Yunnan fau surtout
Une remarque suffit à faire comprendre l’importance que peuvent prendre les filatures au Tonkin. On récolte actuellement du coton aux Indes; les filés qui y sont faits sont envoyés jusqu’en Chine; or, les usines produisant ces étoffes se servent d’un charbon de prix élevé, puisqu’il leur vient d’Angleterre ou du Japon. Au Tonkin, nous aurons en même temps la matière première et le combustible; les métiers seront dressés sur un sous-sol charbonneux; des compagnies concessionnaires de gisements houillers auront donc un intérêt primordial à créer en même temps des établissements agricoles. Cette heureuse combinaison semble avoir été comprise par des colons intelligents. M. Marty cherche à établir une grande filature aux environs de Yen-Baï.
Le climat de la contrée convient admirablement à l’arbuste; dans le Thanh-Hoa et le Bay-Saï il se développe en quatre mois; sur les plateaux, les Muongs le sèment et le laissent croître sans aucun soin ; lorsqu’il est mûr , ils viennent récolter ce qui est nécessaire à leur propre consommation.
Des essais de plants de Géorgie ont été faits en face d’Hanoi par une société anglo-française; les
mauvais résultats obtenus jusqu’ici doivent être attribués à la mauvaise direction et à rinsutfisance des travaux préparatoires.
Une concession, obtenue par M. Bourgoing- Meiffre le long de la basse rivière Noire, ravagée par les pirates avant la récolte, a dû son insuccès principalement aux conditions dans lesquelles elle avait été accordée. L’administration avait peut-être agi à la légère en enlevant d’un coup aux indigènes, pour la céder à un Français, la longue bande de terrains cultivables qui bordaient la rivière. Dépouillés, sans compensations, de leurs bonnes terres, les habitants se sont vengés.
A quelque cause qu’ils soient attribués, ces premiers échecs ne sont pas pour décourager les colons. Qu'ils jettent un coup d’œil sur les plantations des Indes, ou bien plus loin, sur celles que les Russes, à force d’énergie et d’efforts persévérants, ont su créer au delà des déserts de Bokhara, autour de Tashkent; ils les verront rendre plus de quarante pour cent du capital employé. Ces chiffres doivent nous rassurer, et nous pouvons, à notre tour, avoir pleine confiance dans l'avenir du coton.
Une autre plante textile appelée à donner de
bons résultats est la ramie ou ortie de Chine; elle croît au Tonkin à l’état sauvage; les pieds durent vingt ans. Aux Indes, on voit, près de Calcutta, d’importantes plantations de ramie; un marché de cette filature existe à Liverpool; il ne reste plus qu’à simplifier et à améliorer les procédés de décortication.
Le thé croît sur les collines de Son-Tai et en d’autres localités au-dessus du Delta; mais pour obtenir un bon résultat, il nous faut changer la culture de l’arhuste, la récolte et la préparation des feuilles telles qu’elles sont faites maintenant, car le produit obtenu jusqu’à ce jour ne peut être comparé à l’excellent thé que les Chinois expédient dans tout l’empire du district de Ibang, contigu au Tonkin. A nous de faire venir quelquesuns de leurs ouvriers, et d’initier nos Annamites à leurs procédés ; nul doute alors que pour le thé le Tonkin puisse jouer, vis-à-vis de l’Indo- Chine, le rôle de Ceylan envers l’Inde.
Ici, comme dans l’île indienne, le café doit tenir une importante place; il y a une dizaine d’années, sur soixante millions de kilogrammes de café produits par le monde, le Brésil en fournissait la moitié et les Indes néerlandaises un
AUTOUR DU TOXKIN
sixième. Or, un savant botaniste et observateur, M. Balansa, faisait remarquer qu’au point de vue climatérique, c’est l’Annam et le Tonkiii qui se rapprochent le plus du Brésil ; nous avons donc un des premiers rangs à tenir sur le marché du café. Les plants de Libérie semblent les plus estimés et les plus résistants; Vhemileia vastatrix est moins à craindre maintenant; le caféier doit se plaire dans le haut pays ; des essais ont été tentés sur une toute petite échelle, et j’ai vu moimême croissant, sains et robustes; les plants distribués aux chefs. Une culture de caféiers d’une certaine importance (plus de dix mille pieds) est entreprise non loin d’Hanoi à Kécheu, et jusqu’ici elle a donné de très bons résultats.
