‹ Autour du TonkinChapitre 29 sur 84 · ARRÊT AU BORD DE LA RIVIÈRE NOIRE · texte numérisé non relu

ARRÊT AU BORD DE LA RIVIÈRE NOIRE

AUTOUR DU ÏONIUN

29 février.

La nuit a été chaude; les rochers ont emmagasiné de la chaleur et, campés au fond d’un grand fossé, nous en souffrons; aussi avons-nous hâte de partir et sommes-nous de bonne heure sur pied. Toute la journée est employée à franchir des rapides, se succédant presque sans discontinuer; les rochers qui bordent la rive portent des massifs d’azalées dont les fleurs l'ouges font un effet superbe; quelques-uns de nos hommes en cueillent et se les mettent dans les cheveux. La rivière décrit un grand crochet en forme d’S. Ayant suivi les sinuosités, nous débouchons dans un espace découvert rempli de bancs de galets. En face de nous, sur uu promontoire, s’avançant en éperon entre le Song-Bô et un de ses aflluents le Song-Na, Laï-Chau. La colline est déboisée et sillonnée de sentiers serpentant sur ses flancs ; les maisons du village sont d’une teinte grise se confondant avec la couleur générale du paysage ; en bas les deux rivières grondent et se précipitent en des rapides torrentiels. A l’extrémité même du promontoire, on aperçoit tout d'abord

une sorte de grande carcasse en bambous de plusieurs mètres de haut, ayant la forme d’un triangle dont la pointe serait en bas et garnie de chiffons et de loques; cet échafaudage aurait de quoi nous intriguer si nous n’avions appris la mort du père de Deo Van Tri. Plus haut, le drapeau tricolore indique le poste français. Gomme à Van-Bou, nous passons en bac; des femmes se baignent en face de nous et entrent dans l’eau accroupies, élevant au fur et à mesure leur jupe, pour finir par les serrer en turban sur la tête.

Nous sommes reçus au poste où nous nous installons; un sergent français et quelques miliciens l’occupent. Depuis que la région est en paix, la garnison a été considérablement diminuée. Le grand chef habite en face ; je lui envoie par l’interprète une lettre que M. Vacle m’a remise pour lui, et des messages que j’ai reçus à Paris de ses neveux, étudiants à l’école coloniale.

Le lendemain, il nous rend visite. Au physique c’est un homme grand, gros, le nez légèrement épaté, les sourcils assez touffus, quelques poils au menton ; un tic lui fait cligner l’œil gauche. Au point de vue de la race, il n’a pas un type pur, nettement caractérisé; c’est un Chinois mâtiné de

Thaï, avec quelque chose du montagnard du Yunnan. Quelque origine que ses traits accusent, ils indiquent l’énergie, la volonté, une grande intelligence, et avant tout de la puissance, la conscience de sa force. J’ai vu bien des Orientaux et de toute espèce ; je ne me rappelle pas. en avoir trouvé ailleurs un aussi Européen, Par Européen, je n’entends pas civilisé, mais je veux dire un homme qui comprenne aussi bien, souvent à demi-mot, ce qu’on veut lui dire, et qui sache répondre immédiatement ce qui est et ce qui n’est pas, ce qu’on peut faire et ce qu’il croit impossible, en un mot un Asiatique avec lequel on puisse aussi bien s’entendre, ou plutôt savoir à quoi s’en tenir. Car, sùr et confiant avec ses amis, le personnage n’est pas toujours commode, et il est très malin. Pour ce qui est de nous, il nous regarde comme des frères, il agit à notre égard comme il ferait pour M. Vacle qu’il adore ; nous n’avons qu’à nous louer de lui. Il m’étonne même jiar la manière large dont il comprend la vraie hospitalité, on n’est pas accoutumé à des procédés semblables chez les Chinois; et à mon sens, l’étude seule de son caractère suffirait à faire reconnaître le métis. Un tel assemblage de qualités et de défauts

en apparence aussi contradictoires ne peut se rencontrer que chez des gens de sang me/e, qui résument en eux les phénomènes ataviques les plus divers.

Il est maintenant en deuil de son père décédé depuis quelques mois. Ses cheveux sont rasés, et sa tête couverte d’un turban blanc qu’il ôte fréquemment en visite ; il a une tunique ou makouazeu, grise, un large pantalon blanc; ses pieds et ses chevilles sont enveloppés de bandes de toile, et par-dessus il a des pantoufles grises.

La conversation est aisée et simple ; il ne parle pas français, mais le comprend souvent et même avant l’interprète. Nul n’est d’ailleurs mieux placé que lui pour étudier les langues; dans son district on compte trente-deux idiômes, et il en sait une bonne partie; le chinois, le thaï, le méo, l’annamite lui sont familiers. C’est vraiment un personnage extraordinaire que ce Deo Van Tri. ,

Son nom, bien connu de tous ceux qui ont été au Tonkin, ne dira probablement rien à la plupart des lecteurs; il est donc nécessaire, après avoir présenté l’homme , que je leur donne quelques renseignements sur son origine, son histoire et sa situation actuelle.

