Muong (littéral) provinciaux
relie y aurait fort à faire ; je remarque déjà, sans sortir du poste, une cage remplie de petits nycticèbes (appelés ici singes dormeurs), suspendus au grillage et roulés en boule; ils ont une mine vraiment curieuse, lorsqu’on les réveille et qu’ils vous regardent d’un air effaré avec leurs gros yeux ronds. Malgrç leur petite taille (à peine celle d’un ouistiti), leur fourrure est estimée au moins quinze piastres dans le pays , parce que les poils, nous dit-on, servent à fermer les plaies. Il est curieux de rapprocher de cette opinion une croyance analogue en cours chez les nègres du Gabon.
On nous parle d’une antilope à crinière habitant les rochers et qui me semble bien être un nemorrhædus.
En fait d’oiseaux, je vois des euplocomès, et M. Vacle m’affirme avoir eu des échantillons du célèbre et rarissime faisan de M. Rheinart, dont la zone d’habitation s’étendrait jusqu’ici. On me promet de se mettre en campagne pour en obtenir une dépouille.
Assurément, à en juger par ce que je vois et ce que j’entends dire, la faune des montagnes environnantes doit être des plus curieuses, d’autant
plus qu’elle u’a pas été étudiée. J’ai hâte de me mettre au travail. Aussi l’idée que me communique M. Vacle d’une excursion de quelques jours, en attendant l’arrivée des })irogues, est-elle acceptée avec empressement. Charles restera à collectionner sur i)lace avec Baptiste et Thon, qui déjà est initié aux secrets de la chasse aux paiûllons.
Le 26 au matin, nous nous entassons tant bien que mal dans un grand sampan, M. Yacle, M. Bonnain, son second, quelques l>oys, deux interprètes annamites, moi et Yao. Un drôle de petit personnage que ce Yao, et qui mérite d’être présenté ; figurez-vous un gamin de neuf ans jias plus haut que ma botte, déjà bien précoce, marchant comme deux et fumant comme quatre, portant sur les épaules une tète ronde, malicieuse, chinoise, nous dit-on, que surmonte élégamment une petite toque rouge. Adorant son second père (M. Vacle l’a payé seize piastres à des ])irates du haut pays), et malin comme un singe, le petit Yao lui rend toute sorte de services, dont le moindre n'est pas de faire à merveille le métier d’espion. Déjà grand voyageur et polyglotte sans le savoir, notre homme (il serait froissé d’être traité autrement) écoute tout, entend tout et redit tout à son
patron, dans quelle langue, je n’ai guère encore pu m’en rendre compte : qu’importe I maître et élève se servent et se comprennent, c’est l’essentiel, et sans s’en douter, M. Yao rend peut-être de plus importants services à la République française qu’aucun des interprètes du poste; nous le verrons à l’œuvre.
Quatre heures au-dessous de Gho-Bo, nous nous arrêtons sur la rive droite à Phuong-Lam. Nos chevaux y ont été envoyés d’avance avec des tirailleurs en sampan. Quelques chefs sont venus au-devant de nous; vêtus d’un manteau de soie brune, ils marchent pieds nus ; de taille assez grande, le teint clair, ils ont les pommettes saillantes, mais le visage moins fuyant que chez les Annamites; la plupart portent une barbiche qui contribue à leur donner un aspect plus énergique.
A Phuong-Lam, nous dit M. Vacle, le chef est célèbre par ses chiens particulièrement bien dressés. Deux d’entre eux gardent les autres; à heure fixe, des écuelles sont disposées pour la meute; un coup de tam-tam range chaque animal devant sa portion, mais ce n’est qu’au second coup qu’il est autorisé à y toucher. Il ne nous est pas donné d’assister à ce spectacle; nous ne pouvons attendre.
A cheval, et en marche! Le temps est superbe; le soleil chaud, sans être méchaul, le thermomètre lie marque que viugt-ciuq degrés à l’ombre. Nous n’avous pas même arboré de casques; de grands feutres avec un grand mouchoir eu dessous suffisent à nous abriter. Pour ma part, je me trouve bien eu selle; ai'ec mes sacoches garnies des quelques objets qui peuvent servir en route, mon fusil en bandoulière, mou revolver, ma boussole, mon baromètre et mon thermomètre, je crois me retrouver en pays de connaissance ; tout semble me devenir plus familier, et il me prend envie d'appeler mes anciens compagnons du Tibet pour leur demander si nous ne sommes pas encore en un coin de l’Asie centrale.
