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LE DÉDOC ENTRE SES DEUX FEMMES

outre Sao et Baptiste, ce dernier encore peu débrouillard et trop adonné aux pratiques de l’opium. Je ne désespère pas de le former et l’ai d’ailleurs averti que, s’il fumait sous mes yeux, je casserais impitoyablement tout son matériel ; or, pour un fumeur, la perte de sa ])ipe et de sa lampe équivaut à une ruine.

En dehors de notre propre convoi, une pirogue porte M. Yacle avec un boy et un interprète ; il nous accompagnera pendaut quelques jours et nous fera franchir en sa compagnie un passage réputé dangereux, où les pirates du haut des falaises attaquent souvent les convois. Nos bateliers racontent que trois cents Chinois, anciens Pavillons Jaunes, viennent de se soumettre au Doc Ngu ; celui-ci, d’après le bruit qui court, aurait peut-être intérêt à nous arrêter et à nous rançonner. M. Vacle se fait fort de nous mener sans incidents en région tranquille; à côté de la protection qu'il nous offre, je suis heureux de trouver en lui un compagnon de quelques jours, gai et au courant des mœurs et coutumes du i>ays.

Le 10 an matin, après un retard causé par la distribution des perches — les bateliers attachent certaines superstitions au choix de celles-ci — notre

flottille se met en mouvement ; la rivière est large, nous nageons en eaux tranquilles, les embarcations allant souvent de front, on peut causer de l’une à l’autre.

— Vous mangez votre pain blanc, me crie M. Vacle, attendez à plus tard pour juger ce mode de marche, et vous pourrez m’en parler.

L’étape est courte ; d’autres pirogues doivent nous rejoindre qui portent des provisions aux postes de Van-Yen et de Van-Bou ; il vaut mieux être en nombre pour imposer du respect aux pirates.

Nous nous arrêtons sur la rive droite ; à une demiheure dans les terres, en remontant un petit arroyo, nous trouvons la maison du dédoc Dinhto, chef influent, quelque chose comme général, ancien pirate, jadis notre ennemi, maintenant soumis. Avant de continuer notre route, il est important de le voir ; c’est au physique un homme de taille moyenne, à la figure énergique, rendue encore plus dure par une balafre qui lui traverse une joue. D’ordinaire à Cho-Bo, il célèbre maintenant le têt dans sa maison de campagne ; la fête a dû être gaie, car le personnage paraît légèrement ivre ; j’obtiens pourtant de lui qu’il se

laisse photographier entre deux de ses femmes, des personnes grasses, blanches, vêtues d’une longue tunique brune, d’une j iipe et d’une ceinture brodée ; un foulard blanc leur recouvre la tête. Le dédoc, après nous avoir fait le salut militaire, se place entre ses épouses, les bras le long du corps, les deux mains ouvertes ; il paraît satisfait. Sa villa n’est que légèrement exhaussée au-dessus du sol, au lieu d’être sur pilotis ; dans la cour nous remarquons un curieux pigeonnier de Ijois.

A quelques kilomètres plus haut nous faisons un arrêt le lendemain, sur la même rive au village de Ben-Mo. Non loin de là, auprès de Su-Yut, on trouve des affleurements de charbon, le long d’un ruisseau ; le combustible paraît dur et mauvais ; mais pour se rendre compte de la valeur du gisement, il faudrait faire exécuter des fouilles auxquelles le manque de temps me fait renoncer.

Dans les villages les femmes font cuire des gâteaux pour les fêtes qui suivent le têt; aux palissades sont snspendns des éperviers en fdet très fin dont tout le tour inférieur est garni de mailles de plomb, prises l’iine dans l’autre. Devant les habitations, des carrés en bambous tressés, accrochés à l’extémité d’une perche, un angle en haut.

sont destinés à chasser les diables; nous retrouverons partout des objets de conjuration semblables les chefs les remplacent parfois par un simple triangle.

Dans la journée nous rencontrons un petit rapide formé par un amoncellement de galets, les bateliers sautent à l’eau et poussent chaque pirogue à tour de rôle ; plus loin nous sommes halés du bord à la cordelle ; celle-ci est faite d’une seule liane (une sorte de rotin) d’une trentaine de mètres de long. Halte à Ngoi-Tro, point de départ d’une route qui conduit en deux étapes au Song-Ma. Une grosse tortue d’eau se laisse couler à notre arrivée ; la chasse est encore maigre.

3 février.

Nos hommes nous annoncent que si nous devons être attaqués c’est aujourd’hui ; le chef du village a vu un corbeau qui criait trois fois; c’est un mauvais présage. Les bateliers sont pourtant assez rassurés, la présence de M. Vacle leur inspire beaucoup plus de confiance que celle d’une dizaine de soldats muongs, armés de fusils à pierre, qui

nous ont été adjoints. Partons toujours, et advienne que pourra.