Deo Van Tri, en chinois Deo Van Ki, fils de

AUTOUR DU TON Kl X

Deo Van Sen est appelé par ses égaux en Chine Vuei-Sin. Son nom en thaï estCam Houm; il a sept frères dont les noms commencent tous par Cam

Ses ancêtres, nous dit-il, sont originaires de Canton. A la chute des Mings, il 5" a deux siècles, son aïeul, général chinois au service de la race tombée, vint au Tonkin avec un groupe de partisans; d’abord établie à Bac-Ninli, sa famille fut envoyée, par un roi d’Annam de la dynastie des Lès, sur la rivière Noire, afin de combattre la piraterie. Depuis treize générations les Deos résident à Laï-Chau ou aux environs.

L'histoire de Deo Van Seng et de ses fils est très embrouillée, et serait difficile et peu intéressante à raconter. Une chronique que j’ai eue entre les mains, dictée par le chef de Laï à un interprète cambodgien, rapporte les guerres continuelles qui, depuis une vingtaine d’années, ont désolé la contrée, entre Laï et Luang-Prabang.

1. Deo est le nom de famille chinois et annamite commun à tons les frères, fils, neveux, etc., de Deo ^'an Tri. — Van est une particule qui sert à unir le nom au prénom. Ki ou Tri, Sen ou Seng, etc., sont les prénoms.

2. Cam est une désignation thaïe, de noblesse féodale, quelque chose comme le seigneur iCam Houm, le seigneur Houm; Cam Kouy, le seigneur Kouy).

Deo Van Seng, nommé par le roi d’Annam qiianfou de Theng, et chef des sibsongchou- Thaïs (douze provinces thaïs), aidé de ses fils, quanchau de Muong-Laï (c’est Deo Van Tri) et quanchau de Muong-Kanaï, luttent pour la cour de Hué, tantôt contre les Hos chinois, tantôt contre les Siamois. Sur les instructions envoyées par le roi d'Annam au mandarin de Muong-Luang ( Luang- Prabang), celui-ci s’entend avec la famille des Deos. Mais les Siamois sont perfides, ils attirent les frères de Déo Van Tri dans un guet-apens, les font prisonniers et les envoient à Bangkok. Ce crime ne peut rester impuni. A la tête de trois cents hommes, Deo Van Tri descend à Luang Prabang «♦ pour conférer en bon voisin avec le mandarin ». Ses hommes ne s’entendent pas avec les Laotiens; une discussion surgit entre eux et dégénère en querelle; on en vient aux coups; la ville est brûlée et mise à sac. Ces événements ont lieu en 1887. M. Pavie, alors à Luang-Prabang, seul avec quatre ou cinq serviteurs, sauve le roi et confère avec le chef de Laï, qui se retire.

Pour l’intelligence du récit, nous avons dû sauter la période de la conquête du Tonkin par les Français. Sous les ordres de Lu Vinh Phuoc,

Deo Van Tri a pris les armes contre nous, et a même lutté sous les murs de Tu3^en-Quan comme lieutenant de l’ennemi. Maintenant la guerre est terminée avec nous, avec les Siamois et avec les pirates chinois; la région de Laï, de Tlieng et les sibsongchou-Thaïs sont tranquilles ; et, grâce à l’habileté des Pavie, des Vacle, des Pennequin, nous avons obtenu, par des procédés pacifiques, la soumission complète, et, qui plus est, l’appui de Deo Van Tri et de ses parents. Le ministre de l’empereur Ilamghi, Tuyêt, a en vain essaj'^é, par des promesses et des menaces, d’entraîner avec lui les chefs de Laï lorsqu’il fuyait nos troupes, et cherchait à marches forcées un refuge en Chine ; on l’a laissé passer, mais on ne l’a pas suivi. Actuellement, me dit Deo Van Tri, il est à Canton, où il reçoit trois cents piastres par mois levées au Tonkin, pour son compte, par des mandarins conspirateurs h Le gouvernement français a nommé Deo Van Tri, quanfou de Dien-Bien, et pour cela lui donne cent piastres par mois ; à ses frères, quanchau

1. J'ai dit dans une brochure {um Excursion en Indo-Chine), que récetnment des areux de pirates prisonniers et des papiers saisis ont semblé démontrer la présence de Tuyet à la frontière orientale du Tonkin.

de La et quanchau de Tuangiao, seize piastres chacun. Ces titres ne sont que des motifs déguisés de leur faire une pension. En réalité, Deo Van Tri est maître de la haute rivière Noire ; sa famille gouverne sous lui, et il a sur elle (environ quatre cents membres) un commandement absolu depuis la mort de son père. Son autorité va jusqu’à lui permettre d’interdire à ses parents l’usage de l’opium ; il trafique de la drogue, mais en considère l’emploi comme funeste.

