Salut
Sieurs reprises, les mains jointes, jusqu'à terre, et nous présente des œufs et des bananes; il indique par là sa vassalité en même temps que son liésir de nous être agréable. Nous ne pouvons pas plus refuser le cadeau que lui ne doit y manquer. Donner d'un côté et accepter de Tautre sont deux obligations sans Taccomplissement desquelles nous irions considérés ou semblerions regarder nos hôtes avec mépris. Avec le thé sont offertes des chiques de bétel toutes roulées; pour ma part je m'en passe, bien qu'elles soient, me dit-on, très rafraîchissantes.
Un quart d'heure suffit à chaque visite ; il faut en effet arriver avant la nuit à Thac-By où nous ferons balte. Autour de quelques demeures, je remarque de hautes palissades de bambous d'au moins quatre mètres ; des lattes les garnissent à Hutérieur, et au dehors paraissent des piquets pointus qui forment la défense.
Le long du chemin, on est étonné parfois de voir se balancer au sommet d'un roseau un carré de bambous tressés, portant à un de ses angles plusieurs anneaux pris l'un dans l'autre ; cet assemblage est disposé par les indigènes pour conjurer les esprits.
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Le village de ThaoBy a été célèbre lors de la conquête du Tonkin; jusqu'en 1887, il fut occupé par les Pavillons-Noirs, qui dirigeaient de là leurs incursions sur le Song-Bo.
Ils sont maintenant complètement chassés et le pays est tranquille. Les environs sont jolis : des bouquets d'arbres à fleurs, des massifs de camélias simples tout blancs atteignant iusqu'à cinq mètres, des aréquiers, des cocotiers, entourent les maisons. Les derniers rayo4is du soleil, reflétés par les rizières, viennent se jouer dans leur feuillage, tandis que les indigènes rentrent des champs avec leurs animaux ; les oiseaux aux couleurs vives Tolent dans les branches, et en attendant la nuit, je passe deux heures délicieuses sous les arbres, en essayant de réunir quelques exemplaires pour les collections.
Le chef qui nous donne l'hospitalité appartient à l'ancienne famille souveraine des Linhs ; son âge et son origine lui valent un profond respect de la part de tous. En raison de son inSuence. nous avons grand intérêt à nous l'attacher ; aussi la visite que M. Yacle a obtenue de son neveu à Cho-Bo est-elle considérée comme un grand «uccès.
Pendant le dîner, le vieillard se prftte volontiers
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à nos quesiiens, ei j'en profite poirr Tinterroger sur la manière d'ensevelir les morts, en usage dans sa région. Les cadavres sont mis dans im cercueil de bois arec une couche de cendre sous le corps et de la ouate dessus ; le tout est soigneusement fermé ; pmis, au lieu de le mettre en terre, les parents le gardent ohœ eux des mois, parfois des années. Un quardong^ que je vois, a sa mère chez lui depuis vingt-njeux mois. On attend ainsi un moment propice powr l'enterrement. D'autres fois, la feimille est paurre ^ amasse de l'argent afin de pouvoir faire une fôte des morts convenable. Tant que le cadavre est à domicile, les gens se respectant doivent porter un deuil qui ne se borne pas à changer la couleur des vêtements, maïs qui astreint à de nombreuses privations : pas de chanteuses, pas de chiques de bétel ; on ne s'assoira plus sur des nattes à dessins rouges, mais par terre ; on ne portera plus de belles robes, on ne fumera plus, on ne se rasera plus les cheveux. Telles sont les principales obligations^ généralement observées qu'imposent les convenances aux parents du défunt.
Tout en causant de ces sujets macabres, M. Vacle me fait remarquer la forme bizarre du
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meuble sur lequel nous dinons : c'est une grande boite de bois jaune posée en longueur dans un creux pratiqué au milieu de Testrade; en l'examinant plus attentivement, nous nous apercevon> que ce coffre n'est autre qu'un cercueil. La découverte est au moins singulière, et nos cheveux se dressent déjà à l'idée que nous venons de soupii' sur un macchabée. Les indigènes nous rassurent; le cercueil est vide et est mis là par prévoyance pour recevoir quelque mort à venir.
Pendant nos repas, nous faisons assaut de politesses avec nos hôtes ; aux petits plats qu'ils nous offrent, nous répondons en leur passant quelques» conserves ; nous recevons du thé et nous donnouî^ du café ; un fait m'étonne : les chefs ne mangent pas de bœuf ; mes compagnons pensent que cettt^ abstention a une origine commune avec celle qui interdit l'usage de cette viande aux Indes. Interrogés eux-mêmes, les notables nous répondent qu'ils s'en privent pour ne pas se nourrir comnn' les coolies.
28 janvier.
La nuit a été mauvaise ; le bruit produit audessous de nous par les chevaux nous a réveillés
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sans cesse. Malgré ]a fatigue due aux alertes trop fréquentes, il faut partir matin, l'étape est longue.
La route est belle, en argile rouge tapée ; elle a deux mètres de large, on se croirait dans un chemin de parc... tant qu'on reste en dehors des rizières où, comme hier, nos chevaux ont de la peine à avancer.
Les terrains cultivés cessent d'ailleurs de bonne heure, et nous sommes contraints, par crainte de manquer longtemps d'eau potable, de nous arrêter auprès du dernier village pour déjeuner. On nous apporte ici à boire dans des bambous de trois mètres dont les nœuds sont percés. En assistant aux préparatifs du repas, je ne puis m'empècher de songer à la variété et à la multiplicité des services rendus par le bambou. £xiste-t-il sur terre une graminée aussi utile à l'humanité? Je ne sais ; ('n tout cas je ne la connais pas; pour ma part, je comprendrais que des peuples primitifs et naïfs, divinisant les forces de la nature, fissent du bambou un objet sacré, lui rendissent même un culte. Je l'ai vu employer pour la construction, pour la défense, pour le vêtement ; les jeunes pousses sont une nourriture excellente ; la sève parfume les aliments; avec la tige on fait des casseroles, des pipes,
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des seaux, des canaux, que sais-je? J'eo suis à me demander à quoi le bambou ne peut pas être employé : l'écorce se transforme en papier ; en perçant les nœuds de certaines variétés, l'indigène trouve de Teau ; enfin, rien qu'avec le bambou il produit le feu en frappant des tiges sèches Tune contre l'autre. On admire les étonnantes inventions de la science moderne ; des expositions sont ouvertes pour montrer les résultats atteints par la vapour et Félectricité ; une place devrait être réservée aux seuls produits du bambou ; encore faudrait-il un très large espace pour les faire tous figurer. Allez faire un tour en Indo-Ghine et vous m'en direz des nouvelles.