Les rochers calcaires ont fait i)lace ici à des collines aux flancs moins abruptes; celles-ci sont couvertes de forêts, où le peintre pourrait retrouver toute la série des tons de vert les plus variés. Les arbres sont forts et majestueux ou fins et élégants ; tout pourrait servir d’ornements depuis le gigantesque ficus au tronc blanchâtre, jusqu’aux bambous dont les plumets ténus forment sur les pentes qu’ils couvrent, un duvet soyeux. La rivière a près de deux cents mètres de large ; les zigzags et les coudes sont nombreux; continuellement on se croit enfermé et à l’extrémité d’un beau lac. Les villages sont rares et le plus souvent- masqués par les bois.

M. Vacle nous fait arrêter chez un petit chef que nous consultons au sujet des pirates :

— Si tu l'exiges, dit-il à M. Vacle, la route sera sûre, j’eii réponds, mais je ne puis rien garantir pour les pirogues qui viendraient plus tard.

Nous n’avons pas à demander à cet indigène par quels mo^'ens il assurera la sécurité, nous ne pouvons qu’accepter. Ce quanlong porte un bracelet de jade au bras gauche ; beaucoup de

chefs ont un anneau d’argent ; il fume la pipe a eau et renferme son tabac dans un petit tonnelet d’argent, suspendu par une chaîne à sa ceinture. C’est, nous dit-on, un homme riche; il a chez lui une Japonaise (probablement achetée à Hanoï 1). Pauvre petite madame Chrysanthème, où sont tes tchayas, ton saké, tes ghétas et tes petits morceaux de papier ? « Arimasen » (il n’y en a pas), répondras-tu en riant toujours ; tu ne regrettes pas ton pays, car tu l’emportes avec toi, et au fond de la case muong tu as certainement placé un portait du Fusi-Yama, entouré de quelques fleurs que vient éclairer pour toi un rayon de soleil de Tokio.

Dans les champs, l’irrigation est bien faite ; de nombreux petits canaux sont creusés ; une sorte de longue cuiller en bois, basculant sur un pivot et mise automatiquement en mouvement par le poids de l’eau, les remplit avec régularité. Une naïade indigène se fait doucher sans s’inquiéter du monde qui passe ; ma vue toutefois la met en fuite.

Dans l’après-midi, les collines se redressent et se rapprochent pour faire place à de vraies falaises calcaires ; le rocher gris s’élève à pic au-

dessus de nous à une hauteur de plus de cejit mètres ; certaines parties surplombent même, formant des bosses ou des stalactites recouvertes de mousse comme d’un tapis de velours ; dans les creux, se cramponnent de petits palmiers ruisselant d’humidité, c|ui viennent pencher leurs bras verts au-dessus de nous comme pour nous saluer au passage. Le chenal doit être profond, car l’eau est tranquille, souvent plongée dans une demiobscurité, les crêtes des falaises opposées n’étant alors guère séparées de plus de cinquante mètres.

Des couloirs longs et profonds comme celui que nous traversons maintenant, déjà vus avant Cho- Bo, seront retrouvés encore plus haut ; ils paraissent dus à quelque puissant ébranlement géologique, à une érosion, à une fissure déterminée peut-être dans la masse calcaire par le poids des eaux de la montagne. On ne sent jias là une formation lente, mais plutôt le résultat d’un phénomène violent. Les falaises paraissent ici des parties brusquement séparées, déchirées d’un même tout; elles correspondent, en effet, l’une à l’autre: aux bosses d’un côté, répondent des creux en face ; on pourrait les croire faites exprès et prêtes à s’emboîter de nouveau.

AUTOUR DU TONRIN

Pendant que je me livre à ces réflexions, nous avons franchi les limites entre les deux provinces, et en même temps le passage dangereux où les convois ont à craindre les pierres des pirates cachés sur les crêtes. Nous n’avons plus qu’à nous mettre en garde contre les dangers aquatiques ; les rapides sont si nombreux que je ne les mentionne pas ; il me faudrait souvent en citer plus de vingt par jour. Moins dangereux à la montée qu’à la descente, où un faux coup de barre peut précipiter une embarcation sur un rocher de toute la vitesse du courant, ils sont pourtant toujours redoutables; des galets, un banc de sable, des îlots, des rochers, un étranglement de la rivière, donnent naissance à un rapide. En cette saison, on les craint moins qu’en été ; les crues subites sont alors terribles; pendant plusieurs jours, la rivière est inabordable ; malheur alors à ceux qui n’ont pas pu trouver un abri : on a vu des convois entiers de plus de quinze pirogues emportés et disparus en une nuit. En (général, presque tous ceux qui ont navigué dans ces régions ont chaviré au moins une fois ; les membres de la mission Pavie en savent quelque chose. M. Vacle a descendu pendant plusieurs heures la rivière plus vite qu’à son

s U U L A lin’ I E U E N 0 I U E , A \' A .N T V A - V E N

gré, cramponné au toit de la pirogue aux trois quarts submergée ; il n’a dû qu’à un hasard de ne pas laisser ses os dans ces parages et, en tout cas, préfère, nous dit-il, ne pas renouveler l’expérience.