Une maison d’un nouveau genre pour moi, devant laquelle nous nous arrêtons, me rappelle à la réalité : c'est la construction que nous retrouverons partout en Indo-Ghine (sauf dans les deltas). Un seul étage, auquel on parvient par une échelle ou un escalier extérieur, est élevé sur pilotis, à une hauteur variant généralement de un mètre soixante à deux mètres. Cette disposition permet aux habitants d'établir leur étable et leur poulailler, d’attacher même leurs chevaux au-
dessous d’eux ; ils sont ainsi plus facilement protégés contre les attaques des fauves. Au point de vue hygiénique, l’élévation au-dessus du sol les défend en partie contre les miasmes fiévreux, provenant souvent de l’humidité. La construction est rectangulaire ou formée de bâtiments semblables, disposés suivant les trois côtés d’un carré.
Le toit est de chaume ; les parois, de planches ou de bambous tressés très finement, maintenus par des poutres ; le plancher de bois, recouvert de nattes de bambous. Chez les chefs, une partie légèrement surélevée en estrade porte une petite table sur laquelle le thé est servi aux visiteurs. A l’autre bout de l’appartement, un espace carré recouvert de dalles cimentées ou de terre battue sert de foyer ; la fumée va se perdre dans le toit dont elle noircit les traverses. Ici les côtés, au lieu d’être perpendiculaires entre eux et avec le plancher, forment souvent des angles légèrement obtus, la partie supérieure se trouvant ainsi un peu plus large que l’inférieure ; des recoins sont formés dans lesquels on dépose ou accroche des provisions de toutes sortes sans empiéter sur l’espace disponible. Au premier coup d’œil on distingue ainsi
AUTOUR DU TOXKIN
les maisons thaï des maisons siamoises, qui sont toutes à angle droit.
Une tasse de thé prise chez notre hôte, et nous repartons. Nous formons une longue caravane ; outre nos boj's, les interprètes et quelques tirailleurs que nous avons amenés, des chefs nous précèdent à cheval. Nos bagages sont portés par des gens du pays, à l’aide de longs bambous qu’ils tiennent deux à deux sur leurs épaules, l’iin marchant devant l’aulre. Une vingtaine d’indigènes armés nous suivent ; ils [lortent la veste flottante jusqu’à la ceinture, rappelant le îuaA’owacea chinois, des pantalons larges coupés aux genoux, un demiturban autour de la tète ; les pieds sont nus et les jarrets entourés de bandes de toile. Dans la ceinture est passé un coupe-coiq)e à étui de bois, rappelant par la forme les sabres jai)onais; leurs fusils sont longs et légers avec un canon étroit, brillant ; la crosse courte ; on ne l’épaule pas, mais on l’appuie contre la joue; la mèclie roulée autour du bras en bracelet est allumée à l’extrémité, qui se consume lentement. Malgré l’inqterfection de l’arme, ils sont bons tireurs.
Piétons et cavaliers contournent en longue ble un lac entouré de roseaux au milieu desquels est
tracé îin étroit sentier ; sur les bords courent un grand nombre de poules d’eau bleues à pattes rouges; elles se domestiquent facilement, et laissées auprès des maisons font, à l’instar des oies du Capitole, très bien la garde.
Nous arrivons au pied des collines; il faut alors se livrer à une véritable escalade très pénible, sous bois, dans la boue et sur des rochers glissants, où les chevaux, débarrassés de leurs cavaliers et laissés à eux-mêmes, accomplissent de vraies acrobaties. La végétation puissante intercepte la lumière ; les caoutchoucs gigantesques dominent, chargés de parasites : fougères, lycopodes, orchidées. On se sent petit sous ces géants des tropiques qui semblent peser sur vous de toute leur hauteur, et nous avons hâte d’être arrivés au sommet après avoir sué, soufflé, peiné durant une heure. Une ascension pareille suffit à expliquer la force des pirates; que voudriez-vous, en effet, que fît ici une colonne contre dix hommes connaissant le pays et bien embusqués? Pour être maître de la région il n’y a qu’un procédé, celui qu’emploie M. Vacle : avoir les chefs avec soi, les diviser entre eux et les tenir l’un par l’autre.