En pays sauvage pendant le reste de la journée, nous traversons des jungles de roseaux élevés qui semblent avoir emmagasiné un excédent de chaleur; des incendies allumés parmi les herbes sèches s'étendent avec la rapidité et en même temps le grondement sourd d'un torrent en fureur. Les flammes viennent lécher les pieds de nos chevaux ; avec le soleil en haut et du feu en bas, nous sommes cuits des deux côtés. C'en est trop, et cette fois, on retrouve les forêts et la fraîcheur en même temps avec plaisir.
La rouie nous arrête, avant la tombée de la nuit, au rebord même du plateau au-dessus de la vallée du Song-Bo. La vue est splendide, le spectacle grandiose ; la rivière Noire, ici large et tranquille, se déroule à nos pieds entre de hautes collines boi- ^^ ; nous dominons la vallée, et nous pouvons nous croire verticalement placés au-dessus de la rive; il semble que pour l'atteindre nous ayons à peine une centaine de mè\;res à descendre, l'affaire de quelques minutes. Nous sommes, hélas! l'objet d'une illusion ; pour arriver en bas, il faut se livrer au même manège qu'à la montée iUi Phuong- Lam; seulement la descente demande plus d'efforts; encore, ajoute M. Vacle, en manière de consolation, la route (?) était-elle jadis plus mauvaise; on devait sur certains rochers descendre les chevaux avec des cordes; maijitiMiant ils peuvent s'en tirer tout seuls. Le récit des difficultés anciennes ne diminue en rien les présentes; aussi je ne crois pas pouvoir me reprocher d'avoir volé les tasses de thé qui nous sont offertes en bis : jamais ou n'a bu avec autant de plaisir.
Le vieil indigène chez qui nous nous désaltvv rons, ayant rempli les devoirs de l'hospitalité, rer tourne aux occupations dont nous l'avons distrait.
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Avec force génuflexions, accompagnées de prières, il rend hommage aux mânes de ses ancêtres, à qui il vient d'offrir de petits présents : des bâtonnets d'odeur, du lait, des chiques de bétel, des fruits et des friandises. Au dehors les bois retentissent des cris discordants des calaos. Cho-Bo est en face, nous y rentrons pour dîner et dormir.
Nous ne pourrons partir que dans deux jours ; quoique ce retard nous contrarie, il faut bien nous résigner. Le 30 est le Têt^ premier de l'an annamite; inutile de songer même à faire quelque chose des indigènes pendant cette fête : femmes, soldats, marchands, boys, tout le monde est sur pied, et dès l'aube la pétarade commence; l'air est empesté des feux d'artifice, tirés sans interruption. Pour quelques sapèques nos boys s'achètent des chapelets de pétards chinois qu'ils viennent brûler devant notre porte, pensant sans doute nous faire grand honneur. La garnison e$t régalée par M. Vacle qui lui offre un bœuf et une jarre de tchoum-tchoum (eau-de-vie de riz); on mange et on boit le jour, et la nuit on est saoul et l'on joue : fermons les yeux, c'est ce que nous avons de mieux à faire*
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Durant ces fêtes je m'occupe des collections; quelques oiseaux sont tués, de nombreux papillons capturés; des Ilots de la rivière sont parcourus par un vrai peuple de loutres; malgré les [ù^s disposés, nous ne pouvons arriver à en prendre. Dans la montagne on nous signale des |K)rcs-épics; mais nous ne sommes guère heureux à cette chasse.
D'ailleurs le Tèt que nous maudissons est vite passé ; nous n'avons plus qu'à descendre nos barges, nos embarcations sont arrivées. Au pied luème du monticule de Gho-Bo, la rivière se trouve étranglée ; les eaux se brisent avec fureur contre le chaos des rochers gris qu'on appelle le barrage, les contournent et se fraient un passage au milieu d'eux, avec l'impétuosité d'un torrent. Nous sommes en présence d'un rapide; celui-ci peut à la rigueur être franchi par les simples barques; mais les dangers à courir les font généralement arrêter au-dessus ou en dessous, selon qu'elles descendent ou remontent la rivière. Celles qui vont nous transporter, nous attendent un peu en amont; elles viennent du haut pays d'où nous les a expédiées Deo Van Tri, puissant seigneur,
dont le nom reviendra souvent sous ma plume.
Les bateliers sont des hommes de Laï-Cbau, grands, énergiques, à la figure ouverte, exprimant la gatté et la franchise; formant ainsi un contraste heureux avec la mine trop souvent sournoise des Annamites.
En M. Yade ils trouvent une ancienne connaissance, et fraternisent avec lui, en vidant un verre de tchoum-tchoum. Tandis que la plupart nous remonteront, deux d'entre eux vont continuer leur route jusqu'en Chine afin de ramener des prêtres pour des cérémonies en l'honneur du père défunt de Deo Van Tri.
Le chel de La! a, par un contrat passé avee le protectorat, obtenu les transports de la rivière Noire. Des prix fixes sont établis par homme, par bateau ou au poids. Un représentant chinois à Gho-Bo, un comprador, défend ses intérêts ; c'est lui qui, maintenant, fait peser nos bagages; on se sert à cet effet d'une grande balance chinoise suspendue à un poteau transversal que portent deux hommes.