A ce propos, il serait bon de dire quelques mots des Français qui ont commencé ces essais. Simples paysans, mais énergiques et travailleurs, anciens sous-officiers au Tonkin, les frères Guillaume, leur temps fini, se sont fixés dans le pays. Pour exploiter une carrière de marbre, ils apprirent à dessiner, copièrent des modèles ; avec le profit tiré de cette exploitation, ils achetèrent des brebis, et se mirent à fabriquer des fromages appréciés dans tout le Tonkin; maintenant, ils ont
réalisé certains bénéfices et se trouvent à la tête d’importantes plantations. Tandis que l’un d’eux est à Hanoï, l’autre reste à surveiller les travaux. Voilà une de leurs forces; ils savent ne pas se ranger dans la classe des piliers d’estaminet trop nombreux dans nos colonies. Leur exemple doit être cité; il prouve qu’il y a place au Tonkin pour tout le monde, même pour ceux qui n’ont pas de capitaux, pourvu qu’ils suppléent par leur énergie à l’absence d’argent.
Pour terminer le chapitre des cultures je devrais mentionner encore : le tabac, qui, si l’on juge des productions des Indes hollandaises, pourrait dans le haut Tonkin donner de grands revenus. — L’opium vient très bien; la création de la ferme en rend la culture peu rémunératrice ; d’un autre côté les transactions avec les provinces chinoises limitrophes se payaient jadis en opium du Tonkin, valant cher, et occupant peu de volume. Le traité qui nous défend l’exportation du sel nous interdit aussi celle de l’opium ; nos voisins ont été bien conseillés lorsqu’ils nous ont proposé ces clauses, afin de mettre des obstacles à nos relations commerciales avec eux-mêmes par voie du Tonkin.
Pour favoriser l’agriculture le Gouvernement a créé un jardin d’essais aux environs d’Hanoi ; le directeur a su tirer un grand parti des ressources modestes qui lui sont allouées. A très bon compte le colon peut y trouver les premiers plants qui lui sont nécessaires ; beaucoup ont été même envoyés gratuitement dans différents postes pour être expérimentés. Ces efforts pour introduire et acclimater des plantes encore inconnues au pays avaient déjà été tentés par le regretté monseigneur Pugénier, dont le vaste établissement agricole à Kéclieu peut servir de modèle au colon entreprenant.
Une faute peut être reprochée à l’administration au sujet des conditions qu’elle impose pour l’obtention des concessions; les voici, telles que les indique un arrêté paru aux actes otïiciels en février 1888, relatif aux concessions des terrains domaniaux ;
1“ Versement une fois fait de un franc par hectare de terre concédé, concession pour cinq années ;
2“ Obligation de mettre en culture dans un délai de cinq ans ;
3“ Paiement de l’impôt pour les surfaces cultivées à partir de la troisième année ;
4“ Renouvellement de la concession par période / de trente ans, si, à la fin de la cinquième année, les obligations ci-dessus spécifiées ont été remplies. Retrait des surfaces non cultivées dans le cas contraire.
Or, M. Leroy - Reaulieu , étudiant fliistoire de la colonisation de l’Australie et de l’Amérique, fait remarquer qu’à ces sortes de concessions, le régime de la pleine propriété et de la liberté est préférable. Il montre en Algérie des terres qui, en 1888 refusées en concessions, ont atteint, mises en vente publique, des prix très élevés.
Malgré les erreurs commises nous avons encore des richesses agricoles innombrables à exploiter ; regardons à côté de nous et voyons ce que les Hollandais ont fait dans des conditions guère meilleures ; qu’on me permette de citer ici la lettre que j’ai reçue d’un planteur qui, après avoir séjourné plusieurs années à Sumatra, a visité le Tonkin :
« L’exemple le plus frappant de l’essor que peut prendre une colonie largement pourvue de capitaux, c’est Sumatra, où j’ai travaillé plusieurs années.
» En 1866, un Hollandais, M. Niewenhuis, s’y établit pour planter du tabac sur la côte est de
l’île, à Deli, et il expédiait cette année cent soixantecinq balles de tabac qui se vendirent à Amsterdam environ vingt-cinq mille florins. Le tabac fut trouvé exceptionnellement beau et il se forma, de 1867 à 1869 et plus tard encore, plusieurs compagnies qui obtinrent du Gouvernement de grandes concessions de terres et y plantèrent du tabac. L'industrie y prospéra tellement qu’en 1889 il fut expédié de Deli sur l’Europe, principalement Amsterdam, au delà de frois cent mille balles de tabac représentant une valeur de plus de quatrevingt millions de francs, et cela d’un petit territoire situé entre la rivière de Langkat au nord et celle de Batu-Barra au sud, soit environ soixantedix milles de côte sur trente milles de profondeur, l'intérieur restant inexploré.