Pas de villages pour nous arrêter ; nos hommes dormiront sur un banc de sable ; ils ne sont pas embarrassés pour trouver un abri; avec des bambous à portée et des palmes, des huttes seront vite dressées.

Les feux allumés et le pot-au-feu accroché à trois bâtons, les conversations s’engagent ; la troupe est gaie; tout le monde n’était pas rassuré ce matin, nos boys et les interprètes surtout, et maintenant qu’ils se croient hors de danger, ils font les braves et causent en riant des pirates.

« Le Doc Ngu, nous dit-on, est très puissant ; à un signe de lui, deux mille hommes le suivent ; dix chefs lui obéissent ; un sorcier l’accompagne et lui indique à chaque expédition l’heure propice et les chances de réussite en immolant un poulet et en examinant les pattes; l’augure est infaillible. »

Sur l’issue de notre voyage, ils ne sont pas d’accord ; le bruit court que Deo Van Tri serait

mort, assassiné par des Siamois à son service et que l’événement serait caché, de peur d’une invasion laotienne; le haut pays serait très troublé. Je sais l’opinion qu’on doit généralement avoir de ces racontars ; en tout cas, nous verrons bien.

Je profite des bonnes dispositions de notre personnel pour chercher à m’instruire sur les coutumes et les croyances du pays ; on me promet des chansons; l’interprète de M. Vacle, Ki, allumé par une larme de tchoum-tchoum, propose, pour terminer la soirée, de nous raconter une histoire ; nous n’aurions garde de l’en détourner, écoutons :

a Deux crabes étaient mariés ; tandis que la femelle change de carapace, le mâle se tient à l’entrée du trou qu’il garde ; à son tour, il doit rentrer pour changer ; la femelle sort alors, appelle un autre mâle et « fait des bêtises avec lui » . — Un pêcheur ayant observé ce fait, le rapporte au roi ; celui-ci veut savoir s’il en est de même dans l’humanité et si les hommes valent mieux que les femmes. Il publie donc un édit par lequel il promet une forte récompense à celui qui tuera sa femme ; un mari accepte, ne craignant pas d’être condamné à mort s’il manque à son enga-

gement ; mais en rentrant chez lui, il trouve sa femme et ses enfants en pleurs, et plutôt que de mettre son épouse à mort, ému par ses larmes, il préfère se livrer au roi qui le fait mettre en prison. Un nouvel édit est alors rendu en faveur des femmes contre les hommes; une épouse s’engage et, malgré la douleur de son mari, le décapite et en porte la tête à la cour. Le roi reconnaît alors que les femmes sont plus mauvaises que les hommes ; il fait décapiter la meurtrière et récompense largement le prisonnier. »

Ce conte indigène nous tient assez tard en éveil, tout est déjà rentré dans le silence; on n’entend plus les cris rauques des conaï (grands cerfs) qui, à la tombée du jour, viennent boire en soufflant bruyamment. Sur les crêtes, des feux s’allument en certains points, d’autres brillent dans la vallée ; seraient-ce des signaux correspondants? Les pirates emploient fréquemment ce télégraphe optique vu de si loin. Pour nous, nous n’avons qu’à attendre le lendemain en dormant le mieux possible.

AUTOUR DU TONK.1N

4 février.

Les rapides sont particulièrement nombreux; aussi faisons-nous peu de chemin. Les pirogues doivent être poussées l’une après l’autre; tous les hommes s’emploient à les faire avancer. Mais le rapide franchi, ils s’arrêtent pour fumer une pipe à eau qu’ils se passent à tour de rôle. Quelques-uns récoltent sous les pierres du bord une sorte de long grillon; ils en font provision pour les cuire et les manger. Quant à nous, nous n’avons qu’à attendre; on ne peut trop presser les bateliers ; il faut leur laisser le temps de souffler ; le métier est dur. On met ainsi souvent une ou deux heures à avancer de cent mètres. Nous descendons sur la rive. J’essaie d’évaluer la vitesse d’un des rapides au moyen de morceaux de bois flottants et de points de repère; mais l’opération est difficile, et en disant que j’ai constaté comme résultat la vitesse moyenne d’un mètre à la seconde, je ne puis garantir la rigoureuse exactitude de cette observation.

Au Tac-da (un des rapides), des pirogues ont été attaquées il y a quelques jours.

Plus haut, nous passons devant le village de Ban-Thao; le quanlong est une femme. Je regrette de ne pouvoir faire sa connaissance.