Le^plateau sur lequel nous débouchons à travers
AUTOUR DU TONIvlN
une forêt de roseaux atteignant parfois quatre mètres de haut, comprend tantôt d’immenses régions incultes, des ondnlalions de terrain couvertes d’herbages souvent demi-brùlés, tantôt des rizières. Celles-ci se trouvent surtout dans les cuvettes formées par les falaises calcaires qui alternent avec les monlicules arrondis de même formation. Les cultures sont établies près des villages; des bouquets d’arbres se dressent sur les éminences, tandis que les parois se fendillent en longues ouvertures qui rappellent l’oreille de Denys de S3’racuse.
C’est la région mie et déserte que nous traversons d’abord ; la route s’élargit et est bonne ; pour devenir carrossable, elle exigerait peu de travaux.
M. Vacle croit qu’un élevage de bestiaux pourrait être tenté ici avec succès; je suis de son avis; l’espace ne manque jias et les pâturages semblent bons.
Sur la bailleur on a établi un petit poste indigène. La défense comient au pa^'s. Derrière la palissade, aux extrémités aiguisées, est creusé un fossé, traversé Ini-même de bambous qui débouchent à l'extérieur et servent de meurtrières;
alentour, sont placés des chevaux de frise en bambous durcis, pointus; au centre, un mirador élevé sur quatre poteaux et muni d’une échelle.
Nous ne faisons qu’une 'courte halte; il est tard.
Pendant la dernière partie de la route, je m’amuse à regarder le manège du petit Yao qui, avec une vingtaine de kilomètres dans les jambes, trouve encore moyen de courir en avant, faisant tinter le grelot attaché à sa queue. Quand il a gagné une certaine avance, il s’asseoit, prend la pipe à eau, faite d’un tube de bambou, qu’il porte en bandoulière, met une prise de tabac et aspire jusqu’au ventre, comme font les Chinois, puis repart au petit trot, lâchant sa fumée par bouffées, pour recommencer la même opération un peu plus loin.
Le manège de Yao n’est pas, d’ailleurs, le seul spectacle intéressant que nous ayons à observer. A qui se donne la peine de regarder, aucune étape en pays et chez des gens nouveaux n’est ennuyeuse. Un des mandarins, le chef couvert d’un chapeau de paille en forme de cloche, se croit très civilisé en prenant une serviette de bain pour manteau; derrière lui, son porte-cadouilles me fait songer aux licteurs de l’antiquité; un
carquois qu’il tient eu bandoulière renferme les verges, signe du commandement, et les petits drapeaux qui serviront à transmettre les ordres.
Voilà Cao-Phong, notre étape.
Nous sommes conduits à la maison du chef qui nous donne l’hospitalité. L’intérieur est propre. Nous sommes installés sur l’estrade, où un repas nous est servi dans une quantité de petits plats. En face de nous, un autel couvert de pots renfermant des plumes de paon et des bâtonnets odorants est dressé devant de longues inscriptions chinoises : c’est l’autel des ancêtres. Les prières en l’honneur des parents et des pratiques relatives aux esprits constituent ici tout le culte des indigènes; le bouddhisme n’y a pas encore pénétré.
Notre hôte est un quanlong ou chef de village. Le pays est soumis à un régime féodal, les qumilongs étant indépendants les uns des autres; mais presque tous se reconnaissent une sorte de vassalité à l’égard des Linhs, dont l’ancienne famille gouvernait jadis le Tonkin. Les tributs payés à l’Annam étaient très minimes; la cour de Ilué faisait à peine sentir son joug, ne demandant aux Muongs que des soklats, très redoutés avant qu’on connût l'usage de nos fusils à longue iiortée. Celte
année, nous avons dispensé les chefs de l’impôt, à condition qu’ils fissent des routes, et ils semblent avoir pris leur tâche à cœur, malgré les difficultés de tous genres qu’ils rencontrent sans cesse.
Le terme de Muong par lequel on les désigne est impropre, nous l’avons vu plus haut, puisqu’à vrai dire il signifie province, provinciaux; mais il n’est pas injurieux comme celui de Mois (sauvages). Ce dernier nom semble réservé à certaines tribus répandues de différents côtés du Tonkin et qu’on trouve surtout à mi-côte dans les montagnes. Les indigènes, ici, s’appellent euxmêmes Thos-dân (prononcez djang), à proprement parler, habitants de la terre (tho). Souvent on les nomme Thos tout court. Ce nom mériterait d’être rapproché de celui de Hos dont on désigne les Chinois du haut pays, et du mot Thdi, Thou, Thoujen, dénomination de toute une race. Nous aurons occasion de revenir plus longuement sur cette question encore si obscure des races indo-chinoises.