» Le Gouvernement des Indes néerlandaises a su attirer des ca})itaux dans ce pays par des concessions de terres très étendues, parfois de quinze à vingt mille hectares, à des conditions très libérales, pour soixante-quinze ans; la durée de ces concessions, garantie par le Gouvernement, est suffisante pour donner toute sécurité aux capitaux ; aussi sont-’'s venus en abondance, et, d'un pa}"S recouvert, il y a vingt-cinq ans, sur
toute son étendue, d’immenses forêts dont les Malais ne retiraient que quelques gommes et rotins, les Européens ont tiré en une seule année pour plus de quatre-vingts millions de francs de tabac; certaines des grandes compagnies comme la Deli Maatschappy et l’Arendsburg Tabacs Maatschappy, pour ne citer que celles-là, payèrent cette même année à leurs actionnaires les dividendes respectifs de cent dix et cent cinquante-sept pour cent.
» Ce succès phénoménal s’est depuis brusquement arrêté et la colonie est maintenant tant soit peu dans le désarroi ; les planteurs, dont les fortunes rapides ont tourné la tête, se sont mis à augmenter la quantité de leurs récoltes, négligeant ce qui faisait le monopole de leur marque, la haute qualité et la finesse de leur feuille ; leur tabac entrait alors en concurrence avec la masse des tabacs anonymes de toute provenance et ses prix sont tombés au même niveau. A moins de revenir à leurs anciens procédés de culture (ce qui n’est pas aisé, car le coolie chinois, qui est payé suivant le nombre de plantes qu’il livre, sacrifiera difficilement son bénéfice pour plus de qualité qui lui est indifférente), les planteurs de Deli ne reverront plus les jours de jadis. Il s’élève déjà des
concurrents dans cette production, à Bornéo surtout, mais Bornéo n’ayant pas de population indigène, la main-d’œuvre y est tout importée, de très mauvaise qualité et très chère ; aussi ce pays n’at-il aucune chance de réussir et c’est cette conviction qui m’a déterminé à le quitter.
» Il y a là, si nos gouvernants de Cochinchine ont un peu de prévoyance, une superbe occasion de doter le pays d’une industrie, source certaine de fortune rapide, qui aura surtout le grand avantage d’ouvrir immédiatement la région forestière inexploitée du haut Tonkin et d’y préparer le terrain pour l’introduction des cultures pérennielles comme le café, le cacao, etc. Le Tonkin a tout ce qu’il faut : une main-d'œuvre agricole très bonne et à bas prix, qui s’initierait vite à nos procédés, d’ailleurs bien simples, un réseau de rivières admirable, un climat sain, surtout si on le compare à Bornéo et à Sumatra, où le défrichement des forêts est la cause d’une mortalité effrayante. Il ne lui faut que des capitaux. »
l’industrie
En général, le développement de l’industrie dans une contrée suit celui de l’agriculture et de
l’exploitation des mines. En retard sur ces deux chapitres, le Tonkin, à plus forte raison, doit-il l’être sur le premier; pourtant quelques usines commencent à s’établir; les Annamites sont adroits et apprennent vite, la main-d’œuvre est bon marché et les patrons sont satisfaits de leurs ouvriers.
Sans vouloir entrer dans beaucoup de détails, je citerai, pour mémoire, la fabrique d’allumettes près d’Hanoi, aujourd’hui en activité ;
La typographie et la papeterie de M. Schneider; un papier très fin et excellent pour les journaux est tiré de la pulpe du riz;
Les établissements de M. Bourgoing-Meiffre.
Bien secondé par l’énergie et le courage de sa femme, ce vaillant Lyonnais peut^ comme les Guillaume, être donné comme exemple aux colons nouveaux venus. Tantôt c’est la badiane qu’il va chercher jusqu’à la frontière de Chine, au risque d’être roué de coups et laissé pour mort par les pirates ; tantôt c’est la soie, dont il fait dévider soigneusement les cocons par des Annamites bien dressés ; les résultats sont si différents des produits du travail purement indigène, qu’il étonne ses compatriotes déjà
venus au Tonkin pour étudier la question de la soie. Dans plusieurs rapports, en effet, on avait déclaré que les Annamites élevaient mal le ver, qu’ils lui donnaient peu de soins, qu’ils perdaient ensuite inutilement une partie du cocon ; que, par conséquent, de longtemps l’industrie de la soie n’aurait rien à faire au Tonkin. Les écheveaux déjà envoyés en France ont donné un démenti à ces assertions ; il y a pour nous une certaine éducation à donner aux Annamites, mais l’œuvre est aisée, ils sont souples et comprennent vite nos enseignements : aussi chaque année marque-t-elle un nouveau progrès.