Chef féodal redouté et puissant, Deo Van Tri nous a rendu et nous rendra encore de grands services. Le colonel Pennequin, voulant faire campagne contre le Doc Ngu, a appelé Deo Van Tri auprès de lui à Hung-Hoa comme conseil. Ses luttes avec et contre les pirates lui en ont donné une connaissance approfondie. « Ma famille les a combattus depuis longtemps, m’a-t-il dit. Je les ai vus et les connais ; vous pourrez les repousser, mais ce n’est pas dans le Delta ni à la frontière que vous les écraserez ; pour en venir à bout, pour les réduire complètement, c’est à Pékin qu’il faut frapper ! y>

Le territoire auquel il commande s’étend bien au delà de Laï-Chau au nord de ce poste, à

plusieurs journées de marche sur la rive droite de la rivière Noire. C’est ce que nous avons semblé oublier lorsque nous avons provisoirement partagé le pays avec la Chine; l’oubli sera facilement réparable par la commission de délimitation ; nous aimons à croire qu’elle voudra s’entendre avec les autorités chinoises pour éviter de léser en diminuant ou en coupant son territoire, le grand chef, un de nos soutiens les plus utiles dans le nord-ouest du Tonkin. En dehors même des régions qu’il administre directement, son influence se fait sentir jusque dans le Yunnan au nord, et à l'ouest, au milieu des Sibsongpannas. Son aide a singulièrement servi la mission Pavie qu’il accompagna lui-même au milieu de ces provinces. Les Chinois avaient compris sa force ; ce n’est pas pour rien qu’ils l’avaient nommé In mou sin (colonel) et lui avaient donné le droit de porter un bouton rose clair transparent. Depuis qu’il est avec nous, il semble brouillé avec les autorités du Céleste Empire; ce qui n’a pas empêché, toutefois, des caravanes de venir, à la mort de son père, lui apporter des présents en hommage, de Mong-La, de Mang-IIao, de Mong-Tsfr et d’autres villes du Yunnan.

Les Anglais eux-mêmes, dit-on, ont cherché à lier conversation avec lui, — à moins qu’on ne veuille attribuer qu’à un pur hasard la présence d’un agent consulaire anglais, grand voyageur en pays shan, parlant fort bien le thaï, sur le bateau qui descendait Deo Van Tri à Haï-Phong. L’entretien a été court, et peu fécond en résultats, je crois, pour le représentant de la Grande-Bretagne.

De ce que Deo Van Tri nous aide, il ne faudrait pas conclure qu’il nous soit tout dévoué; il est l’ami de quelques Français, plutôt que de tous les Français; c’est une sympathie de personnes, avant que de races; aussi est-il très utile qu’il soit lié à nous par des intérêts communs. On a eu, dans ce sens, raison de lui accorder l’entreprise des transports de la rivière Noire ; les tarifs sont fixés, et le ravitaillement des postes lui rapporte.

L’affaire du thé constitue entre Deo Van Tri et nous un lien encore plus solide. A huit jours de Laï-Ghau, se trouve le district chinois de Ibang; ses jardins de thé sont célèbres dans la Chine entière. Les feuilles, pressées en gâteaux ronds, sont expédiées d’un côté au Tibet, et de l’autre jusqu’à Pékin ; elles sont même employées à la table de

l’empereur. Or M. Bourgoing Meitïre a eonclu un traité avec Deo Van Tri pour que celui-ci lui envoie annuellement un certain nombre de piculs de thé de Ibang. Le chef a une cinquantaine de mulets et en loue autant. Il y a trois mois, soixante piculs ont été embarqués. Pendant que nous étions à Van-Bou, cent nouveaux piculs ont été envoyés, et cent vingt autres vont être expédiés dans quelques jours. Le thé est payé par M. Bourgoing Meiffre trente-quatre piastres et demie le picul rendu à Hanoï, environ deux francs cinquante centimes le kilo. Le commerçant français pourra vendre le thé sur place, en Chine, à Canton, et peut-être même l’envoyer en France. Les feuilles auront besoin d’être parfumées pour plaire aux consommateurs, mais la dépense sera minime comparée aux bénéfices énormes que donne le dégrèvement des droits de douanes pour les produits de nos colonies.

En somme Deo Van Tri est content de l’affaire conclue. Le transport lui coûte fort peu puisqu’il doit faire descendre ses pirogues afin de pouvoir remonter les vivres pour les postes. Le marché conclu pour le commerce du thé le dédommage des pertes qu’il a subies dans celui de

l’opium et du colon. Cette dernière matière qui, nous dit-il, se vendait jadis trente piastres le picul à Mong-Tse, n’en vaut guère que vingt aujourd’hui, et à Laichau quatorze; la différence n’est pas assez rémunératrice eu égard au transport.

En dehors du commerce, de ses excursions continuelles à droite et à gauche, de ses voyages, le Thao (ainsi surnomme-t-on chez lui Deo Van Tri) se livre à la chasse avec passion. Les chiens sont trapus, généralement fauves, à nez noir et queue courte; on en réquisitionne de trente à soixante dans les environs; ils sont attachés par groupe de plusieurs comme chez nous, et sept à huit hommes les tiennent. Certains ne servent que de limiers ; on fait le bois. La retraite des cerfs connue, la meute est lâchée sur la colline; les chefs sont à cheval, leur serviteurs à pied, tous armés de carabines, et on tire les animaux dès qu’on le peut.