Interrogés par nous, les chefs thos prétendent que leur peuple a été de tous temps ici et qu’il n’est pas venu par migrations. « Les Annamites, ajoute notre interprète, que je soupçonne fort de
AUTOUR l.U TONKIN
n'être pas, pour sa part, issu d‘uii sang très pur, sont un produit des Chinois et des Mois. » Je ne sais si cette opinion qui porterait atteinte à leur orgueil national serait très goûtée de nos boys. D'ailleurs, les renseignements historiques donnés par les indigènes n’ont qu’une valeur scientifique bien relative, à moins que des preuves d’un autre ordre ne viennent les corroborer. Il ne faut })ourtant rien laisser de côté; questionnons le plus possible, un jour viendra où, des documents accumulés de tous côtés et comparés attentivement, la lumière jaillira.
Tandis que nous cherchons en vain la solution des problèmes ethnographiques les plus intéressants, nos hommes devisent autour du feu, ]»armi les femmes qui vaquent aux soins du ménage. Guère jolies, les dames muongs, avec leurs grosses têtes rondes dont le hàle tranche sur la blancheur des bras et de la poitrine. Au lieu des turbans annamites, elles se couvrent les cheveux d’uu foulard sombre; la rol)e est maintenue par une large ceinture brodée qui monte sous la gorge; les seins, souvent découverts, sont parfois cachés par une petite tunique courte. Elles se retirent bientôt à l’autre bout de la maison, taiulis que nous
cherchons dans le sommeil des forces pour le lendemain
27 janvier.
Nous continuons notre marche sur le même plateau, où les espaces incultes alternent avec les rizières, que dominent çà et là les hlocs calcaires. La route, nouvellement élargie, en certains passages n’est pas assez battue, et, malgré des claies de bambous posées à la surface, nos chevaux enfoncent jusqu’au poitrail. Plusieurs chefs viennent au-devant de nous. Leur visage pâle, orné de quelques poils, est assez ouvert; ils ont les dents laquées en noir; leur costume est toujours le même : robe de soie violette et pantalon large en toile blanche; leurs soldats les suivent; quelquesuns portent la crosse renversée en signe de soumission.
Chaque fois que nous passons devant un village, nous devons nous arrêter à la maison du quanlong et descendre prendre le thé qu’il nous offre en des godets minuscules. Il nous fait auparavant une série de lais *, s’inclinant à plu-
i. Salut.
sieurs reprises, les mains jointes, jusqu’à terre, et nous présente des œufs et des bananes; il indique par là sa vassalité en même temps que son désir de nous être agréable. Nous ne pouvons pas plus refuser le cadeau que lui ne doit y manquer. Donner d’un côté et accepter de l’autre sont deux obligations sans raccomplissement desquelles nous serions considérés ou semblerions regarder nos hôtes avec mépris. Avec le thé sont offertes des chiques de bétel toutes roulées; pour ma part je m’en passe, bien qu’elles soient, me dit-on, très rafraîchissantes.
Un quart d’heure suffit à chaque visite; il huit en effet arriver avant la nuit à Thac-By où nous ferons halte. Autour de quelques demeures, je remarque de hautes [)alissades de bambous d’au moins quatre mètres ; des lattes les garnissent à l’intérieur, et au dehors paraissent des piquets pointus qui forment la défense.
Le long du chemin, on est étonné parfois de voir se balancer au sommet d’uii roseau un carré de bambous tressés, [sortant à un de ses angles plusieurs anneaux pris l’un dans l’autre ; cet assemblage est disposé par les indigènes pour conjurer les esprits.
Le village de Thac-By a été célèbre lors de la conquête du Tonkin ; jusqu’en 1887, il fut occupé par les Pavillons-Noirs, qui dirigeaient de là leurs incursions sur le Song-Bo.