Tout étant partagé, il ne nous reste qu'à noninstaller à bord ; cinq pirogues nous suffiront. Les plus longues ont une dizaine de mètres, sur un mètre soixante de large; la coque est en bois*
s'amincissani et ae releyant aux extrémités, rappelant de loin la forme des gondoles. L'arrière porte une cage ronde en osier renfermant un coq» placé là, soit pour être mangé un jour, soit pour être offert en sacrifice aux mauvais esprits; audessous se trouve un petit gouvernail, court, dont le manche est maintenu entre les pieds du timonier. L*embarcation cale peu, certains passages ne pouvant être franchis qu'avec un très faible tirant d'eau. Les bagages sont disposés dans le fond; des nattes placées auMlessus nous permettent de nous asseoir, de nous accroupir, surtout de nous étendre, car les bâches de bambous tressés et de feuilles de bananiers qui nous abritent, sont généralement très basses, et c'est à peine si nous pouvons nous tenir les jambes croisées à la turque, ^ns courber la tète. Il faut pourtant nous installer le mieux possible, car la montée est lente et nous avons pour quelques semaines à habiter ces inconfortables demeures. On s'en tire tant bien que mai ; le voyage apprend à être industrieux ; le noatelas de crin étalé à l'avant, afin de pouvoir jouir de la vue; nos armes, fusils, carabines, revolvers suspendus de côté avec des crochets de fil de fer, tout casé tant bien que maL Nous voilà
prêts, un peu à l'étroit, il est vrai, mais à Tabri du soleil d'en haut, de l'humidité d'en bas, ayant de quoi travailler, et de quoi manger, c'est le principal.
En dehors de la bâche se tiennent les hommes, deux de chaque côté; ils ont chacun une longue perche, faite d'un bambou de quatre à cinq mètres, terminé par une pointe ferrée. On emploie rarement les rames; elles sont en ligne droite en dessus, échancrées et aplaties à une extrémité; on rame sans les sortir de l'eau.
Nous sommes ainsi partagés : sur une pirogue, moi et l'interprète; c'est un Chinois, grand, maigRS la figure ,p&le et les traits réguliers; il est joli garçon, et remarqué par les dames, nous dit-on : sa nouvelle épouse, une ancienne courtisane annamite, est restée à Cho-Bo. Cho-Ken est son nom, jadis interprète de Deo Van Tri, est descendu travailler à Hanoï ; actuellement il est au commissariat de Cho-Bo. Malgré la répugnance instinctive que j'ai pour les Chinois, je suis heureux d'être autorisé à emmener celui-ci ; je n'ai d'ailleurs pas le choix^ nos boys sachant à peine quelques mot^ de la langue thaï. Sur la seconde pirogue, Charles et Thou ; sur les trois autres, les bagages, et en
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outre Sao et Baptiste, ce dernier encore peu «iébrouillard et trop adonné aux pratiques de l'opium. Je ne désespère pas de le former et l'ai d'ailleurs averti que, s'il fumait sous mes yeux, je casserais impitoyablement tout son matériel ; or, pour un fumeur, la perte de sa pipe et de sa lampe équivaut à une ruine.
En dehors de notre propre convoi, une pirogue [jorte M. Vacle avec un boy et un interprète ; il nous accompagnera pendant quelques jours et nous fera franchir en sa compagnie un passage réputé dangereux, où les pirates du haut des falaises attaquent souvent les convois. Nos bateliers racontent que trois cents Chinois, anciens Pavillons iaunes, viennent de se soumettre au Doc Ngu ; celui-ci, d'après le bruit qui court, aurait peut-être intérêt à nous arrêter et à nous rançonner. M. Vacle îie fait fort de nous mener sans incidents en région tranquille ; à côté de la protection qu'il nous offre, je suis heureux de trouver en lui un compagnon de quelques jours, gai et au courant des mœurs et coutumes du pays.
Le iO au matin, après un retard causé par la distribution des perches — les bateliers attachent certaines superstitions au choix de celles-ci — notre
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flot tille se met en mouvement; la rivière est large, nous nageons en eaux tranquiUes, les embarcations allant souvent de front, on peut causer de Tune à l'autre.
— Vous mangez votre pain blanc, me crie M. Vacle, attendez à plus tard pour juger ce mo(]e de marche, et vous pourrez m*en parler.
L'étape est courte; d'autres pirogues doivent nous rejoindre qui portent des provisions aux postes de Van-Yen et de Van-Bou ; il vaut mieux Atre en nombre pour imposer du respect aux pirates.
Nous nous arrêtons sur la rive droite ; à une demiheure dans les terres, en remontant un petit arroyo, nous trouvons la maison du dédoc Dinhto, chef influent, quelque chose comme général, ancien pirate, jadis notre ennemi, maintenant soumis. Avant de continuer notre route, il est important de le voir ; c'est au physique un homme de taille moyenne, à la figure énergique, rendue encore plus dure par une balafre qui lui traverse une joue. D'ordinaire à Cho-Bo, il célèbre maintenant le tét dans sa maison de campagne ; la fêle a dû être gaie, car le personnage paraît légèrement ivre ; j'obtiens pourtant de lui qu'il î^
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hisse photographier entre deux de ses femmes, des personnes grasses, blanches, vêtues d'une longue tunique brune, d'une jupe et d'une ceinture brodée; un foulard blanc leur recouvre la tête. Le dédoc, après nous avoir fait le salut militaire, se place entre ses épouses, les bras le long du corps, les deux mains ouvertes ; il parait satisfait. Sa villa n'est que légèrement exhaussée au-dessus du sol, au lieu d'être sur pilotis ; dans la cour nous remarquons un curieux pigeonnier de bois.
A quelques kilomètres plus haut nous faisons un arrêt le lendemain, sur la même rive au vil» lage de Ben-Mo. Non loin de là, auprès de Su-Yut, on trouve des affleurements de charbon, le long d'un ruisseau ; le combustible parait dur et mauvais ; mais pour se rendre compte de la valeur du gisement, il faudrait faire exécuter des fouilles auxquelles le manque de temps me fait renoncer.
Dans les villages les femmes font cuire des gâteaux pour les fêtes qui suivent le têt ; aux palissades sont suspendus des éperviers en filet très fin dont tout le tour inférieur est garni de mailles de plomb, prises l'une dans l'autre. Devant les habitations, des carrés en bambous tressés, accro^ chés à l'extémité d'une perche, un angle en haut.
sont destinés à chasser les diables ; nous retrouverons partout des objets de conjuration semblables , les chefs les remplacent parfois par un simple triangle.