La chasse n’est pas considérée comme contraire au deuil, qui est porté et observé avec le plus grand soin. Deo Van Seng est mort, il y a trois mois; nous sommes arrivés trop tard pour assister aux cérémonies funéraires qui, nous dit le sergent, ont été fort curieuses. Des bonzes ont été mandés de Chine; de nombreux sacrifices ont

AUTOUR DU l'ONKIN

été faits en l’honneur du défunt; chaque jour, pendant plus d’un mois, un buffle a été immolé, parfois deux; on suspendait l’animal par les pattes de derrière à des poteaux assez hauts pour que celles de devant ne pussent toucher terre; chaque membre de la famille avait alors le droit de lui donner un coup de coupe-coupe jusqu’à ce que, finalement, on vînt lui trancher la gorge. Bullles, porcs, poulets, riz ne coûtaient guère aux chefs; on les prélevait sur le corvéable. D’ailleurs tout ce qui rapporte ici, tout ce qui naît, est récolté, produit ou tué, doit passer chez Deo Yan Tri, qui retient la part du lion, c’est le droit féodal. Il ne semble pas qu’on s’en plaigne. Encore maintenant des provisions sont portées chaque jour aux mânes du mort. Son tombeau est renfermé dans une hutte en bambous, entourée d’une palissade, et ornée de petits drapeaux; Téchafaudage que nous avons aperçu en arrivant est sur une plate-forme au-dessus du rocher qui domine, au confluent des deux rivières, la vallée du Song- Bo; Deo Yan Seng ne manquera de rien dans l’autre vie. A l’intérieur de la cabane sont disposés les objets dont il se servait de son vivant; ses vêtements, sa pipe, une provision d’opium,

une petite pirogue ; Thou me dit qu’on a renfermé dans sa tombe beaucoup d’or; et notre boy dans son matérialisme songe que toute cette monnaie ferait un meilleur effet dans sa propre poche ; il pourrait perdre beaucoup plus au jeu. En arrivant nous entendions, le soir au lever de la lune, sortir de l’enceinte funéraire des cris plaintifs succédant à des hurlements étranges. Le Thao y a coupé court en enfermant l’auteur, une de ses sœurs, veuve, et désespérée d’être réduite par la rigueur du rite à attendre trois ans avant de pouvoir se donner à un nouvel époux.

Comme le lecteur voit, nous ne manquons pas, en restant à Laï-Chau, d’observations, d’études intéressantes à faire, de notes à prendre. Mais ici, pas plus qu’ailleurs, nous ne pouvons séjourner longtemps ; il faut nous occuper du moyen de continuer notre voyage. J’expose à Deo Van Tri le projet que je caressais en montant la rivière Noire : former une caravane pour aller à Xieng-Hong, de là chercher à gagner la Birmanie, Bhamo, Mandalay.

La première partie de l’itinéraire est très faisable, les membres de la mission Pavie ont parcouru la route passant par Pou-Fang; mais

AUTOUR DU TOiNKIN

elle est fort mauvaise et demande beaucoup plus de temps que je ne pensais, au moins trente à quarante jours. Un autre chemin meilleur, mais deux fois plus long, prend par Yunnan.

A Xieng-Hong, il y a eu des troubles : la reine vient d’être détrônée. Néanmoins, Deo Van Tri m’assure qu’avec une recommandation je passerai partout et que, sans sa protection, je serais arrêté dès Pou-Fang. Il ne reste qu’à nous assurer des moyens de transport ; les mulets du chef sont à Ibang, où ils cherchent du thé ; ils ne viendront que dans une quinzaine de jours ; dès qu’ils seront arrivés, il en mettra une quarantaine à notre disposition, nous ne devrons payer que les hommes. « Vous êtes l’ami de Vacle, ajoute Deo Van Tri ; je vous prête mes mulets; vous les garderez tant que vous voudrez, jusqu’au Td^el, jusqu’à la mer si cela vous convient; quand vous en aurez assez, vous n’aurez qu’à les renvoyer. »

On ne peut faire de propositions plus aimables; nous attendrons l'arrivée des bêtes de somme et utiliserons ce retard forcé en faisant une excursion sur les hauts plateaux qui s’étendent au-dessus de Laï-Chau.

Un cousin de Deo Van Tri nous accompagne et

nous sert de guide; Cam-Koui, lituong de Laï, ancien compagnon de route de M. Pavie jusqu’à Mang-Hao et Lao-Kaï, est un beau garçon, de haute taille, au visage franc et ouvert. Vêtu de blanc à la chinoise, coiffé d’un turban, il porte la queue ; aimable et débrouillard, il comprend vite et sait quelques mots de français ; nous n’avons qu’à nous louer de ses services.

Nous avons quatre petits chevaux; trois ont été paji'és quarante piastres pièce; les prix sont élevés en raison d’une épidémie survenue l’année dernière. Un m’a été donné par Deo Van Tri ; c’est un cob blanc de Mong-Tse appartenant à cette race du Yunnan, bien bâtie, à poitrine large, à encolure forte et tête petite, qui est si adroite et si solide dans la montagne ; celui-ci seul est ferré.