Ils sont maintenant complètement chassés et le pays est tranquille. Les environs sont jolis : des bouquets d’arbres à fleurs, des massifs de camélias simples tout blancs atteignant jusqu’à cinq mètres, des aréquiers, des cocotiers, entourent les maisons. Les derniers rayons du soleil, reflétés par les rizières, viennent se jouer dans leur feuillage, tandis que les indigènes rentrent des champs avec leurs animaux ; les oiseaux aux couleurs vives volent dans les branches, et en attendant la nuit, je passe deux heures délicieuses sous les arbres, en essayant de réunir quelques exemplaires pour les collections.
Le chef qui nous donne l’hospitalité appartient à l’ancienne famille souveraine des Linhs ; son âge et son origine lui valent un profond respect de la part de tous. En raison de son influence, nous avons grand intérêt à nous l’attacher ; aussi la visite que M. Vacle a obtenue de son neveu à Cho-Bo est-elle considérée comme un grand succès.
Pendant le dîner, le vieillard se prête volontiers
à nos questions, et j’en profite pour l’interroger sur la manière d’ensevelir les morts, en usage dans sa région. Les cadavres sont mis dans un cercueil de bois avec une couche de cendre sous le corps et de la ouate dessus ; le tout est soigneusement fermé; puis, au lieu de le mettre en terre, les parents le gardent chez eux des mois, parfois des années. Un quanlong, que je vois, a sa mère chez lui depuis vingt-deux mois. On attend ainsi un moment pro[)ice pour renterrement. D’autres fois, la famille est pauvre et amasse de l’argent afin de pouvoir faire une fête des morts convenable. Tant que le cadavre est à domicile, les gens se respectant doivent porter un deuil qui ne se borne pas à changer la couleur des vêtements, mais qui astreint à de nombreuses privations : pas de chanteuses, pas de chiques de bétel ; on ne s’assoira plus sur des nattes à dessins rouges, mais par terre ; on ne portera plus de belles robes, on ne fumera plus, on ne se rasera [)lus les cheveux. Telles sont les principales obligations généralement observées qu’imposent les convenances aux parents du défunt.
Tout en causant de ces sujets macabres, M. Yacle me fait remarquer la forme bizai'rc du
meuble sur lequel nous dînons : c’est une grande boîte de bois jaune posée en longueur dans un creux pratiqué au milieu de l’estrade; en l’examinant plus attentivement, nous nous apercevons que ce coffre n’est autre qu’un cercueil. La découverte est au moins singulière, et nos cheveux se dressent déjà à l’idée que nous venons de souper sur un macchabée. Les indigènes nous rassurent ; le cercueil est vide et est mis là par prévoyance pour recevoir quelque mort à venir.
Pendant nos repas, nous faisons assaut de politesses avec nos hôtes ; aux petits plats qu’ils nous offrent, nous répondons en leur passant quelques conserves ; nous recevons du thé et nous donnons du café ; un fait m’étonne : les chefs ne mangent pas de bœuf ; mes compagnons pensent que cette abstention a une origine commune avec celle qui interdit l’usage de cette viande aux Indes. Interrogés eux-mêmes, les notables nous répondent qu’ils s’en privent pour ne pas se nourrir comme les coolies.
28 janvier.
La nuit a été mauvaise ; le bruit produit audessous de nous par les chevaux nous a réveillés
HOMMES d’escorte, ENTRE CAO-PHONG ET TUAC-BY
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sans cesse. Malgré la fatigue due aux alertes trop fréquentes, il faut partir matin, l’étape est longue.
La route est belle, en argile rouge tapée ; elle a deux mètres de large, on se croirait dans un chemin de parc... tant qu’on reste en dehors des rizières où, comme hier, nos chevaux ont de la peine à avancer.
Les terrains cultivés cessent d’ailleurs de bonne heure, et nous sommes contraints, par crainte de manquer longtemps d’eau potable, de nous arrêter auprès du dernier village pour déjeuner. On nous apporte ici à boire dans des bambous de trois mètres dont les nœuds sont percés. En assistant aux préparatifs du repas, je ne puis m’empècher de songer à la variété et à la multiplicité des services rendus par le bambou. Existe-t-il sur terre une graminée aussi utile à riiumanité? Je ne sais ; en tout cas je ne la connais pas; pour ma |»art, je comprendrais que des peuples primitifs et naïfs, divinisant les forces de la nature, lissent du bambou un objet sacré, lui rendissent même un culte. Je l’ai vu employer pour la construction, pour la défense, pour le vêtement ; les jeunes pousses sont une nourriture excellente ; la sève })arfume les aliments ; avec la lige on fait des casseroles, des pipes.
