hautretan, conJcJne. — Mais comment se fait-il que....^
Paulette, l'embrassant. — Que veux-tu, m^" man? nous devinons aujourd'hui ce qu'il fallait vous apprendre autrefois c'est le progrès I
CHEZ LE TAILLEUR
Faubourg Saint-Honoré, enfilade de salons sobres et comme il faut, tendus en vieilles tapisseries. Grandes glaces. Portières épaisses. Vitraux de couleur. Il est deux heures. Nombreux allants et venants, clientes assises attendani patiemmer»t leur tour. Grands fauteuils et divans couverts de robes, manteaux, etc., etc.
Monsieur d'Hautretan entre avec sa fille Paulette.
Paulette, inspectant rapidement le salon d'un coup d'œil. — Ah bien, papa, tu peux dire à maman de ne pas se presser, va -, je n'essayerai pas de sitôt; il a quelqu'un et toutes les personnes qui sont là doivent passer avant moi.
Monsieur d'Hautretan. — Ah I c'est ennuyeux I
Paulette. — Pourquoi? je ne m'ennuie pas ici. C'est drôle... on voit quelquefois défiler de bonnes têtes.
Monsieur d'Hautretan. — Mais, je ne sais si je dois te laisser ainsi., seule...
CHEZ LE TAILLEUR Jl
— Mais, papa, j'attends bien souvent comme ça ^ à moins de ne pas déjeuner et de venir se planter en faction avant midi, c'est toujours ainsi
Monsieur d'Hautretak, avisant un salon dont la porte est ouverte. — Mais cette petite pièce, dans laquelle est une grande psyché, n'est-elle pas destinée à essayer?
— Oui, papa.
— Il me semble qu'en ce cas, tu peux essayer sans attendre que...
Paulette, haussant les épaules. — Tu n'y comprends rien... J'essaye là-bas!
— Ne t'impatiente pas... Je ne connais que la maison Félix, moi... et encore, je la connais... par ses notes seulement... je ne peux pas savoir où tu essayes...
— Je te dis que tu ne connais que ça...
— Je t'assure, mon bébé, que jamais je n'en ai entendu parler...
— Ah bien, ça prouve que tu n'écoutes guère ce que nous disons à la maison.
— J'écoute, j'écoute religieusement, mais j'oublie... Enfin, dois-je te laisser ici, oui ou non?
— Tu dois me laisser et prévenir maman qu'elle peut n'arriver que duns deux heures.
— Dans deux heures! Alors, reviens avec moi ta mère te ramènera.
— C'est bien trouvé, pour que je laisse passer mon tour.
— Ali! je n'y pensais pas. Comment! tu crois que ces trois personnes mettront deux heures à essayer.
— Ahl et plus! La duchesse, d'abord, ce n'est pas un essayage, c'est un travail de compression. Ces dames se mettent à quatre pour obliger à entrer dans le corsage tout ce qui voudrait en sortir... tu penses si c'est long. Les deux autres sont des enrichies de fraîche date. Très longues dans leurs conférences, les nouvelles enrichies. Elles espèrent que, non seulement Félix leur fera de jolies toilettes, m lis encore qu'il leur apprendra à les porter 1...
— Allons, je m'en vais , puisque tu le veux... D'ailleurs, il est l'heure de mon Cercle...
Paulette, avec empressement. — Certainement... elle est même passée, l'heure! Va, ne fais pas attendre... ton Cercle.
M. d'Hautretan sort.
Paulette, se promenant dans le salon en regarant les modèles et tripotant les étoffes. — C'est nouveau, cette moire rose-thé à fleurs brochées... cela irait à mon teint. Il est joli, mon teint... A mon avis, c'est ce que j'ai de mieux; papa le tiouve aussi. Pauvre papa! était-il pressé de s'en aller, coût en faisant semblant de vouloir rester! Je le connais, son... Cercle.. Je l'ai aperçu l'autre jour
CHEZ LE TAILLEUR ? J
avec lui... Il est blond et il a les yeux noirs. Je crois qu'il joue au Gymnas>; .. Je ne sais pas si maman est... fixée là-dessus, mais, ians tous les cas, je suis sûre que ça doit lui être bien égal. Elle est plutôt indifférente, maman I Moi, je serais très vexée si mon mari avait... un Cercle... tout de suite, parce que ce n'est pas flatteur.