Le soir, un sentier que je suis dans les bois me mène à un village de trois à quatre cases qui paraît isolé au milieu des forêts et que défendent de hautes palissades. Des hommes sortent à ma vue et me font signe de m’en retourner. M’ont-ils pris pour un pirate ou en sont-ils euxmêmes? C'est ce que je ne puis savoir; je préfère revenir au camp. Mon excursion m’a fait rencontrer des cimetières bien curieux, de deux genres. Dans les uns, chaque sépulture est marquée par une petite grille en bambou entourant un espace rectangulaire; au milieu de cette enceinte, un toit en chaume à deux versants, portant sur le devant des couronnes de cordes, protège le tombeau ; celui-ci est en terre battue; trois soucoupes sont placées dessus, et, à côtéj sur le sol, ont été déposés des tas de fagots et des cages en bambous; je ne vois ici que quelques sépultures élevées sous bois, auxquelles conduit une sente étroite. Dans les autres, plus de toit ni d’offrandes, mais autour de l’éminence de terre un cercle de pierres droites, d’une quarantaine de centimètres

au plus, à l’exception de celles qui sont placées aux deux extrémités, dans le sens de la longueur; celles-ci ont parfois un mètre. Je ne puis m’empêcher de songer aux monuments dits druidiques de la Basse-Bretagne.

En Asie centrale, des pierres marquent souvent les cimetières. L’idée de dresser des pierres en l’honneur des morts vient d’ailleurs partout naturellement à l’esprit, sans qu’il soit nécessaire de conclure de cet usage à des rapprochements de race; ici, les palissades et les toits ne conviennent peutêtre qu’à des chefs ou marquent des croyances différentes, à moins que ce ne soit affaire de fantaisie. Des voyageurs plus compétents que moi trancheront la question.

5 février.

Après une nuit d’orage, nous partons par un temps sombre qui s’éclaircit et revient au beau dans la journée; le thermomètre marque vingt degrés à midi.

Nous croisons des pirogues portant un lieutenant, un sergent et une quarantaine de linhs, à la recherche des pirates qui ont attaqué les der~

niers convois. L’officier a déguisé ses hommes en nhaqués, ou simples paysans, pour surprendre l’ennemi; nous leur souhaitons bonne chance et continuons.

La rivière s’élargit, les collines s’abaissent; nous avons à notre droite des bancs de galets, et, devant nous, perpendiculairement au courant qu’elle semble barrer, une plaine surélevée. La berge forme comme un T dont la rivière serait l’axe. Aux liautes eaux, les galets sont couverts; la berge, haute maintenant de cinq à six mètres, est au niveau de la rivière et semble baignée par un immense lac.

L’endroit est bien choisi pour un poste qui commande à la vallée; nous sommes à Van-Yen. Nous venons de rencontrer une partie de la garnison en exj)édition; lorsqu’elle est complète, elle comprend une quarantaine de tirailleurs muongs et une cinquantaine d’Annamites. Les premiers sont moins rarement malades que les seconds; les hommes des deux races ne se disputent pas, mais ils ne frayent pas entre eux. Des sous-otficiers nous font les honneurs du poste : une petite maison blanche un peu délabrée, ornée d’inscriptions chinoises et françaises. Les villages anna-

mites et muongs, situés derrière, sont séparés l’un de l’autre. Plus loin, s’ouvre la vallée du Phou-Yen, fertile et remplie de villages jusqu’à trois jours de marche. Malgré la richesse de la contrée, on n’a pas encore trop à se plaindre des attaques des pirates; elles sont rares et partielles. Mais ici comme plus bas, on craint le Doc Ngu ; s’il jetait son dévolu sur le Phou-Yen, il mettrait le poste dans une situation très mauvaise; que faire, en effet, avec moins de cent hommes, contre sa formidable bande?

Quant à nous, de ce côté, nous sommes bien tranquilles; aussi ne saurions-nous assez remercier M. Vacle de tout le concours qu’il nous a apporté, et, en le quittant, je n’ai qu’un regret, c’est que ses fonctions, qui lui permettent de rendre de si importants services au gouvernement français, l’empêchent de monter avec nous plus haut. Lui-même, voyageur dans l’âme, a les larmes aux yeux en nous voyant repartir; il m’exprime tout son chagrin de ne pouvoir continuer; son devoir le retient : « La France avant tout! » telles sont ses dernières paroles Elles porteront bonheur à notre voyage, car, nous aussi, nous n’avons qu’un but ; travailler pour la

grandeur du pays ! Ce n’est que lorsqu’on se trouve au loin qu’on sent combien il est doux de trouver des frères dont le cœur batte à l’unisson du vôtre.