Non content de l’industrie de la soie, M. Boiirgoing a pris une partie des fournitures militaires; il habille des tirailleurs. Un marché a encore été conclu l’année dernière entre lui et un chef de la haute région pour le commerce du thé. Enfin il s’occupe du coton. Rentré à cet effet en France, après être arrivé à réunir, avec infiniment de peine, un modeste capital, il se heurte à des obstacles encore plus insurmontables lorsqu’il s’agit de l’achat du matériel et de l’engagement des hommes. Après avoir frappé en vain à toutes les portes, il se voit réduit à s’adresser en Angle-
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terre, où, il faut l’avouer, il trouve la plus grande facilité.
Voici le cas : le capital, fourni la moitié par lui-même et le reste par quelques grands filateurs, s’est élevé à huit ou neuf cent mille francs ; on convint alors de s’en tenir pour commencer à dix mille broches. Un excédent d’une cinquantaine de mille francs n’empêcherait probablement pas la société d’acheter les machines en France, si le vendeur voulait faire des conditions acceptables; mais celui-ci ne veut pas s’engager à livrer le matériel au delà du port d’embarquement, de plus il déclare ne pouvoir fournir d’aides ni d’employés voulant aller au Tonkin.,
Rebuté de ce côté, il s’adresse à Manchester. Une des grandes maisons (qui fournit déjà de broches plusieurs de nos filatures françaises) accepte ici un traité à forfait pour six cent mille francs. A ses frais, elle envoie à Hanoï : un constructeur avec la charpente de fer des bâtiments à élever ; puis le matériel, accompagné de trois ' contremaîtres qui resteront aussi '^longtemps qu’il sera nécessaire pour initier les ouvriers indigènes à la besogne. Un tiers du prix
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convenu a été versé à la signature de l’acte, un second tiers sera remis à l’embarquement du matériel, un sixième quatre mois après l’installation à Hanoï, et le reste deux ans après.
Que nos industriels, trop souvent esclaves de la routine, ne s’étonnent donc pas lorsque nos colons s’adressent à d’autres qu’à eux ! Qu’ils s’en prennent à eux-mèmes pour ce qui est des instruments à fournir. Quant aux ouvriers, nous ne devons pas leur en vouloir de craindre des voyages aussi lointains; contre le Tonkin en particulier ils ont été trop souvent prévenus par les gens qui sacrifiaient les intérêts du pays à ceux de la politique; la défiance créée et entretenue sera longue à vaincre. Trois fois de suite M. Bourgoing dut aller à Nîmes pour décider cinq ouvrières à venir travailler la soie à Hanoï; il leur a promis des gages très élevés, il a leur parole, et dès qu’il a le dos tourné, ses nouvelles employées, travaillées par des amis ou des voisins ignorants, trouvent un prétexte quelconque pour se dégager.
Malgré les difficultés rencontrées par le colon lyonnais, maintenant de retour à Hanoï, il a donné un nouveau développement à son usine de soie; il se prépare à ouvrir la première filature
de coton, et en attendant il en établit de grandes plantations avec l’aide de cinq surveillants ramenés par lui de Ceylan ; ces derniers lui apprendront aussi la manipulation du thé.
En parlant de M. Bourgoing, une réflexion me vient à l’esprit: on a décoré cette année M. Chaeter, qui par les capitaux qu’il a versés, par la confiance qu’il a eue dans le résultat, a fait beaucoup pour les charbonnages du Tonkin; on a une grande tendance à décorer beaucoup d’étrangers, pourquoi ne songerait-on pas à certains modestes travailleurs français, dont les efforts, proportionnés à leurs moyens, sont si efficaces pour le développement de nos colonies? La réponse est à faire.
M. Daurelle s’occupe aussi de la soie.
La maison Pila va ouvrir trois filatures avec six cents bassines.
J’ai parlé à propos du coton des projets de >1. Marty.
Des ateliers de confection sont dirigés par M. Charpentier.
Des fabriques produisent de la glace, de la bière et autres objets de consommation.
Enfin si j’ajoute que des chaloupes, des bateaux à vapeur sont construits de toutes pièces dans les
chantiers d’Haï-Phong, on verra que, bien que naissante^ l’industrie fait des progrès rapides au Tonkin.