La porte s'ouvre violemment.
— Le corsage de madame la baronne de Sgobtoultan. C'est la seconde fois que je le demande? {La porte se referme, une demoiselle par! en courant.)
Paulette. — Hum! Il n'a pas l'air de bonne humeur aujourd'hui, M. Félix! Bah! il est toujours gentil pour moi; je ne le tracasse pas, moi, je comprends à quel point on doit l'agacer... C'est que il faut pourtant bien que je lui explique ce que je veux pour mes petites affaires... Il n'y a vraiment pas moyen de mettre les vêtements que maman m'a fai t faire. . . Comment trouver u n prétexte pour l'éloigner... C'est plus difficile que de renvoyer papa... Si je pouvais essayer avant qu'elle arrive !... Mais il n'y faut pas songer... Si, en attendant, je pouvais pincer M. Félix un instant... C'est si gentil les» chiflbn», les froufrous... et elle n'aime pas ça, marna-1 !... Elle prétend que ce sont des détails indignes d'occuper sérieusement l'esprit des femmesdu monde... et cependant il me semble que, puisque
les hommes du monde s'en occupent de ces... détails...
Une des demoiselles. — On demande le corsage de paysanne de madame la marquise de Z...
Deuxième demoiselle. — Dites-le à madame X..r
La première demoiselle frappe à la porte du sa Ion.
Une voix. — Qu'est-ce?
Prhmière demoiselle. — C'est madame la marï]uise de Z... qui fait demander son corsage...
— Il n'est pas prêt, son corsage 1... elle ne l'a demandé que pour mardi...
— Oui, mais elle désire le mettre à la répétition pour « le faire » un peu...
— Je ne pouvais pas deviner ça ! Répondez que le corsage sera porté mardi, comme c'est convenu.
Paulette. — Elle sera gentille en paysanne, madame de Z... Ce sera amusant, cette soirée !... Moi, je voyagerai mardi ! Je regrette de ne pas assister à cette comédie... C'est ennuyeux de se marier. On se trouvedans des conditions bêtes ; car enfin, même si je restais à Paris, je ne pourrais pas aller dans le monde dès le lendemain... C'est ridicule, les usages. La duchesse ne sortira donc jamais!... Je grille d'essayer. , . Il n'y a pas à dire... il faut absolument que je parvienne à me procurer des jupons un peu jolis... et des pantalons possibles... car les miens me donnent enyiede rire quand je les regarde!... Il
CHEZ LE TAILLEUR 1Ç
faut aussi surveiller mes robes ; l'autre jour, maman faisait des recommandations à n'en plas finir à Félix... J'entendais en remettant mon chapeau: « Surtout rien d'excentrique, n'est-ce pas, monsieur Félix? rien de trop ajusté... Paulette est très mince... elle n'a pas besoin de s'amincir encore I » Sans doute, je suis mince... et ronde tout de même... c'est ce qui fait que le collant semble créé exprès pour moi... Enfin! voilà la duchesse qui sort I C'est pas malheureux 1 elle a essayé pendant une heure dix minutes ! Pauvre femme, elle est vio^ lettel et ses yeux sont injectés; elle aura une congestion ici un jour ou l'autre, c'est sûr. On dit qu'elle a de l'esprit... Il faut vraiment ça , car elle est grotesque... C'est son mari qui doit avoir un Cercle 1... Papa a fait la commission, car je vois que maman n'arrive pas vite... Si je pouvais parler à Félix avant qu'elle soit là!... Elle veut toujours faire faire des choses d'une si drôle de forme, maman; ça a l'air de conserves de 1840... On a l'aspect d'un vieux portrait! Je préviendrais Félix de dire oui à tout, mais de faire collant et moderne... Gomme la robe ne sera livrée que la veille du mariage, il faudra bien la mettre telle que. Ah I précisément je veux aussi lui recommander de ne l'envoyer que la veille, sans cela mes petites combinaisons rateraient absolument...
Profitant d'un moment oU M. Félix ouvre
j6 AUTOUR DU MARIAGE
porte pour donner un ordre quelconque, Paulettt se précipite et lui dit quelques mots qu'il écoute en souriant.