Dans la journée nous rencontrons un petit rapide formé par un amoncellement de galets, les bateliers sautent à Teau et poussent chaque pirogue à tour de rôle ; plus loin nous sommes halés du bord à la cordelle ; celle-ci est faite d'une seule liane (une sorte de rotin) d'une trentaine de mètres de long. Halte à Ngoi-Tro, point de départ d*une route qui conduit en deux étapes au Song-Ma. Une grosse tortue d'eau se laisse couler à notre arrivée ; la chasse est encore maigre.
â février.
Nos hommes nous annoncent que si nous devons être attaqués c'est aujourd'hui ; le chef du village a vu un corbeau qui criait trois fois; c'est un mauvais présage. Les bateliers sont pourtant assez rassurés, la présence de M. Yade leur inspire beaucoup plus de confiance que celle d'une dizaine de soldats muongs, armés de fusils à pierre, qui
nous ont été adjoints. Partons toujours, et advienne que pourra.
Les rochers calcaires ont fait place ici à des collines aux flancs moins abruptes ; celles-ci sont couvertes de forêts, où le peintre pourrait retrouver toute la série des tons de vert les plus variés. Les arbres sont forts et majestueux ou fins et élégants; tout pourrait servir d'ornements depuis le gigantesque ficus au tronc blanchâtre, jusqu'aux bambous dont les plumets ténus forment sur les pentes qu'ils couvrent, un duvet soyeux. La rivière a près de deux cents mètres de large ; les zigzags ^t les coudes sont nombreux ; continuellement on ^ croit enfermé et à l'extrémité d'un beau lac. Le^ villages sont rares et le plus souvent masqués par les bois.
M. Vacle nous fait arrêter chez un petit chef que nous consultons au sujet des pirates :
^ Si tu 1 exiges, dit-il à M. Vacle, la route sera î>"re, j'en réponds, mais je ne puis rien garantir pour les pirogues qui viendraient plus tard.
Nous n'avons pas à demander à cet indigène par quels moyens il assurera la sécurité, nous De pouvons qu'accepter. Ce quanlong porte un bmcelet de jade au bras gauche; beaucoup de
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chefs ont un anneau d'argent ; il fume la pipe à eau et renferme son tabac dans un petit tonnelet d'argent, suspendu par une diaîne à sa coînture. C'est, nous dit-on, un homme riche; il a chez lui une Japonaise (probablement achetée à Hanoï I). Pauvre petite madame Chrysanthème, où sont tes tchayas, ton saké, tes ghétas et tes petits morceaux de papier? < Arimasen » (il n'y en a pas), répondras-tu en riant toujours ; tu ne regrettes pas ton pays, car tu l'emportes avec toi, et au fond de la case muong tu as certainemenî placé un portait du Fusi-Yama, entouré <le quelques fleurs que vient éclairer pour toi un rayon de soleil de Tokio.
Dans les champs, l'irrigation est bien faite ; de nombreux petits canaux sont creusés ; une sorte de longue cuiller en bois, basculant sur un pivol et mise automatiquement en mouvement par le poids de l'eau, les remplit avec r^larité. Une naïade indigène se fait doucher sans s'inquiéter du monde qui passe ; ma> vue toutefois la met en fuite.
Dans l'après-midi, les collines se redressent el se rapprochent pour faire place à de vraies falaises calcaires ; le rocher gris s'élève à pic au-
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dessus de nous à une hauteur de plus de cent mètres ; certaines parties surplombent même, formant des bosses ou des stalactites recouvertes de mousse comme d'un tapis de velours; dans les ^reux, se cramponnent de petits palmiers ruisselant d'humidité, qui viennent pencher leurs bras verts au-dessus de nous comme pour nous saluer au passage. Le dienal doit être profond, car Teau est tranquille, souvent plongée dans une demiobscurité, les crêtes des falaises opposées n'étant alors guère séparées de plus de cinquante mètres. Des couloirs longs et profonds comme celui que nous traversons maintenant, déjà vus avant Gho- 60, seront retrouvés encore plus haut ; ils paraissent dus à quelque puissant ébranlement géologique, à une érosion, à une fissure déterminée peut-être dans la masse calcaire par le poids des eaux de la montagne. On ne sent pas là une formation lente, mais plutôt le résultat d'un phénomène violent. Les falaises paraissent ici des parties brusquement séparées, déchirées d'un même tout; elles correspondent, en effet, l'une à l'autre : aux bosses d'un côté, répondent des creux en face ; <M) pourrait les croire faites exprès et prêtes à s'emboîter de nouveau.
Pendant que je me livre à ces réflexions, nous avons franchi les limites entre les deux provinces, et en même temps le passage dangereux où les convois ont à craindre les pierres des pirates cachés sur les crêtes. Nous n'avons plus qu'à nous mettre en garde contre les dangers aquatiques; les rapides sont si nombreux que je ne les mentionne pas ; il me faudrait souvent en citer plus de vingt par jour. Moins dangereux à la montée qu'à la descente, où un faux coup de barre peut précipiter une embarcation sur un rocher de toute la vitesse du courant, ils sont pourtant toujours redoutables ; des galets, un banc de sable, des flots, des rochers, un étranglement de la rivière, donnent naissance à un rapide. En cette saison, on les craint moins qu'en été ; les crues subites sont alors terribles ; pendant plusieurs jours, la rivière est inabordable; malheur alors à ceux qui n'ont pas pu trouver un abri : on a vu des convois entiers de plus de quinze pirogues emportés et disparus en une nuit. En général, presque tous ceux qui ont navigué dans ces régions ont chaviré au moins une fois; les membres de la mission Pavie en savent quelque chose. M. Yacle a descendu pendant plusieurs heures la rivière plus vite qu'à son
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gré, cramponné au toit de la pirogue aux trois quarts submergée ; il n*a dû qu'à un hasard de ne {)as laisser ses os dans ces parages et. en tout cas^ préfère, nous dit- il, ne pas renouveler l'expérience.
Pas de villages pour nous arrêter ; nos hommes dormiront sur un banc de sable ; ils ne sont pas embarrassés pour trouver un abri ; avec des bam- Iious à portée et des palmes, des huttes seront vile dressées.