Douze coolies portent nos bagages ; les Thaïs récusent cette besogne qu’ils considèrent comme inférieure à eux, ils la laissent aux Méos et aux Sas. Les Sas, Xas, Chas, Tchas, Kas, que nous retrouverons encore ailleurs, appartiennent à la race la plus misérable d’Indo-Chine ; leur nom signifierait valets ou esclaves', et de fait, ils sont toujours traités comme tels par les autres, peutêtre parce qu’ils ont été conquis. On les regarde

AUTOUR DU TÜNKI\

généralement, avec leurs frères les Penomhs, les Stiengs, etc., comme autochtones, cousins de la race noire d’Australasie, des Négritos et des Papouans. Je parlerai d’eux ailleurs et plus longuement. Certaines de leurs coutumes sont bizarres ; une de leurs tribus, située sur la rive droite de la rivière Noire, fabrique avec du poisson, du piment et d’autres condiments, un ferment très fort qu’elle met dans de petits tubes de bambous et elle boit la liqueur en reniflant par le nez.

Ces échantillons humains que nous avons de- A'ant nous sont fort laids, et semblent mal bâtis ; l’un d’eux a un goitre; les jambes, petites avec des mollets disproportionnés, souvent entourés de bandes de toile, me rappellent celles des traîneurs de djirinkshas au Japon. Quelques-uns ont, peintes autour de la bouche, des lignes droites vertes. Ceux qui sont ornés de ces dessins appartiennent, me dit le lituong, à la tribu de Tchasheus, se distinguant encore des autres par des dilïérences dans le dialecte.

D’apparence misérable, ces porteurs sont pourtant de fort bons marcheurs ; l’étape est vite parcourue ; il est vrai qu’aujourd'hui elle n’est pas très dure. En sortant du poste de Laï le che-

min serpente sur la colline, pour suivre ensuite la ligne de faîte entre le Song-Bo et le Song-Na; la contrée est boisée. J’aperçois, presque au sommet d’un ficus, un bananier dont les racines sont prises dans une des fourches de l’arbre; le cas est curieux. Nous redescendons dans la vallée du Song-Na que nous traversons en pirogue pour aller coucher à Tchin-Noua (prononcez Tienne- Neu). Le village était la résidence et la capitale du grand-père deDeo Van Tri, c’est Deo Van Seng qui se transporta à Laï-Chau.

5 mars.

Une rude journée! Étant sortis des bois au bout d’une heure et demie de marche, nous commençons à monter par une série de raidillons souvent très durs. Les collines, entièrement déboisées, portent encore les traces de l’incendie, sous forme de grandes plaques noires ; ailleurs, des roseaux cachent la nudité des flancs. Jusque vers deux heures nous ne cessons pas de monter; avonsnous atteint une crête que nous en découvrons aussitôt une seconde plus haute, et on en vient à se demander où cette excursion fatigante prendra fin. Il semble^^que nous soyons les jouets d’une

illusion et que les collines montent en même temps que nous. Enfin, voici une petite terrasse qui paraît marquer le rebord du plateau; la vue sur la vallée est superbe, mon baromètre marque mille sept cent quarante mètres. Les bois recommencent, et avec eux des essences nouvelles, inconnues en bas; c’est ainsi que je vois de splendides fougères arborescentes dont quelques-unes ont jusqu’à cinq ou six mètres de haut. Plus loin nous entrons dans une contrée assez semblable au pays de Cao-Phong ou de Mo-Lou. Depuis Laï nous avions trouvé des terrains ardoisiers, ici les calcaires reprennent et avec eux les grandes cuvettes naturelles. On se représente, il y a quelques milliers d’années, la mer couvrant la région, et des atolls circulaires, dépassant la surface comme on en voit encore en Océanie. Le phénomène est sembable, seulement ici nous sommes à dix-sept cents mètres plus haut.

Les villages sont rares ; de ci de là quelques cases basses habitées par des Méos ou des Yaos. Le maïs vient bien ici ; on le cultive comme chez nous en amassant de la terre autour du pied ; mais on en réunit deux ou trois ensemble ; le sol est riche; les tiges atteignent trois mètres de haut;

Charles, un franc-comtois, me déclare qu’il n’a rien vu de si beau chez lui. Des tombeaux s’étagent par endroits sur les collines; ils sont construits à la chinoise : c’est toujours une petite terrasse appuyée sur un mur en terre qui dessine un fer à cheval.

Les Méos que nous rencontrons semblent vigoureux ; ils portent tous comme au-dessus de Van- Bou un collier d’argent. Les caractères chinois gravés sur la plaque qui le forme, représentent, nous dit-on, des prières, des invocations contre les mauvais esprits, et non, ainsi qu’on l’a écrit, le nom du possesseur. Les Chinois exploitent la naïveté des montagnards, leur persuadant que ces inscriptions leur assurent une longue vie et en les faisant payer très cher en nature, moyennant des sacs de riz.

Quelques indigènes ont déjà le costume du Yunnan : le chapeau de paille pointu, de petites culottes blanches, des bandes au bas des jambes; ils sont chaussés de sandales maintenues par une lanière passant entre l'orteil et le second doigt.