Le premier salon est relativement calme. Le défilé continue de plus en plus pressé. De très jolie» femmes ; des paquets ridicules; des étrangères accompagnées d'une meute de petits chiens noirs gros comme des rats; actrices; finance, etc., etc.
Paulette, découragée. — Quatre heures I mais mon tour n'arrivera donc jamais ? Ah I voilà maman!
Madame d'Hautretan. — Robe de velours noir à jupe droite et demi-traîne. Cachemire long très élégamment pcTté. Chapeau Paméia en satin coulissé, plumes mauve.
Madame d'Hautretan. — Tu as fini?
— Mais non, maman, je n'ai pas commencé.
— Oh ! ton père m'avait dit qu'il y en avait pour deux heures, et malgré cela, je croyais être en retard...
Paulette, lui arrangeant son chapeau. — Laissemoi tedéchiffonner. Tonchapeauesttoutcabossél... C'est affreux!... C'est drôle, maman, je n'ai jamais vu que toi sachant porter un cachemire... C'est presque joli sur toi! Les autres femmes sont ridicules; les maigres ressemblent \ des pains de sucre, les trapuesà des armoires... Ah! roilà le salon libre! Enfin^ il est temps!
CHEZ LE TAILT.EUR
Elle S élance dans le salon. Madame d'Hautretan la suit.
Madame X..., à une des demoiselles. — Avezvous inscrit la robe pour madame la duchesse de la Pavane?
La demoiselle. — Non, Madame, pas encore.
— Eh bien, inscrivez : « Une robe Diane de Poitiers, damas blanc, le dessin à grands pavots, gaîne carrée, garniture dentelle perlée, perle fine, l'essayer jeudi, 1,625 fr. »
Paulette, narquoise. — C'est pour rienl
Madame X..., sans rire. — Mais ce n'est pas cherl... Il faut beaucoup de garnitures...
Paulette. — Et pas mal d'éiofTe ! elle n'est pas de celles qu'on habille d'un rien, cette bonne duchesse!
Madame X... — . , ,
Paulette. — Quelle bizarre idée d-- 'aire faire une robe Diane de PoitiersI...
Madame X... —Naturellement! C'est toujours comme ça! C'est une forme qui ne convjentqu'aux femmes grandes et minces; il est clair que Icf courraudes en raffolent.
Paulette est en petit jupon de mousseline garnde plissés de valenciennes; madame X... s'approche, et bien qu'elle ait la tète de moins que Paulette, lui passe sa robe sans effleurer ses cheveux.
jB AUTOUR DU MARIAGE
La robe est ea moire blanche, extrêmement collante et simple. {Entrée de M. Félix.)
Madame d'Hautretan. — Dieu, que c'est plat 1 Je n'aime pas ces choses plates... Ce n'est pas gra» cieux!...
M. FÉLis, faisant semblant de ne pas comprendre que « plat » ici signijie « collant ». — Oh ! cela bouffera derrière... La robe fera l'éventail au bas de la couture du dos. Il y aura une double rangée de plis faisant tuyaux d'orgue...
Madame D'HAUTRjîmN, — Derrière, cela m'est égal... Je parle des hanches... du devant... Est-ce qu'on ne pourrait pas plisser ou froncer légèrement?
Paulette. — Enfin, maman, on ne peut pourtant pas me faire une blouse pour me marier.
M. Félix, .se conformant scrupuleusement aux instructions de Paulette. — Je puis. Madame, faire en sorte que ce soit moins ajusté, si vous ie désirez...
Madame d'Hautretan. — Oui, je trouve qu'il faut qu'une robe de mariée soit très modeste. {Silence.)
Paulette. — Maman, tu as pensé à mes souliers?
Malame d'Hautretan, surprise. — A queis sous liers ?
— Mais â mes souliers roses aue lU m'avais
CHEZ LE TAILi,£UR
promis de prendre en passant... Il me les faut pour le dîner de ce soir... Est-ce que îu ne les as pas ?... Madame d'Hautretan, consternée. — Mais tu ne m'en as pas dit un mot.
— Oh 1 maman, c'est la dernière chose que je t'ai recommandée en partant.
— Mais tu rêves ; nous les prendrons tout à l'heure.
— Nous n'aurons pas le temps; il va être six heures I Comment veux-tu retourner rue de la Paix avant de rentrer?