Le petit Yao va nous manquer. Ses réflexions, empreintes du scepticisme des coureurs de grande route, m’amusaient; pourvu qu’il eût à manger, un gîte et son papa (M. Vacle), tout le reste lui était parfaitement indifférent. La question religieuse, en particulier, le laissait très froid; il n’avait assurément pas eu le temps d’y songer ; « Bouddah, me disait-il, même chose bambou. »

Le b février, M. Vacle et Yao étant repartis dans la matinée pour Cho-Bo, nous nous mettons en route quelques heures après. Nos provisions sont renouvelées. Nous avons pris du riz pour les bateliers, à raison de cinq kilos par jour pour quatre hommes. Afin d’éviter toute discussion entre la garnison et les indigènes, le colonel commandant la région a fixé le picul de riz à deux piastres quarante (environ dix francs pour soixante kilos). Nous avons aussi du poisson frais. J’ai emporté une cinquantaine de cartouches de poudre Favié, celle-ci produisant les mêmes effets

que la dynamite, sans les risques d’explosion par le choc. Un de ces engins, muni d’une capsule de fulminate, d’une mèche brûlant sous l’eau et augmenté de poids par une pierre, nous rend de grands services. L’effet de l’explosion se fait sentir dans un rayon de trois mètres; le bouillonnement dissipé , les poissons atteints montent à la surface, le ventre en l’air, et nos hommes n’attendent pas qu’on les y pousse pour se jeter tous à l’eau; grands amateurs de cette pèche, ils plongent à qui mieux mieux, pour revenir rapportant les victimes entre les dents. Ces cartouches sont à recommander pour qui voyage dans ces régions; elles n’encombrent pas, ne sont pas trop destructives en de larges rivières, et procurent à bon compte une nourriture très appréciée des coolies.

Beaucoup de rapides aujourd’hui; l’un me rappelle le barrage de Cho-Bo; il faut passer par des chenaux étroits; le courant est fort, je l’évalue à environ vingt-cinq mètres en quatorze secondes ; presque tout le temps l’on va à la cordelle. J’en profite pour initier Thou aux secrets de la chasse aux papillons. Ils sont nombreux ici; avec de la baptiste à moustiquaire et un fil de fer, le filet

e?l vite construit, le papier pour les cornets ne manque pas; nous pourrons faire une bonne récolte.

Nos bateliers nous regardent avec étonnement; ils sont plus pratiques et ne collectionnent que pour leur dîner. Ce sont les feuilles d’un petit arbuste, appelé moleun, qu'ils ramassent et [lilent pour les faire cuire en manière d’épinards, ou une algue verte qui, bouillie et très pimentée, se mange avec le riz.

Braves gens, ces hommes de Laï, je les vois rire souvent, et jamais se disputer entre eux; le soir, ils causent autour des feux, chantent d’une voix nasillarde et lente, ou jouent des mélopées douces avec une sorte d’orgue de roseaux emmanché sur une noix de coco dans laquelle on souffle.

Quelques-uns pêchent ou disposent des lignes pour la nuit ; ils lancent l’hameçon fort loin au moyen d’un bambou terminé par un large anneau.

Toujours couchés plus tard que nous, ils sont levés plus tôt, et dans la journée ils n’ont que la halte de une heure pour déjeuner. Je me demande comment ils font pour dormir si peu; ils doivent se rattraper une fois revenus dans leurs foyers;

ici, quoique de courte durée, leur sommeil est encore léger. Les feux ne sont pas complètement éteints, car les tigres sont nombreux, nous en trouvons des traces fraîches sur le sable; les cerfs non plus ne sont pas rares; mais on ne peut arriver à les voir ; ils se cachent dans la ceinture de hauts roseaux qui bordent la rivière, j’en entends marcher près de moi sans avoir le moyen de les tirer.

« Plus loin il y en a beaucoup plus » , nous annonce le jeune Thou; je le laisse causer et il ne demande pas mieux. Un type également que ce petit Annamite, avec son grand front, son nez droit large à la base, ses grosses lèvres qu’il retrousse à tout propos pour faire voir, en un sourire muet, une belle rangée de dents blanches. Ajoutez à cette description des yeux fendus comme par une longue entaille, presque dépourvus de sourcils, et une chevelure noire qu’il rejette en arrière d’un mouvement à rendre jaloux le plus fier des singeurs de Robespierre. Écoutez-le, daignant adresser la parole aux bateliers : « Naï (garçon) », laisse-t-il tomber de toute la hauteur de sa petite taille, et il semble presque étonné de s’être abaissé jusqu’à des gens aussi inférieurs.

Nous parle-t-il ou craiut-il un reproche, c’est un tout autre homme; on le prendrait pour un martyr, pour un petit saint Jean, surtout lorsqu’il est bien sùr de n’être pas entendu par d’autres, et qu’il répond d’un ton bien doux, bien humble :

« Monsieur, y en a moi pas connaisse (connaître)

Pas méchant d’ailleurs, peu fort musculairement, résistant pourtant à la fatigue, vaniteux comme homme, orgueilleux de race, industrieux, coquet, joueur et honnête, tel est le personnage hétéroclite, contradictoire, bizarre, digne de lasser la science des psychologues les plus consommés, que la femme d’un tailleur annamite a mis au monde l’an de grâce 1866 en la ville d’Hanoï.