des seaux, des canaux, que sais-je? J’en suis à me demander à quoi le bambou ne peut pas être employé : l’écorce se transforme en papier ; en perçant les nœuds de certaines variétés, l’indigène trouve de l’eau ; enfin, rien qu’avec le bambou il produit le feu en frappant des tiges sèches l’une contre l’autre. On admire les étonnantes, inventions de la science moderne ; des expositions sont ouvertes pour montrer les résultats atteints par la vapeur et l’électricité ; une place devrait être réservée aux seuls produits du bambou ; encore faudrait-il un très large espace pour les faire tous figurer. Allez faire un tour en Indo-Chine et vous m’en direz des nouvelles.
En pays sauvage pendant le reste de la journée, nous traversons des jungles de roseaux élevés qui semblent avoir emmagasiné un excédent de chaleur ; des incendies allumés parmi les herbes sèches s’étendent avec la rapidité et en même temps le grondement sourd d’un torrent en fureur. Les flammes viennent lécher les pieds de nos chevaux ; avec le soleil en haut et du feu en bas, nous sommes cuits des deux côtés. C’en est trop, et cette fois, on retrouve les forêts et la fraîcheur en même temps avec plaisir.
La route nous arrête, avant la tombée de la nuit au rebord même du plateau au-dessus de la vallée, du Song-Bo. La vue est splendide, le spectacle grandiose; la rivière Noire, ici large et tranquille, se déroule à nos pieds entre de hautes collines boisées ; nous dominons la vallée, et nous pouvons nous croire verticalement placés au-dessus de la rive ; il semble que pour l’atteindre nous ayons à peine une centaine de mètres à descendre, l’aftaire de quelques minutes. Nous sommes, hélas ! l’ol)jet d’une illusion ; pour arriver en bas, il faut se livrer au même manège qu’à la montée de Phuong- Lam ; seulement la descente demande plus d’efforts ; encore, ajoute M. Vacle, en manière de consolation, la route (?) était-elle jadis plus mauvaise ; on devait sur certains rochers descendre les chevaux avec des cordes; maintenant ils peuvent s’en tirer tout seuls. Le récit des difficultés anciennes ne diminue en rien les présentes; aussi je ne crois pas pouvoir me reprocher d’avoir volé les tasses de thé qui nous sont offertes en bas : jamais on n’a bu avec autant de plaisir.
Le vieil indigène chez qui nous nous désaltérons, ayant rempli les devoirs de l’hospitalité, retourne aux occupations dont nous l’avons distrait.
Avec force génuflexions, accompagnées de prières, il rend hommage aux mânes de, ses ancêtres, à qui il vient d’offrir de petits présents : des bâtonnets d’odeur, du lait, des chiques de bétel, des fruits et des friandises. Au dehors les bois retentissent des cris discordants des calaos. Cho-Bo est en face, nous y rentrons pour dîner et dormir.
Nous ne pourrons partir que dans deux jours ; quoique ce retard nous contrarie, il faut bien nous résigner. Le 30 est le Têt, premier de l’an annamite; inutile de songer même à faire quelque chose des indigènes pendant cette fête : femmes, soldats, marchands, boys, tout le monde est sur pied, et dès l’aube la pétarade commence; l’air est empesté des feux d’artifice, tirés sans interruption. Pour quelques sapèques nos boys s’achètent des chapelets de pétards chinois qu’ils viennent brûler devant notre porte, pensant sans doute nous faire grand honneur. La garnison est régalée par M. Vacle qui lui offre un bœuf et une jarre de tchoum-tchoum (eau-de-vie de riz); on mange et on boit le jour, et la nuit on est saoûl et l’on joue ; fermons les yeux, c’est ce que nous avons de mieux à faire.
Durant ces fêtes je m’occupe des collections; quelques oiseaux sont tués, de nombreux papillons capturés; des îlots de la rivière sont parcourus par un vrai peui)le de loutres ; malgré les pièges disposés, nous ne pouvons arriver à en prendre. Dans la montagne on nous signale des porcs-épics; mais nous ne sommes guère heureux à cette chasse.