Madame d'Hautretan, se levant. — Tu as raison. J'y vais maintenant; tu as encore ton costume de voyage et ta robe de chambre à essayer, j'ai bien le temps.
— Oh! oui, va, ne te presse pas.
Madame d'Hautretan se drape majestueusement dans son cachemire et sort.
M. Félix. — Pauvre dame 1 comme vous l'envoyez en courses!
Paulette. — C'est que je voudrais bien vous expliquer plusieurs choses: d'abord, pour mon costume de voyage, je le veux parfumé à la verveine. Mettez-en bien entre les doublures.
— Nous allons l'essayer.
On pasoe à Paulette un costume de cachemire de l'Inde gris-cendre, drapé par des cordillères ac soie blotties dans un fouillis de plis.
Paulette. — Ahl qu'il est gentil I Et il va bien, n'est-ce pas?
— Oui, mais c'est un plaisir de vous habiller, vous avez la taille naturellement longue...
— Dame, si elle ne l'était pas, je ne porterai pas cette forme-là.
— Eh bien, toutes celles qui ont la taille courte la choisissent; plus une femme a la taille sous les bras, plus elle veut la descendre sur les talons. Et !a poitrine donc! C'est le contraire, on la met sous le menton. Vous, à la bonne heure, vous laissez votre poitrine à sa place...
— Ma foi, je crois que j'aurais de la peine à l'en faire changer...
— C'est encore vrai I je ne comprends même pas comment ces dames- ont l'idée de se torturer de la sorte, car enrtn cela prouve une élasticité déplorable I
— Je veux aussi que vous envoyiez, avec mes robes, douze jolis, très jolis jupons à entre-deux et à plissés, bien légers, bien mousseux; maman n'aime pas tous ces brimborions, elle m'a fait faire des jupons broJés; c'est beau, c'est soigné, c'est fin même, maii c'est d'un bête I Et les pantalons doncl on dirait qu'ils sont en tôle I Je vous ai apporté un modèle, j'en veux aussi douze de cette forme, mais en batiste. Vous me ferez taire cela, et je commanderai k reste en revenant,,
CHEZ LE TAILLEUR
car je veux commander tout à mon retour seulement.
— C'est vrai; vous ne faites pas faire grand'chose; à part la robe de mariage, ce costume, deux pelisses et deux robes de chambre...
— Parce que je veux que mes robes soient à mon goût, et franchement décolletées... J'ai reçu
fma corbeille en argent... Excepté le manteau de lloutre indispensable, les dentelles et les bijoux, je choisirai tout moi-même... Ah I... nous essayons la robe de chambre!
On passe à Paulette une robe de crêpe de Chine, rose-thé, brodée d'argent et ouverte sur un jupon à mille plissés de point d'esprit bordés d'un fil d'argent. Grandes manches fendues. Nœuds rose-thé terrés d'argent.
— Vous parfumerez celle-ci à l'ylang-ylang... Cela vous étonne que je fasse parfumer mes robes; c'est que jamais on ne m'a permis ça...
— Je le comprends...
— Et c'était mon rêve!... Ah! prenez garde, elle serre un peu au-dessus de la poitrine et ça fait une vilaine barre... Si j'ôtais mon corset, hein? pour essayer?...
— Ah ! Si vous devez mettre la robe sans corse/ /'aime autant cela...
— Parbleu! je crois bien que je la mettrai sans corset... c'est bien assez d'en avoir un pour m'ha-
biller... {Elle enlève son corset.) D'abord, je ne sais pas si je me trompe, mais il me semble que j'ai une bien plus jolie taille sans corset... Ne trouvez-vous pas?...
— C'est vrai, il n'y a pas beaucoup de Parisiennés de votre âge qui pourraient en offrir autant...
— Comment! de mon âge?... Mais j'ai vingt ansl
— Je le sais bien, Mademoiselle.
— Vous parlez de mon âge, comme si à mon âge on devait déjà être démolie.
— Mais dame, vingt ans, ça représente trois ans < de monde », et ça compte déjà, allez, au point de vue de la fraîcheur ; après ça, vous êtes toujours dehors, vous; l'air vous sauve de la détérioration.
— Vous croyez? [Elle rit.)
— Ce que j'en vois défiler, de teints de cire qui ne supportent pas la lumière du soleil, et de gorge» qui ont besoin de corset...