Les feux allumés et le pot-au-feu accroché à trois bâtons, les conversations s'engagent ; la troupe est gaie; tout le monde n'était pas rassuré ce matin, nos boys et les interprètes surtout, et maintenant qu'ils se croient hors de danger, ils font les braves et causent en riant des pirates.
« Le Doc Ngu, nous dit-on, est très puissant ; à un signe de lui, deux mille hommes le suivent ; dix chefs lui obéissent ; un sorcier raccompagne et lui indique à chaque expédition l'heure }>ropice et les chances de réussite en immolant un poulet et en examinant les pattes; l'augure est infaillible. »
Sur l'issue de notre voyage, ils ne sont pas d'accord ; le bruit court que Deo Van Tri serait
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mort, assassiné par des Siamois à son service et que l'événement serait caché, de peur d'une invasion laotienne ; le haut pays serait très troublé. Je sais l'opinion qu'on doit généralement avoir de <îes racontars ; en tout cas, nous verrons bien.
Je proûte des bonnes dispositions de notre perisonnel pour chercher à m'instruire sur les coutumes et les croyances du pays ; on me promet
des chansons ; l'intorprète de M. Vacle, Ki, allumé par une larme de tchoum-tchoum, propose, pour terminer la soirée, de nous raconter une bis^ toire ; nous n'aurions garde de l'en détourner, écoutons :
« Deux crabes étaient mariés; tandis que la femelle change de carapace, le mâle se tient à •l'entrée du trou qu'il garde ; à son tour, il doit rentrer pour changer ; la femelle sort alors, appelle un autre mâle et « fait des bêtises avec lui ». — Un pécheur ayant observé ce fiiit, le rapporte au roi ; celui-ci veut savoir s'il en est de même dans l'humanité et si les hommes valent mieux qoe les femmes. Il publie donc un édit par lequel il promet une forte récompense à celui qui tuera sa femme; un mari accepte, ne craignant pas d*ètre condamné à mort s'il manque à son raga-
gement ; mais en rentrant chez lui, il trouve sa femme et ses enfants en pleurs, et plutôt que de mettre son épouse à mort, ému par ses larmes, il préfère se livrer au roi qui le fait mettre en prison. Un nouvel édit est alors rendu en faveur des femmes contre les hommes ; une épouse s'engage et, malgré la douleur de son mari, le décapite et en porte la tète à la cour. Le roi reconnaît alors que les fenunes sont plus mauvaises que les hommes ; il fait décapiter la meurtrière et récompense largement le prisonnier. »
Ce conte indigène nous tient assez tard en éveil, tout est déjà rentré dans le silence; on n'entend plus les cris rauques des conaî (grands cerfs) qui, à la tombée du jour, viennent boire en soufflant bruyamment. Sur les crêtes, des feux s'allument en certains points, d'autres brillent dans la vallée ; seraientrce des signaux correspondants ? Les pirates emjdoient fréquemment ce télégraphe optique vu de si loin. Pour nous, nous n'avons qu'à attendre le lendemain en dormant le mieux possible.
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A février.
Les rapides sont particulièrement nombreux; aussi faisons-nous peu de chemin. Les pirogues doivent être poussées Tune après l'autre ; tous les hommes s'emploient à les faire avancer. Mais ]e rapide franchi, ils s'arrêtent pour fumer une pipe à eau qu'ils se passent à tour de rôle. Quelques-uns récoltent sous les pierres du bord une sorte de long grillon ; ils en font provision pour
les cuire et les manger. Quant à nous, nous n'avons qu'à attendre; on ne peut trop presser les bateliers; il faut leur laisser le temps de souffler; le métier est dur. On met ainsi souvent une ou deux heures à avancer de cent mètres. JNous descendons sur la rive. J'essaie d'évaluer la vitesse d'un des rapides au moyen de morceaux de bois flottants et de points de repère; mais l'opération est difficile, et en disant que j'ai constaté comme résultat la vitesse moyenne d'un mètre à la seconde, je ne puis garantir la rigoureuse exactitude de cette observation.
Au Tac-da (un des rapides), des pirogues ont été attaquées il y a quelques jours.
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Plus haut, nous passons devant le village de Ban-Thao; le quanlong est une femme. Je regrette de ne pouvoir faire sa connaissance.
Le soir, un sentier que je suis dans les bois me mène à un village de trois à quatre cases qui |)aralt isolé au milieu des forêts et que défendent (le hautes palissades. Dos hommes sortent à ma vue et me font signe de m*en retourner. MoDt-ils pris pour un pirate ou en sont-ils euxmêmes? C'est ce que je ne puis savoir; je préfère ivvenir au camp. Mon excursion m'a fait rencontrer des cimetières bien curieux, de deux genres. I>dns les uns, chaque sépulture est marquée par une petite grille en bambou entourant un espace '«'ctangulaire; au milieu de cette enceinte, un toit en chaume à deux versants, portant sur le 'levant des couronnes de cordes, protège le tomb^u ; celui-ci est en terre battue; trois soucoupes "^^ni placées dessus, et, à côté, sur le sol, ont été ^^|)Osés des tas de fagots et des cages en bamtH)us; je ne vois ici que quelques sépultures élevées sous bois, auxquelles conduit une sente étroite. Dans les autres, plus de toit ni d'offrandes» fixais autour de l'éminence de terre un cercle de pierres droites, d'une quarantaine de centimètres
au plus, à Texœption de celles qui sont placées aux deux extrémités, dans le sens de la longueur; celles-ci ont parfois un mètre. Je ne puis m'empêcher de songer aux monuments dits drui- <liques de la Basse-Bretagne.
En Asie centrale, des pierres marquent souvent les cimetières. L*idée de dresser des pierres en Tfaonneur des morts vient d'ailleurs partout naturellement à l'esprit, sans qu'il soit nécessaire de conclure de cet usage à des rapprochements de race; ici, les palissades et les toits ne conviennent peutêtre qu'à des chefs ou marquent des croyances différentes, à moins que ce ne soit affaire de fantaisie. Des voyageurs plus compétents que moi trancheront la question.
Après une nuit d'orage, nous partons par un t(»mps sombre qui s'éclaircit et revient au beau dans la journée; le thermomètre marque vingt degrés à midi.