Le long des sentiers sont déposés de loin en loin des bancs élevés permettant aux porteurs de se reposer en appuyant leur charge.

Aux bifurcations, des piquets fendus en haut

en forme d’étoile défendent le passant contre l’influence des mauvais génies.

Tout en suivant notre route de cuvettes en cuvettes et de plaines en plaines nous nous laissons surprendre par la nuit. Heureusement la lune se lève et vient éclairer pour nous deux ou trois maisons basses précédées d’un hangar, aux poteaux duquel une dizaine de chevaux sont attachés. Ils appartiennent à une caravane venue du Yunnan et qui apporte ici du sucre et quelques cotonnades; elle prendra au retour un chargement de coton brut. L’auberge est sale et remplie de Chinois demi-endormis dans les vapeurs de l’opium. A la stupéfaction des coolies et des boys je déclare préférer passer la nuit à la belle étoile. En cinq minutes les bagages sont rangés en fer à cheval ; un abri est établi ; un feu allumé; un morceau de lard, quelques œufs et de l’eau feront un dîner excellent, et nous dormirons avec le ciel comme toit, plus heureux et plus tranquilles que des rois.

La nuit a été fraîche; nous avons eu un minimum de quatre degrés au-dessus de zéro; le climat est tempéré. Je remarque des plantes d’Europe que je n’ai pas vues en bas : des iris, des

églantiers. Les habitants me disent que le pays est sain; il y a peu de maladies; on a, en été, la même température qu’à Laï-Chau en hiver; le maïs, le coton, le blé poussent bien. Si le plateau pouvait être atteint plus facilement, si seulement Lao-Kai était desservi par une ligne de steamers réguliers ou par un chemin de fer, on pourrait créer un admirable sanatorium pour nos troupes et nos fonctionnaires épuisés. Nous avons au Tonkin, à une altitude moins élevée, l’équivalent de ce que les Anglais trouvent aux Indes à Simlah ou à Darjeling. Pour le moment les seuls habitants de ces hautes plaines sont des tribus yunnanaises disséminées par petits villages de trois ou quatre cases. A un quart d’heure de noire campement, nous visitons des familles de Yaos; elles occupent quatre villages, dont le nom, Tafine, est également donné à tout le plateau. Les maisons sont faites de planches directement dressées sur le sol. Les chevaux sont enfermés devant dans une sorte de cage surélevée garnie d’un râtelier ; on leur donne du maïs. La population est aimable et nous accueille bien ; on nous offre même un repas à la chinoise. Les hommes sont grands ; ils ont le type montagnard, éner-

giqiie et ouvert, avec le front grand, les pommettes saillantes, les j^eux légèrement fendus ; ils rappellent les Méos. Leurs costumes n’otfrent rien de particulier. Il n’en est pas de même de celui des femmes : elles ont de petites culottes larges, noires, avec des dessins blancs, un tablier et une veste terminée par deux larges pans et coupée à la façon d’un habit à la Robespierre. Sur le dos sont cousus des cauries ou des perles blanches, et par devant de longues franges de soie. Je n’ai vu cette tenue bizarre nulle part ailleurs ; généralement elles sont coiffées d’un gros turban, mais dans les jours de cérémonie elles mettent un chapeau fait d’une sorte de toüe cirée noire qui forme une visière énorme ; le chignon est alors ciré, durci et ramassé eu un petit pilon sur lequel s’emmanche la coiffure étrange ; deux tiges partant de l’extrémité de la visière viennent s’appuyer sur le front ; elles ont des chaussures à la chinoise.

Leur dialecte, avons-nous dit, est tout à fait différent de la langue des Méos. On les distingue en Lam Tin Yaos et Tin pan Yaos, les premiers portant les cheveux à l’annamite, les seconds ayant la queue.

Les gens de Tafine nous disent être venus il y a quatre-vingts ans du Kouang-Toung; le plateau était très peuplé il y a quelques années; mais les habitants ont pris peur quand ils ont appris la venue des Français et se sont enfuis; ils commencent à revenir. Ils vivent ici de culture et de commerce. Nos hôtes ont six mulets, leurs caravanes cherchent le coton au Nam Ma, pour le porter au Yunnan où ils prennent des barres de fer, des casseroles et de l’opium (le fer se vend cinq piastres le picul à Mong-Tse).

Nous devons à la présence du lituong de pouvoir acheter sans difficulté des costumes complets. Quant aux manuscrits ou pang-pas tels que ceux que M. Bourne a envoyés à Londres, et M. Vacle à l’école des langues orientales, impossible d’en dénicher ; tout au plus puis-je me rendre acquéreur d’un livre en caractères chinois qu’on nous dit remonter à deux cents ans.

Dans l’après-midi nous revenons à notre gîte de la nuit à Tai-Su-Kiao. Avant d’en repartir, j’usurpe la fonction de médecin pour donner une consultation à un chef du pays ; celui-ci se plaignant de coliques depuis plusieurs jours demande du tafia ; je lui explique à son plus grand re-

Y Aos. (Face et profil.)

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gret, que l’eau-de-vie est très mauvaise dans son cas, et lui donne des pilules de bismuth ; le bonhomme me remercie non sans faire triste mine.