— A vingt ans?
— Oui, à vingt ans !
— nille est très jolie, ma robe de chambre, je la préfère à celle que j'ai essayée l'autre jour... Je trouve que V jutre a l'air un peu cocotte... Voyons, récapitulons, avant le retour de maman : les parfums des deux robes, les jupons, lea pantalons. Y a-t-il quelque autre chose qu'il faut avoir et que
CHEZ LE TAILLEUR
J'oublie? voyons? Vous emballerez les jupons et pantalons dans le tiroir de malle que j'envoie chea vous pour les robes de chambre, sauf un objet de chaque espèce que vous placerez dans le cosKimc de voyage, n'est-ce pas? Pauvre maman! si elb voyait ces petites recherches, elle s'imaginerait que je veux mal tourner.
— Oh ! Mademoiselle!
— Ah! elle est comme ça, maman! La voilà qui revient. Eh bien, maman, as-tu les souliers?
— Mais pas du tout. Ils sont à la maison depuis deux heures. Il m'a dit qu'il était convenu qu'il les enverrait.
— Je te demande pardon. Tiens, j'ai justement fini.
Une demoiselle, ouvrant la porte du salon. — Madame la marquise d'Alaly est là qui attend.. elle voudrait bien essayer, elle est pressée.
Paulette. — Ofi ! ma belle-mère! filons!
Elle sort rapidement en évitant madame d'Ala!\ et en entraînant madame d'Hautretan, consternée de cette façon irrespectueuse d'agir.
tv
La chambre de Paulette, Tous les meubles soat couverts de cartons, de robes, de jupont,, etc. Une grande malle très élégante est ouverte dans un coin.
Paulette.
Plusieurs amies.
PaulettEj S' asseyant sur son lit. — Ouf I je suis fatigaée!... C'est ennuyeux, lA préparatifs de départ !... Autrefois, on comprenait bien mieux le confortable...
Une amie. — Oh !
Paulltte. — Au point de vue du mariage, s'entend; on restait tranquillement chez soi à se reposer... C'est une si drôle d'idée de se msttreen route comme des vagabonds...
— Mais il doit être bien plus ennuyeux encore de rester li*... à se faire examiner par tout
Lt POINT DÉLICAT 41;
le monde... Car enfin c'est un instant... intimidant...
Paulette. — Bah ! ça m'est bien égal !
— Comment I Est-ce que lu n'appréhendes pas du tout le... le premier tête-à-tête?...
Paulette. — Eh non ! Que veux-tu que j'appréhende ?... Je ne suis pas bossue, mes dents et mes cheveux sont à moi; je n'ai ni tournure, ni faux... quoi que ce soit et, après tout, je ne suis pas la première à qui il arrive... ce qui doit m'ar river...
— Précisément... voilai Le sais-tu bien... ce qui doit t'arriver?
Paulette, qui veut répondre évasivement. — Mais... je le sais... va^'uement.
L'amie, désappointée. — Ah! vaguement... seulement? {Elle jette un coup d'œil furtif sur une amie mariée, qui paraît absorbée dans la contemplation du chapeau de voyage de Paulette.)
L'amie marihe. — Je vous gêne... je m'en vais.
Toutes. — Mais Ron... mais non... au contraire.
L'amie MARIÉE, se levant. — Cet « au contraire » esi menaçant... Vous allez me demander des... révélat.ons... D'ailleurs, il y a plus d'une heure que ]t suis ici... [Elle serre la main à Paulette et s'échappe.)
— Pourquoi se sauve-t-elle ainsi? Elle aurait bien pu nous renseigner, elle!,..
Paulettk. — Elle respecte le secret professionnel I
— Et toi ?
Paulet-se. — Moi!... Ohl mais, moi, je n'ai pas encore prêté serment...
— Ah I alors... dis-nous... ?
Paulette, absolument décidée à ne rien dire. — Mais je n'en sais pas plus que vous...
— Et quand tu sauras, tu deviendras une mystérieuse comme les autres
Paulette. ~ Probablement.
— Enfin... tu peux bien nous dire... à quoi tu t'attends i^
Paulette — A tout.
— Mais encore... explique-toi? Ce n'est pas répondre, cela !...