Nous croisons des pirogues portant un lieutenant, un sergent et une quarantaine de linhs, à Ja recherche des pirates qui ont attaqué les der-
niers convois. L'officier a déguisé ses hommes en nhaqués^ ou simples paysans, pour surprendre Tennemi ; nous leur souhaitons bonne chance et continuons.
La rivière s'âargit, les collines s'abaissent; nous avons à notre droite des bancs de galets, et, devant nous, perpendiculairement au courant qu'elle semble barrer, une plaine surélevée. La berge forme comme un T dont la rivière serait Taxe. Aux hautes eaux, les galets sont couverts; la berge, haute maintenant de cinq à six mètres, €st au niveau de la rivière et semble baignée par un immense lac.
L'endroit est bien choisi pour un poste qui commande à la vallée; nous sommes à Yan-Yen. Nous venons de rencontrer une partie de la gar oison en expédition; lorsqu'elle est complète, elle comprend ime quarantaine de tirailleurs muongs et une cinquantaine d'Annamites. Les premiers sont moins rarement malades que les seconds; les hommes des deux races ne se disputent pas, mais ils ne frayent pas entre eux. Des sous-ofiiciers nous font les honneurs du poste : une petite aiaison blanche un peu délabrée, ornée d'inscriptions chinoises et françaises. Les villages anna-
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mites et muongs, situés derrière, sont séparée l'un de l'autre. Plus loin, s'ouvre la vallée du Phou-Yen, fertile et remplie de villages jusqu'à trois jours de marche. Malgré la richesse de la contrée, on n'a pas encore trop à se plaindre des attaques des pirates; elles sont rares et partielles. Mais ici comme plus bas, on craint le Doc Ngu: s'il jetait son dévolu sur le Phou-Yen, il mettrait le poste dans une situation très mauvaise; que faire, en effet, avec moins de cent hommes, contre sa formidable bande?
Quant à nous, de ce côté, nous sommes bien tranquilles; aussi ne saurions-nous assez remercier M. Vacle de tout le concours qu'il nous a apporté, et, en le quittant, je n'ai qu'un regret, c'est que ses fonctions, qui lui permettent de rendre de si importants services au gouvernement français, l'empêchent de monter avec nous plus haut. Lui-même, voyageur dans l'âme, a les larmes aux yeux en nous voyant repartir; il m'exprime tout son chagrin de ne pouvoir continuer; son devoir le retient : « La France avant toutl » telles sont ses dernières paroles EUe^^ jx)rteront bonheur à notre voyage, car, nous Hussi, nous n'avons qu'un but : travailler pour la
grandeur du pays! Ce n'est que lorsqu'on se trouve au loin qu'on sent combien il est doux de trouver des frères dont le cœur batte à Tunisson du vôtre.
Le petit Yao va nous manquer. Ses réflexions, empreintes du scepticisme des coureurs de grande route, m'amusaient; pourvu qu'il eût à manger, (m gite et son papa (M. Yacle), tout le reste lui était parfaitement indifférent. La question religieuse, en particulier, le laissait très froid; il n'avait assurément pas eu le temps d'y songer : < Bouddah, me disait-il, même chose bambou. »
Le 5 février, M. Vacle et Yao étant repartis ilaos la matinée pour Gho-Bo, nous nous mettons m route quelques heures après. Nos provisions sont renouvelées. Nous avons pris du riz pour les bateliers, à raison de cinq kilos par jour pour quatre hommes. Afin d'éviter toute discussion entre la garnison et les indigènes, le colonel commandant la région a fixé le picul de riz à <leux piastres quarante (environ dix francs pour >^ixante kilos). Nous avons aussi du poisson frais. J'ai emporté une cinquantaine de cartouches de poudre Favié, celle-ci produisant les mêmes effets
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que la dynamite, sans les risques d'explosion par le choc. Un de ces engins, muni d'une capsule de fulminate, d'une mèche brûlant sous l'eau et augmenté de poids par une pierre, nous rend de grands services. L'eflFet de l'explosion se fait sentir dans un rayon de trois mètres; le bouillonnement dissipé, les poissons atteints montent à la surface, le ventre en l'air, et nos hommes n'attendent pas qu'on les y pousse pour se jeter tous à l'eau; grands amateurs de celte pêche, ils plongent à qui mieux mieux, pour revenir rapportant les victimes entre les dents. Ces cartouches sont à recommander pour qui voyage dans ces régions; elles n'encombrent pas, ne sont pas trop destructives en de larges rivières, et procurent à bon compte une nourriture très appréciée des coolies.
Beaucoup de rapides aujourd'hui ; l'un me rappelle le barrage de Cho-Bo ; il faut passer par des chenaux étroits; le courant est fort, je l'évalue à environ vingt-cinq mètres en quatorze secondes: presque tout le temps l'on va à la cordelle. J'en profite pour initier Thou aux secrets de la chasse aux papillons. Ds sont nombreux ici ; avec de la baptiste à moustiquaire et un fil de fer, le filet
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est vite construit, le papier pour les cornets ne manque pas; nous pourrons faire une bonne ré» coite.
Nos bateliers nous regardent avec étonnement; ils sont plus pratiques et ne collectionnent que pour leur dîner. Ce sont les feuilles d'un petif arbuste, appelé moietm, qu'ils ramassent et pilent pour les faire cuire en manière d*épinards, ou une algue verte qui, bouillie et très pimentée, se inaoge avec le riz.
Braves gens, ces bommes de Laï, je les vois rire souvent, et jamais se disputer entre eux ; le soir, ils causent autour des feux, chantent d'une voix nasillarde et lente, ou jouent des mélopées douces avec une sorte d'orgue de roseaux emmanché sur une noix de coco dans laquelle on souffle.
Quelques-uns pèchent ou disposent des lignes pour la nuit ; ils lancent Tbameçon fort loin au moyen d'un bambou terminé par un large anneau.