Malgré son jeune âge Thon a déjà beaucoup voyagé. Boy à Lang-Son, puis au service de M. Macey, il a parcouru le haut Tonkin, les Sibsougpannas, le Laos. Luang-Prabang est resté dans son esprit comme une sorte de paradis, qu’il désire retrouver; une partie de son cœur y est encore : « Y en a, nous dit-il, congaï aimer beaucoup Thou » .

Tout autre est Sao : grand, maigre, le visage anguleux, il est peu communicatif; très adroit, se tirant bien de ce qu’il fait, mais à ses heures, il est moins commode à mener que son camarade.

Ayant jusqu’à maintenant parcouru à son gré le Delta, vivant du produit de sa chasse, des aigrettes qu’il vendait à M. Gobert, il se plie difficilement à la discipline; l’indépendance est le fond de son caractère, nous la respectons autant que possible chez lui. En dépit de son entêtement, je suis satisfait de l’avoir engagé, nous avons en lui un bon homme de route, débrouillard et courageux ; moyennant certains égards, nous pourrons en tirer beaucoup. Tbou, confinant sa race au bassin du fleuve Rouge, lui refuse la qualité d’Annamite, Sao est originaire des environs de Vinh.

Quant à Baptiste, c’est un bon cuisinier, mais sa figure sournoise nous déplaît ; constamment abruti par l’opium fumé en cachette, il fait naître peu de sympathie en nous. Négligent et très paresseux, il mérite des reproches continuels ; s’il ne s’améliore, un jour viendra, je crois, où il faudra nous en séparer.

L’interprète chinois pourra peut-être servir, bien qu’il fume aussi. Mais il ne se mêle pas aux hommes, cherche peu à se renseigner, ne semble nullement s’intéresser au voyage; il faut lui adresser toujours les mêmes questions ; il manque trop d’initiative; ce n’est pour nous qu’un pis aller.

7 février.

Journée assez chaude; je note dans l’après-midi vingt-neuf degrés à l’ombre.

Nous faisons pourtant une bonne partie de la route à pied; mais la chasse donne peu en dépit des nombreuses traces de cerfs; à peine apercevons-nous quelcjues vanneaux à éperons, des hirondelles et de gros martins-pêcheurs très sauvages.

Les coudes de la rivière sont fréquents ; la même disposition se reproduit toujours : dans les creux, des amas de galets formant un grand banc; à l’angle, entre les collines mêmes et la rivière, un plateau, une sorte de table, probablement formée par des dépôts accumulés.

Les villages sont rares ; nous campons près d’une réunion d’une vingtaine de maisons ; je revois dans le bois un cimetière comme j’en ai déjà décrit ; on nous vend un ananas et on nous apporte un jeune porc-épic, qu’on appelle ici cochon de montagne. Nous le rendons à ses propriétaires, ne sachant qu’en faire.

8 février.

Les collines semblent se dénuder au sommet; les indigènes coupent le bois pour le chauffage, pour la construction et pour découvrir des terrains propres aux plantations de riz et de maïs ; les gros arbres sont respectés le long de la rivière ; ils sont destinés à servir de rideaux aux maisons dont les toits jaunes, émergeant de la verdure, me rappellent certains croquis japonais.

Ailleurs, les bananiers \ étalant leurs grandes feuilles d’un vert cru, tranchent heureusement sur les bambous aux teintes automnales.

Les villages ne sont souvent que de deux ou trois maisons, élevées d’une quarantaine de mètres au-dessus du niveau de la rivière qui n’a plus ici que quatre-vingts à cent trente mètres de large ; les rochers qui la bordent, schisteux hier, redeviennent aujourd’hui calcaires ; j’y trouve même quelques traces de fossiles, des polypiers.

L’eau est claire, coulant souvent sur un tapis de ces algues vertes que nos hommes font cuire.

1. Ce ne sont pas, ainsi qu’on l’a prétendu à tort, ceux qui donnent le chanvre dit de Manille.

AUTOUR DU TON Kl N

Mal gré les rapides, nous marchons relativement vite ; notre étape est aujonrd’lmi Ta-Koa ; de Van- Yen nous avons mis deux jours et demi au lieu de quatre qu'on emploie d’ordinaire.

Le 9, nous ne partons que tard ; il nous faut faire quelques provisions, et nous avons une occasion ici.