En gagnant l’extrémité du plateau, je songe au magnifique champ de courses qui pourrait y être créé ; une butte semble placée exprès pour qu’on y adosse les tribunes; je dispose des terrains ; l’eirq^lacement du pesage est marqué ; rien n’y manque; une ville peut être fondée ici. Dans l’antiquité, avant de s’établir quelque [>art, on installait les dieux Lares, protecteurs du foyer ; en Asie on élève une mosquée, une pagode, ou bien un simple abri où des bâtonnets odorants seront brûlés. Nous auti’es, gens civilisés et du progrès, nous cherchons d’abord un terrain de courses ; à llanoï les tribunes ont été construites avant l’hôpital. Après tout, peut-être les Anglais ont-ils répandu l'usage des courses pour mieux faire connaître leur langue ; pas une partie du monde maintenant, pas une côte qui n’ait ses races. De là une population de chevaux répandus sur tous les points du globe, aux oreilles desquelles résonnent les mots anglais, puisqu’il est admis qu’ils ne comprennent pas d’autre idiome!

Le soir nous commençons à redescendre dans

^ une immense vallée qui s’ouvre devant nous comme un abîme dont le fond voilé par la brume reste inconnu. Nous nous arrêtons au milieu des bois au village de Sa-Kosan (littéral San montagne de Sako, cardamone).

Nous sommes encore chez des Yaos ; des femmes sont occupées à teindre les étoffes dans des entonnoirs creusés en terre et remplis d’indigo. Sur une terrasse dominant la vallée, sept poteaux de quatre à cinq mètres terminés par sept cercles, comme certains monuments du Tibet, soutiennent à mihauteur des planches en estrade. Une fois par an, me dit-on, on vient faire sur ces échafaudages de la musique en l’honneur des esprits.

Les indigènes semblent d’ailleurs ici assez préoccupés des croyances religieuses. Dans la maison où nous allons passer la nuit un vieillard est occupé à prier, nous n’avons garde de le déranger. Assis sur un tabouret, il récite ses prières devant un petit meuble qui sert d’autel ; à mesure qu’il parle, il dépose des feuillets de papier blanc qu’il tient à la main, en feignant de lire, il les brûle ensuite, se lève et récite des litanies en agitant d’une main un bâton terminé par des anneaux qui s’entrechoquent; de l’autre, il prend

une coupe d’eau, la porte à sa bouche et crache sur l’autel ; puis il s’accroupit de nouveau, fait résonner ses anneaux, avec l’extrémité du bâton jette de l’eau et finit par répandre le reste; il termine la cérémonie en brûlant de nouveau du papier. Devant la chapelle, cinq godets renferment de l’eau et du safran; sur une coupe est posé un poulet plumé non cuit ; on l’enlève après le départ de l’aïeul.

7 mars.

Nous continuons à descendre au milieu des bois ; force nous est de faire la route à pied. L’étape nous mène à un village de quelques cases habitées par des Yans. Ceux-ci cousins des Thaïs (les dialectes se ressemblent), sont vêtus à la chinoise; les femmes ont un turban bleu qui se croise par devant et rappelle le nœud des Alsaciennes. On bâtit comme chez les Yaos directement sur le sol. Je remarque des papiers, des inscriptions, des caractères en chinois ; la plupart comprennent cette langue que leur parle Cam-Koui ; ils sont venus, nous disent-ils, ici depuis deux ou trois ans de Phong-Tlio (dans la province de Lao-Kai). Quelques-uns ont sur le

AUTOUR DU ÏONKIN

front un cercle rouge, marqué par les ventouses qu’on emploie contre les maux de tête.

Leur principale industrie est la pêche. Je vois accrochés aux murs des éperviers, des épuisettes et de petites nasses. Ils ont des jardins, entourés de palissades ; on y cultive surtout du fenouil, de l’ail, des choux, des navets, des radis blancs, et une plante à larges feuilles qu’on donne à manger aux cochons.

Tandis que nous nous installons, passe une caravane de dix-huit mulets ; leur charge est sur une petite selle en bois, posée sur un bât sans sangle; c’est le mode de chargement employé au Yunnan et au Su-Tchuen ; chaque animal porte un picnl de coton, acheté sur le Nam-Ma, et envoyé à Mong-Tse.

Dans la soirée, notre attention est attirée par une série de détonations qui semblent partir d’une colline voisine ; elles sont trop fréquentes pour pouvoir être attribuées à des chasseurs, et je me demande si par hasard on serait en guerre par ici ; mais les indigènes nous renseignent vite, et nous donnent la cause de tout ce bruit ; ce sont des bois qui brûlent, et les bambous éclatent; il n’y a pas de quoi s’émouvoir.

8 mars.

Quelques minutes après le départ nous passons devant un échafaudage de bois rappelant les toros de pierre placés à l’entrée des temples japonais. Ici, deux poutres verticales ornées de treillis de bambous en supportent une horizontale. L’assemblage marque la limite du terrain du village ; il est interdit de la franchir à tous autres que les habitants, pendant un jour de l’année consacré à l’invocation des esprits ; dans les centres, cette fête se répète deux fois l’an.