Toujours couchés plus tard que nous, ils sont levés plus tôt, et dans la journée ils n'ont que la halte de une heure pour déjeuner. Je me demande comment ils font pour dormir si peu ; ils doivent se rattraper une fois revenus dans leurs foyers;
ici, quoique de courte durée, leur sommeil est encore léger. Les feux ne sont pas complètement éteints, car les tigres sont nombreux, nou> en trouvons des traces fraîches sur le sable; les cerfs non plus ne sont pas rares; mais on ne peut arriver à les voir; ils se cachent dans la ceinture de hauts roseaux qui bordent la rivière, j'en entends marcher près de moi sans avoir le moyen de les tirer.
« Plus loin il y en a beaucoup plus » , nous annonce le jeune Thou ; je le laisse causer et il ne demande pas mieux. Un type également que ce petit Annamite, avec son grand front, son nez droit large à la base, ses grosses lèvres qu'il retrousse à tout propos pour faire voir, en un sourire muet, une belle rangée de dents blanches». Ajoutez à cette description des yeux fendus comme par une longue entaille, presque dépourvus d^ sourcils, et une chevelure noire qu'il rejette en arrière d'un mouvement à rendre jaloux le plus fier des singeurs de Robespierre. Écoutez-le, daignant adresser la parole aux bateliers : « Naî (garçon) », laisse-t-il tomber de toute la hauteur de sa petite taille, et il semble presque étonné de s'être abaissé jusqu'à des gens aussi inférieurs.
Nous parle-t-il ou craint-il un reproche, c'est un tout autre homme; on le prendrait pour un martyr, pour un petit saint Jean, surtout lorsqu'il est bien sûr de n'être pas entendu par d'autres, et qu'il répond d'un ton bien doux, bien humble : < Monsieur, y en a moi pas connaisse (connaître) « . Pas méchant d'ailleurs, peu fort musculairement, résistant pourtant à la fatigue, vaniteux comme homme, orgueilleux de race, industrieux, coquet, joueur et honnête, tel est le personnage hétéroclite, contradictoire, bizarre, digne de lasser la science des psychologues les plus consommés, que la femme d'un tailleur annamite a mis au monde Fan de grâce 1866 en la ville d'HanoL
Malgré son jeune âge Thou a déjà beaucoup voyagé. Boy à Lang-Son, puis au service de M. Macey, il a parcouru le haut Tonkin, les Sibsongpannas, le Laos. Luang-Prabang est resté dans son esprit comme une sorte de paradis, qu'il désire retrouver; une partie de son cœur y est encore : « Y en a, nous dit-il, congaï aimer beaucoup Thou » .
Tout autre est Sao : grand, maigre, le visage anguleux, il est peu communicatif ; très adroit, se tirant bien de ce qu'il fait, mais à ses heures, il est moins commode à mener que son camarade.
Ayant jusqu'à maintenant parcouru à son gré le Delta^ vivant du produit de sa chasse, des aigrettes qu'il vendait à M. Gobert, il se plie difficilement à la discipline; l'indépendance est le fond de son caractère, nous la respectons autant que possible chez lui. £n dépit de soiq entêtement, je suis satisfait de l'avoir engagé, nous avons en lui un bon homme de route, débrouillard et courageux: moyennant certains égards, nous pourrons en tirer beaucoup. Thou, confinant sa race au bassin du fleuve Rouge, lui refuse la qualité d'Annamite, Sao est originaire des environs de Vinh.
Quant à Baptiste, c'est un bon cuisinier, mais sa figure sournoise nous déplaît; constamment abruti par l'opium fumé en cachette, il fait nattre peu de sympathie en nous. Négligent et très paresseux, il mérite des reproches continuels; s'il ne s'améliore, un jour viendra, je crois, oi^ il faudra nous en séparer.
L'interprète chinois pourra peut-être servir, bien qu'il fume aussi. Mais il ne se mêle pas aux hommes, cherche peu à se renseigner, ne semble nullement s'intéresser au voyage; il faut lui adresser toujours les mêmes questions ; il manque trop d'initiative; ce n'est pour nous qu'un pis aller.
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7 février.
Journée assez chaude; je note dans raprè&*midi vingt-neuf degrés à l'ombre.
Nous faisons pourtant une bonne partie de la rouie à pied ; mais la chasse donne peu en dépit des nombreuses traces de cerfs; à peine aperce* vons-nous quelques vanneaux à éperons, des hirondelles et de gros martins-pècheurs très sauvages.
Les coudes de la rivière sont fréquents; la m&ne disposition se reproduit toujours : dans les creux, des amas de galets formant un grand banc ; à l'angle, entre les collines mêmes et la rivière, on plateau, une sorte de table, probablement formée par des dépôts accumulés.
Les villages sont rares; nous campons près d'une réunion d'une vingtaine de maisons; je revois dans le bois un cimetière comme j'en ai déjà décrit ; on nous vend un ananas et on nous apporte un jeune porc -épie, quon appelle ici cochon de montagne. Nous le rendons à ses propriétaires, ne sachant qu*en faire.
8 février.
Les collines semblent se dénuder au sommet; les indigènes coupent le bois pour le chauffage, pour la construction et pour découvrir des terrains propres aux plantations de riz et de mais; les gros arbres sont respectés le long de la rivière ; ils sont destinés à servir de rideaux aux maisons dont les toits jaunes, émergeant de la verdure, me rappellent certains croquis japonais.
Ailleurs, les bananiers*, étalant leurs grandes feuilles d'un vert cru, tranchent heureusement sur les bambous aux teintes automnales.
Les villages ne sont souvent que de deux ou trois maisons, élevées d'une quarantaine de mètres au-dessus du niveau de la rivière qui n'a plus ici que quatre-vingts à cent trente mètres de large ; les rochers qui la bordent, schisteux hier, redeviennent aujourd'hui calcaires; j'y trouve même quelques traces de fossiles, des polypiers.
L'eau est claire, coulant souvent sur un tapis de ces algues vertes que nos hommes font cuire.
1. Ce ne sont pas, ainsi qu^on l'a prétendu à tort, ceux qui donnent le chanvre dit de Manille.
Malgré les rapides, nous marchons relativement y'iUa ; notre étape est aujourd'hui Ta-Koa ; de Van- Yen nous avons mis deux jours et demi au lieu de quatre qu'on emploie d'ordinaire.