Sis sur la rive droite de la rivière, Ta-Koa est un gros village et un petit centre commercial ; on y compte neuf maisons chinoises, celles-ci directement construites sur le sol. Leurs propriétaires font le commerce du sel, de l’opium et du tabac, qu’ils échangent contre des produits indigènes, de la cardamome, des cornes, etc. Les transactions, dans ces régions sont facilitées par le libre trafic de l’opium ; à partir de Cho-Bo la ferme n’a rien à voir, et l’établir ici serait créer du même coup la piraterie. Actuellement les attaques de pirogues au-dessous de Van-Yen ont un peu arrêté le commerce. Le Chinois (]ui nous donne ces renseignements est un vieux s(|uelette tout opiacé, aux longues mains décharnées ; il nous montre le canon et les revolvers du Leygue, la chaloupe à vapeur que la mission Pavie était parvenue à faire

monter jusqu’ici et qui finalement s’y était échouée après plusieurs voyages. L’aide que le digne notable a donnée pour sauver les restes de l’embarcation lui a valu une médaille.

Pour nous, peu d’objets à acheter ici: un ongle de rhinocéros, provenant, nous dit-on, des environs et employé comme remède contre la migraine. Nos hommes prennent des cannes à sucre, des bambous, de la salade, des poulets (environ un franc pièce) et, enfin, de moitié avec nous, un énorme cochon, payé six piastres (vingt-quatre francs), deux piastres meilleur marché qu’à Hanoï, au dire de Thou. Les paiements se font avec des fragments de piastre pesés à la balance chinoise.

Les affaires réglées, on repart pour une courte étape. Nos hommes me demandent un aprèsmidi pour tuer et fêter le cochon ; nous sommes en avance et pouvons leur accorder le congé. Ils sont d’ailleurs adroits et complaisants et toujours contents ; nous n’avons avec eux que de bons rapports. A peine sommes-nous arrivés que les bateaux sont amarrés, le bois ramassé, les feux allumés, trois pierres réunies et la marmite posée dessus, avant même que notre paresseux Baptiste soit sorti de son trou. Aujourd’hui, nous assistons

à une scène épique, qui n'aurait besoin que de la muse d’Homère pour nous reporter aux temps héroïques de l’antiquité; un petit banc de sable au bord de la rivière; quelques rochers surmontés de forêts, derrière nous; de hautes collines en face; pas d’habitations, pas de villages, pas de traces d’indigènes : nous sommes seuls; en quelques heures l’animal est égorgé, échaudé, gratté, découpé, mis à cuire. Assis en cercle autour des feux, les bateliers commencent le repas au jour et ne le finissent que fort anint dans la nuit. C'est d’abord le sang qui est mêlé au riz avec du piment; les tripes en petits morceaux, assaisonnées de tomates sauvages récoltées dans le bois ; puis le lard, puis la viande ; les plats succèdent aux plats; des bambous sortis avec précaution du fond des pirogues sont apportés en pompe ; ils renferment du tchoum-lclioum acheté le matin à Ta-Koa. Nous n'avons qu’à fermer les yeux: une fois n’est pas coutume et, pour être bien servis, il faut savoir à l’occasion être indulgents. Ce soir en l'honneur de la fête, tout est en commun, nos hoys eux-mêmes daignent se mêler à la foule.

Généralement les hommes dînent en plusieurs groupes, l'un d'eux faisant l'otTicc de cuisinier

pour les autres ; une origine commune de famille ou de village les réunit.

En les regardant manger, boire et rire, je me demande s’ils n’ont pas trouvé, sans le chercher, le secret du vrai bonheur. Peu de préoccupations, peu de croyances, peu de désirs, peu de besoins, pas grand’chose à gagner, pas grand’chose à perdre ; ils s’en iront de cette terre comme ils y sont venus, se contentant de ce cpi’ils ont, vivant an jour le jour, sans regarder plus loin. Seraientils sages sans s’en douter et sans avoir le droit d’en tirer mérite ? Leur philosophie ne serait-elle qu’inliérente à leur race et œuvre du destin? Et est-ce l3ien au nom de l’humanité que nous allons nous mettre en travers de leur bonheur, en introduisant parmi eux les tracas d’une civilisation factice, qui montre à chacun les échelons à monter, sans souvent lui donner les moyens d’y parvenir ?

Tandis que nos bateliers préparent le festin, nous profitons de l’arrêt pour faire un tour de cirasse. La marche est pénible sur des coteaux rendus glissants par les feuilles de bambous qui les couvrent ; veut-on se retenir, c’est sur un arbuste épineux qu’on cherche un point d’appui,

OU bien un nid de fourmis rouges dérangées tombe sur vous ; le plaisir est médiocre, diminué encore par la malice et Tadresse du gibier. Des bandes de singes roux gambadent devant nous, presT[ue toujours visibles, mais hors de portée de fusil ; il faut le cri rauque d’un cerf brusquement réveillé pour les faire détaler plus vite. Les herbes sont hautes, des traces de tigre se voient le long du ruisseau et la prudence commande de rentrer avant la nuit.