Paulette. — Mais je ne sais pas... et d'ailleurs, ces... choses-là, doivent être plus faciles à faire qu'à dire...
— Voulez-vous mon avis là-dessus? Eh bien, je suis convaincue que si on savait absolument, mais là, absolument ce que c'est, la moitié des fen^mes ne se marieraient pas...
-— Oh I c'est donc affreux ?
— Je n'en sais rien, mais je m'imagine ça... D'abord, on couche dans le même lit... pour commencer, et, je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais il y a très peu de gens avec lesquels je voudrais coucher.
r.E POINT DÉLICAT 47
Paulette, —
L'autre amie, cherchant à se rendre cumplc. — Oui... peut-être !.. Et pourtant... Mais ce doit être très gênant, par exemple I Ainsi, moi, j'aime à me couciier en biais; je mets ma tête à droite, mes jambes à gauche... et il me serait impossible de dormir autrement... Du reste, il y a beaucoup de gens mariés qui ont chacun leur chambre... Donc, le mariage ne consiste pas uniquement en cette... obligation...
— Ohl quant à ça, noni Moi, je l'ai bien vu dans les livres... et au théâtre... Ainsi, au théâtre, on devient la maîtresse de quelqu'un en cinq minutes... et même moins... et, être la maîtresse de quelqu'un, c'est la même chose qu'être sa femme : donc...
Paulette, protestant. — Mais...
— Oh 1 absolument la même chose. Pas plus tard qu'hier, papa l'a encore dit, en parlant de madame d'Esprycour et d^ M. de Beylair : t II y a quinze ans qu'elle est sa maîtresse, a crié papa, c'est exactement comme s'ils étaient mariés. »
Paulette. — C'est cependant moins... correct.
— Je ne dis pas le contraire, je n'ai parlé de ça que pour prouver qu'être la maîtresse est la même chose qu'être la femme... et qu'on devient la maî tresse très vite...
— Mais si ton père disait qu'il y a quinze ans de cela, ce n'est pas déjà si vite. . .
— Mais non, c'est autre chose que je veux vous citer. Tenez, il y a deux ans, quand nous étions chez ma tante de Kerséver, à l'automne, on s'ennuyait beaucoup... surtout le soir! On ne savait que faire pour se distraire 1 Un jour, mon oncle, qui était allé à Nantes faire des courses, apprend qu'il y a au théâtre une représentation superbe... une troupe de passage, c'était, je crois, madame Favart... et il rentre en annonçant qu'il a pris une loge. « Est-ce convenable pour Georgette ? demande maman. — Eh ! sans doute, elle a seize ans, Georgette, elle peut encore tout voir, elle ne comprend rien I — Mais enfin, dit maman, qu'est-ce qu'on joue ? — Paul Forestier et Julie. — Julie ? de qui, Julie? — Mais d'Octave Feuillet. — Oh ! alors, dit maman, si c'est de Feuillet, on peut l'y conduire. » Et nous arrivons. Eh bien, on ne pouvait pas m'y conduire du tout... Julie devient tout de suite la maîtresse d'un ami de son mari...
— Sur le théâtre .\..
— Mais non, dans la forêt, pendant l'entr'acte, i cheval...
— Ah!
— Et dans l'autre pièce, donc ! C'était bien pire encore 1...
— On voyait quelque chose...
— Non, mais Léa raconte à Paul, dont elle a été la maîtresse avant, comment elle est devenue la maîtresse de l'autre pendant que le plus ancien se mariait,,. C'est arrivé en lui faisant une visite... Elle raconte tout ça en vers, mais j'ai très bien compris tout de même, et vous voyez bien, d'après ça, qu'il n'y a pas beioin de tant de préparatifs et ijue ça doit être très simple...
Paulette. — C'est ce que je pense.
— Il doit pourtant se passer des choses bien étranges, car, ce jour-là, les parents ont de drôles de figures... Il y en a même qui pleurent...
— Mais d'un autre côté on dit que c'est le plus beau jour de la vie ?
Paulette, souriaiite. — Après-demain, à cette heure-ci, je saurai ce qui en est... probablement.
— Oh ! que je voudrais être à ta place !
— Tiens 1 alors, ça ne te paraît donc pas si redoutable.!*...
— Si... mais c'est la curiosité...