D’ailleurs le Têt que nous maudissons est vite passé ; nous n’avons plus qu’à descendre nos bagages, nos embarcations sont arrivées. Au pied même du monticule de Gho-Bo, la rivière se trouve étranglée ; les eaux se brisent avec fureur contre le chaos des rochers gris qu’on appelle le barrage, les contournent et se fraient un passage au milieu d’eux, avec l’impétuosité d’un torrent. Nous sommes en présence d’un rapide; celui-ci peut à la rigueur être franchi par les simples barques; mais les dangers à courir les font généralement arrêter au-dessus ou en dessous, selon qu’elles descendent ou remontent la rivière. Celles qui vont nous transporter, nous attendent un peu en amont; elles viennent du haut pays d’où nous les a expédiées Deo Van Tri, puissant seigneur, dont le nom reviendra souvent sous ma plume.
Les bateliers sont des hommes de Laï-Ghau, grands, énergiques, à la figure ouverte, exprimant la gaîté et la franchise; formant ainsi un contraste heureux avec la mine trop souvent sournoise des Annamites.
En M. Vacle ils trouvent une ancienne connaissance, et fraternisent avec lui, en vidant un verre de tchoum-tchoum. Tandis que la plupart nous remonteront, deux d’entre eux vont continuer leur route jusqu’en Chine afin de ramener des prêtres pour des cérémonies en l’honneur du père défunt de Deo Van Tri.
Le chef de Laï a, par un contrat passé avec le protectorat, obtenu les transports de la rivière Noire. Des prix fixes sont établis par homme, par bateau ou au poids. Un représentant chinois à Cho-Bo, un comprador, défend ses intérêts; c’est lui qui, maintenant, fait peser nos bagages; on se sert à cet effet d’une grande balance chinoise suspendue à un poteau transversal que portent deux hommes.'
Tout étant partagé, il ne nous reste qu’à nous installer à bord; cinq pirogues nous suffiront. Les plus longues ont une dizaine de mètres, sur un mètre soixante de large ; la coque est en bois.
s’amincissant et se relevant aux extrémités, rappelant de loin la forme des gondoles. L’arrière porte une cage ronde en osier renfermant un coq, placé là, soit pour être mangé un jour, soit pour être offert en sacrifice aux mauvais esprits; audessous se trouve un petit gouvernail, court, dont le manche est maintenu entre les pieds du limonier. L’embarcation cale peu, certains passages ne pouvant être franchis qu’avec un très faible tirant d’eau. Les bagages sont dis]iosés dans le fond; des nattes placées au-dessus nous permettent de nous asseoir, de nous accroupir, surlout de nous étendre, car les bâches de bambous tressés et de feuilles de bananiers qui nous abritent, sont généralement très basses, et c'est à peine si nous pouvons nous tenir les jambes croisées à la turque, sans courber la tête. Il faut pourtant nous installer le mieux possible, car la montée est lente et nous avons pour quelques semaines à habiter ces inconfortables demeures. On s’en tire tant bien que mal; le voyage apprend à être industrieux; le matelas de criu étalé à l’avant, afin de pouvoir jouir de la vue; nos armes, fusils, carabines, revolvers suspendus de côté avec des crochets de fil de fer, tout casé tant bien que mal. Nous voilà
prêts, un peu à l’étroit, il est vrai, mais à l’abri du soleil d’en haut, de l’humidité d’en bas, ayant de quoi travailler, et de quoi manger, c’est le principal.
En dehors de la bâche se tiennent les hommes, deux de chaque côté; ils ont chacun une longue perche, faite d’un bambou de quatre à cinq mètres, terminé par une pointe ferrée. On emploie rarement les rames ; elles sont en ligne droite en dessus, échancrées et aplaties à une extrémité; on rame sans les sortir de l’eau.
Nous sommes ainsi partagés : sur une pirogue, moi et l’interprète; c’est un Chinois, grand, maigre, la figure pâle et les traits réguliers ; il est joli garçon, et remarqué par les dames, nous dit-on ; sa nouvelle épouse, une ancienne courtisane annamite, est restée à Cho-Bo. Cho-Ken est son nom, jadis interprète de I)eo Van Tri, est descendu travailler à Hanoï ; actuellement il est au commissariat de Cho-Bo. Malgré la répugnance instinctive que j’ai pour les Chinois, je suis heureux d’être autorisé à emmener celui-ci ; je n’ai d’ailleurs pas le choix, nos boys sachant à peine quelques mots de la langue thaï. Sur la seconde pirogue, Charles et Thou ; sur les trois autres, les bagages, et en