10 février.

Nos hommes ne se ressentent pas de la fête de la veille et semblent plus alertes que jamais ; les rapides sont toujours nomlireux, le paysage le même ; mais les collines semblent plus éloignées, et dans le lointain on en distingue de plus hautes. La marche est ]>lus facile le long de la rivière. Nous tuons des oiseaux au plumage éclatant, les multicolores aethyopiga au reflet métallique, les oiseaux mouches de ces contrées. Nos boys mettent toujours peu d'empressement aux collections. Tliou ne comprend guère l’intérêt qu’offre la chasse des lépidoptères ; il nous suit pas à pas, guère ras-

suré : « Y en a tite (tigre) » , me dit-il en me montrant (les excréments frais, et comme je lui fais remarquer que ces fumées pleines de matières végétales doivent être attribuées à des cerfs : « Non, monsieur, tite manger cochon, tout avaler les poils avec ».

Près d’un village, sur la rive droite, une dalle entourée d’une petite grille et surmontée d’une croix de fer attire mon attention ; l’inscription est la suivante :

NICOLE Publiciste Décédé en 1888

La mission Pavie reconnaissante.

Je me découvre devant la tombe d’un de ces nombreux Français, presque inconnus, qui ont été au loin, sans chercher ni gloire ni récompense, faire connaître le drapeau du pays. Du moins celui-là a-t-il la consolation dernière de reposer sur un sol français.

Nous approchons d’ailleurs d’un poste ; une pirogue, que nous rencontrons, porte un sergent et quelques linhs descendus depuis onze heures de Van-Bou ; ils vont chercher à Van-Yen un

convoi de piastres. Le sous-officier, débarqué il y trois mois au Toukiu, nous raconte que pendant sa première nuit à Ven-Bou, quatre tigres sont entrés dans le poste et ont dévoré une chèvre et plusieurs cochons.

Il février.

Le temps est toujours beau et pas trop chaud dans la journée ; la lumière, douce et comme tamisée, éclaire les collines sans fatiguer la vue; les arbres semblent vouloir se fondre jiar leurs extrémités avec l'azur ; le regard éprouve ici une sensation de douceur, de moelleux qui repose. Qu’on est loin de ces contrastes du sol africain où, à coté d’un or resplendissant, on est brusquement suiqu’is jiai' la profondeur des ombres ({ui se heurtent à la lumière pleine. Ici, le soleil est traître; avec ses apjrarences innocentes et ses rayons affaiblis, il est plus à craindre (pie lorsqu’il éblouit en Afrique; nous sommes obligés de nous couvrir d’un casque; bon nombre d’hommes, accoutumés au képi en Algérie, ont appris à leurs dépens à ne }>as se contenter au Tonkin d'une coiffure aussi légère.

Quand nous déjeunons, la paillotte d’une pirogue, appuyée par son extrémité sur deux bâtons, nous sert d’abri ; nous choisissons pour l’arrêt un banc de sable à portée d’un bois autant que possible, afin de pouvoir chasser.

Nous trouvons aujourd’hui un compagnon de launch, je dirais plutôt un spectateur, car il ne daigne pas se déranger à notre vue ; c’est un petit vieux à la peau noire ratatinée qu’à première vue je prends pour un sorcier. Mon erreur est d’autant plus excusable qu’il porte un bracelet de graines aux chevilles et qu’il est accroupi devant un énorme tas d’herbes brûlées d’où sort une épaisse fumée. Les bateliers m’expliquent qu’on fait tout bonnement du charbon de bois.

Après déjeuner, cinq heures d’une marche fatigante, faite de montées et de descentes continuelles, nous mènent à un petit village (sur la rive droite) qu’on nous dit être le Van-Bou chinois. Bien qu’accidentée, la route est bonne ici, complètement débroussaillée, les obstacles sont enlevés ou contournés ; deux chevaux peuvent souvent y marcher de front ; voilà longtemps que nous n’avions trouvé quelque chose approchant d’un chemin . On sent ici une main française et.

en effet, une demi-heure au delà du village, la route tracée d’abord au milieu des bois à une cinquantaine de mètres au-dessus de la rivière s’engage dans une forêt de roseaux, traverse une petite vallée, puis redescend sur la rive en face du poste. Le soleil couchant vient éclairer les constructions élevées sur un terrain de quelques centaines de mètres, dégagé des bois. Une palissade l’entoure, des mamelons couverts de forêts le séparent des montagnes formant le dernier plan, dont les crêtes rosées se perdent dans la brume. Quelques coups de fusils avertissent nos compatriotes de notre arrivée ; nue embarcation nous est envoyée et, cinq minutes après, nous avons le plaisir de serrer la main du colonel Pennequin.

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