— Je parie que, dès qu'ils seront seuls, M. d'Alaly va embrasser Paulette...
Paulette, riant. — Je le parie aussi.
— Et tu te laisseras faire }
Paulette. — Oui, dès que je me serai rendue maîtresse de la sudation.
— Ohl... pas avant?
Paulette, résolument. — Non, pas avant. Il
m'a déjà embrassée en cachette, monsieur mon futur mari... et j'ai bien vu que ça lui faisait un drôle d'effet... Oui... ses yeux brillaient... ses lè« vres tremblaient... il frissonnait...
— Et toi?
Paulette. — Moi... Quoi, moi
— Quel effet cela te fuisaiî-il?
Paulette. — Aucun. Cela ne m'était pas désagréable... mais ça ne m'impressionnait nuUemeni. tandis que lui!... Ah ! il était fou !... Oui... positivement... L'autre jour, il m'a mordu le coin de l'oreilleenm'embrassant... Ah! mais, bien mordu... ça saignait presque...
L'amie, effarée. — Oh ! tu as eu peur?
Paulette. — Pas du tout, et si, à ce moment-là, je lui avais dit qu'en sautant par la fenêtre, il m'embrasserait encore en remontant, il aurait sauté sans hésiter...
L'amie, avec admiration. — C'est beau l'amour!...
Paulette. — L'amour! 11 s'agit bien d'amour!
— Comment... ce n'est pas ça l'amour?
Paulette. — Eh! non... C'est tout simplement... {S' arrêtant brusquement.) Je ne sais pas ce que c'est.
— Ahl
— Enfin, selon toi, quelle espèce de... d'acte est le mariage?
LE POINT DÉLICAT Çl
Paulette. — Mais c'est un acte... religieux... eî
■ — Et pas physique?
Pa-ulette. — Nous nous écartons de la question,
— Au contraire; car, qu'est-ce qui nous préoccupe? Ce n'est pas de savoir comment se passe le mariage à la mairie, n'est-ce pas?... nous avons toutes vu cela; ni à l'église, nous le savons par cœur... Ce qui nous préoccupe, c'est... c'est la suite...
Paulette, innocemment. — Quelle suite?
— Tu sais bien...
— Oui, le reste...
Paulette. — En quoi puis-jeen savoir là-dessus plus que vous ?...
— Ta mère a dû te tlire... te...
Paulette, riant. — Maman?.., Ah bien, oui!
— Mais cela se fait toujours... on avertit...
— C'est vrai, mais la veille seulement... Ainsi, moi, il y a six mois, j'ai fait semblant d'accepter M. de X... qui voulait m'épouser... Je pensais : € On me dira... on m'expliquera... enfin je saurai... et cela me servira peut-être à choisir pour tout de bon! » Alors, il a fait sa cour consciencieusement, ce pauvre garçon! et puis, un beau jour, j'ai dit à mamm . «Maman, je voudrais bien savoir en quoi consistent les devoirs du mariage?... » Et maman m^a répondu : « Mon enfant, c'est ton mari
qui se chargera de te les expliquer; tout ce que Je puis te dire, c'est que tu dois te soumettre à « tout • ce qu'il te demandera. » C'était bien vague! J'ai été trouver papa, et je lui ai dit : « Je voudrais pourtant bien , avant de me marier, connaître mes nouveaux devoirs? » Et papa : « Ta mère te dira ça la veille de la cérémonie, si elle le juge à propos ; car, pour ma part, je trouve que toute explication est absolument superflue. »
— Eh bien ?
— Eh bien, comme je ne pouvais pas tenir jusqu'à la veille ce malheureux M. de X... sur la sellette, je me suis décidée à le refuser.
— Et tu n'as rien su ?
— Dame. non!... mais je me doute bien un peu...
— Et tu as peur?
— Énormément!... Je crois que j'aimerais mieux me faire arracher une dentl...
— Oh ! une dent!... ça ne repousse pas 1
— Et puis, ce qu'il y a de gentil dans le mariage, ce sont les enfants!
Paulrtte. — Plus tard, plas tard... quand on a bien usé des autres distractions...
— Et d'ailleurs, une lemme peut presque avoir des enfants à elle toute seule.
Paulette:. — Oh !
— Oui, il ne doit pas s'en falloir beaucoup 1...