Le 9y nous ne partons que tard ; il nous faut faire quelques provisions, et nous avons une occasion ici.
Sis sur la rive droite de la rivière, Ta-Koa est an gros village et un petit centre commercial ; on y compte neuf maisons chinoises, celles-ci directeiaent construites sur le sol. Leurs propriétaires font le commerce du sel, de l'opium et du tabac, qu'ils échangent contre des produits indigènes, de la cardamome, des cornes, etc. Les transactions, dans ces régions sont facilitées par le libre trafic de l'opium ; à partir de Cho-Bo la ferme n'a rien à voir, et l'établir ici serait créer du môme coup la piraterie. Actuellement les attaques de pirogues au-dessous de Van-Yen ont un peu arrêté le commerce. Le Chinois qui nous donne ces renseignements est un vieux squelette tout opiacé, aux longues mains décharnées; il nous montre le canon et les revolvers du Leygue, la chaloupe à
vapeur que la mission Pavie était parvenue à faire
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monter jusqu'ici et qui finalement s'y était échouée après plusieurs royages. L'aide que le digne notable a donnée pour sauver les restes de Fembarcation lui a valu une médaille.
Pour nous, peu d'objets à acheter ici : un ongit; de rhinocéros, provenant, nous dit-on, des environs et employé comme remède contre la migraine. Nos hommes prennent des cannes à sucre, des bambous, de la salade, des poulets (environ un franc pièce) et, enfin, de moitié avec nous, un énorme cochon, payé six piastres (vingt-cniatre francs), deux piastres meilleur marché qu'à B inoî, au dire de Thou. Les paiements se font avec des fragments de piastre pesés à la balance chineuse.
Les afiaires réglées, on repart pour une courte étape. Nos hommes me demandent un aprèsmidi pour tuer et fêter le cochon ; nous sonmies en avance et pouvons leur accorder le congé. Us sont d'ailleurs adroits et complaisants et toujours contents ; nous n'avons avec eux que de bons rapports. Â peine sommes-nous arrivés que les bateaux sont amarrés, le bois ramassé, les feux allumés, trois pierres réunies et la marmite posée jessus, avant même que notre paresseux Baptiste soit sorti de son trou. Aujourd'hui, nous assistons
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à une soène épique, qui n'aurait besoin que de la rause d*Homère pour nous reporter aux temps héroïques de l'antiquité ; un petit banc de sable au bord de la rivière ; quelques rochers surmontés <te forêts, derrière nous; de hautes collines en face; pas d'habitations, pas de villages, pas de traces d'indigènes : nous sommes seuls; en quelques heures l'animal est égorgé, échaudé, gratté, découpé, mis à cuire. Assis en cercle autour des feux, les bateliers commencent le repas au jour et ne le finissent que fort avant dans la nuit. C'est d'abord le sang qui est mêlé au riz avec du piment; les tripes en petits morceaux, assaisonnées (te tomates sauvages récoltées dans le bois ; puis le lard, puis la viande ; les plats succèdent aux plats; des bambous sortis avec précaution du fond des pirogues sont apportés en pompe ; ils renferment du tchoum-tchoum acheté le matin à Ta-Koa. Nous n'avons qu'à fermer les yeux: une fois n'est pas coutume et, pour être bien servis, il faut savoir à l'occasion être indulgents. Ce soir en l'honneur de la fête, tout est en commun, nos Kvs eux-mêmes daignent se mêler à la foule.
Généralement les hommes dînent en plusieurs groupes, l'un d'eux faisant l'office de cuisinier
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pour les autres ; une origine commune de famille ou de village les réunit.
En les regardant manger, boire et rire, je me demande s'ils n'ont pas trouvé, sans le chercher, le secret du vrai bonheur. Peu de préoccupations, peu de croyances, peu de désirs, peu de besoins, pas grand'chose à gagner, pas grand'chose à perdre ; ils s'en iront de cette terre comme ils y sont venus, se contentant de ce qu'ils ont, vivant au jour le jour, sans regarder plus loin. Seraientils sages sans s'en douter et sans avoir le droit d'en tirer mérite? Leur philosophie ne serait-elle qu'inhérente à leur race et œuvre du destin? Et est-ce bien au nom de l'humanité que nous allons nous mettre en travers de leur bonheur, en introduisant parmi eux les tracas d'une civilisation factice, qui montre à chacun les échelons à monter, sans souvent lui donner les moyens d'y parvenir?
Tandis que nos bateliers préparent le festin, nous profitons de l'arrêt pour faire un tour de chasse. La marche est pénible sur des coteaux rendus glissants par les feuilles de bambous qui les couvrent ; veut-on se retenir, c'est sur un arbuste épineux qu'on cherche un point d^appui.
OU bien un nid de fourmis rouges dérangées tombe sur vous ; le plaisir est médiocre, diminué encore par la malice et l'adresse du gibier. Des bandes de singes roux gambadent devant nous, presque toujours visibles, mais hors de portée de fusil; il faut le cri rauque d*un cerf brusquement réveillé pour les faire détaler plus vite. Les herbes sont hautes, des traces de tigre se voient le long du ruisseau et la prudence commande de rentrer avant la nuit. )
10 février.
Nos hommes ne se ressentent pas de la fête de la veille et semblent plus alertes que jamais ; les rapides sont toujours nombreux, le paysage le même ; mais les collines semblent plus éloignées, et dans le lointain on en distingue de plus hautes. La marche est plus facile le long de la rivière. Nous tuons des oiseaux au plumage éclatant, les multicolores aethyopiga au refilet métallique, les oiseaux mouches de ces contrées. Nos boys mettent toujours peu d'empressement aux collections. Thou ne comprend guère l'intérêt qu'offre la chasse des lépidoptères ; il nous suit pas à pas, guère ras-
suré: € Y en a tite (tigre) », me dit-il en me montrant des excréments frais, et oomme je loi fais remarquer que ces fumées pleines de matières végétales doivent être attribuées à des ca*fs : c Non, monsieur, tite manger cochon, tout avaler les poils avec ».
Près d'un village, sur la rive droite, une dalle entourée d'une petite grille et surmontée d'une croix de fer attire mon attention ; l'inscription est la suivante :