Bien que les villages soient rares, la route est assez fréquentée; nous croisons encore des caravanes de sel et de coton; la plante est cultivée dans la région par les Yaos. Nous voyons des indigènes en train de retourner, avec des pioches, le sol débarrassé par l’incendie de ses bois.

Dans la matinée, nous traversons un petit village Yao; les habitants se prétendent originaires du Kouy-Tcheou; ils auraient quitté cette province, il y a une vingtaine d'années.

Beaucoup d'engins de pêche chez eux. Près de l'autel domestique une lance avec un drap rouge, des plumes de coq et des queues d’écureuil ; dans

le bois, quelques tombeaux, ce sont des tertres en terre remuée ; un piquet les surmonte, portant un chiffon; à une des extrémités du tombeau trois pierres plates forment une niche ; dans l’une je vois une paire de pantoufles chinoises.

Encore quelques heures de marche à travers la même région montueuse où le sentier doit faire des zigzags continuels pour contourner les blocs calcaires qui semblent jetés là au hasard, et nous arrivons sur la rive du Nam-Ma. Large de trente à quarante mètres, l’aflluent de gauche du Song- Bo roule sans bruit sur un lit de galets une eau très claire; on peut le traverser presque partout à gué. Des gens pêchent à la ligne; ils se tiennent à la tête d’un courant et donnent à leur canne un mouvement de va-et-vient qui me fait songer aux pêcheurs de truites chez nous.

Nous suivons la rivière tantôt d’un côté, tantôt de l’autre jusqu’au village du Nam-Ma où nous faisons halte. Bien déchu de son ancienne opulence, le centre commercial, jadis marché important, fait de maisons en briques, ne comprend plus qu’une rue : une douzaine de cases chinoises et quelques constructions muongs. Les Pavillons Noirs et Jaunes ont passé par ici, refoulés par les

Français, et en partant ont fait tomber la prospérité de la bourgade.

Les caravanes de Chine ne viennent que trois ou quatre fois par an et parcourent les villages Yaos des environs; ceux-ci possèdent une quarantaine de mulets, et font le commerce pendant trois ou quatre mois, lorsqu’il n’y a pas trop d’eau dans les torrents. L’opium vaut ici deux piastres cinquante les dix tens; le picnl de coton s’échange contre soixante-dix tens d’opium. Le sel vient d’Hanoi et est vendu "quatre piastres à quatre piastres cinquante le picnl.

En dehors des opérations commerciales et des cultures, on pèche. La rivière est très poissonneuse; nous nous en rendons compte nous- même en jetant une cartouche de poudre Favié; en un clin d’œil nous avons rempli plus de cinq paniers de poissons; je remarque des carpes superbes, semblables à celles de nos contrées.

A quelques centaines de mètres au delà du village, le Nam-Ma se jette dans le Song-Bo. Au confluent des deux rivières trois pirogues nous attendent, envoyées par Deo Van Tri; nous congédions nos coolies après les avoir payés (douze cents par homme et par jour, plus trois cents

pour la nourriture). Nos chevaux seront ramenés par terre; nous-mêmes nous embarquons pour recommencer pendant un jour et demi le trajet déjà suivi jusqu’à Laï-Chau; nos pirogues sont très petites, mal chargées; nous ne pouvons pas nous asseoir ; le moindre mouvement les fait tourner. C’est avec plaisir que je vois apparaître le promontoire de Laï. La grande carcasse en bambou qui ornait le tombeau de Deo Van Seng est par terre; un coup de vent l’a renversée. Un-* des frères de Deo Van Tri, Cam-Houng, s’est cassé la jambe à la chasse; pour la raccommoder on a, nous raconte-t-on, mis l’os à nu, on a appliqué dessus une bouillie de poussins nouvellement éclos et écrasés, le tout a été bandé et mis dans un appareil et le malade croit la guérison prochaine.

La gazette nous apprend encore le passage de deux officiers français qui se sont rendus, à six heures d’ici, à Nam-Muong, ancienne résidence de Deo Van Tri, où celui-ci se trouve actuellement.

Ils reviennent le lendemain, 11 mars; l’un est M. Massie, pharmacien major de l’armée, ancien membre de la mission Pavie, depuis cinq ans dans le Laos et les régions avoisinantes, agent de la France à Luang-Prabang. Il revient d’une

FEMME ET HOMME GiAN. ( Ban-Tian fl ne.)

tournée dans les Sibsongpannas ; le second est M. Gassouin, lieutenant commandant le poste de Dien-Bien-Phu. Tous deux me déconseillent d’aller à Xieng-IIong; nous sommes au milieu de mars; les mulets ne sont pas encore arrivés; nous ne pourrions atteindre Xieng-Hong avant la fin d’avril, et alors, pour revenir par la Birmanie, nous serions pris par la saison des pluies.

M. Massie m’offre de partir avec lui par Tali- Fou (il y a une route qui, de Lai, y mène en une cinquantaine de jours) et de là (en admettant que nous atteignions cette ville) de tenter de gagner le Kin-Clia-Kiang. J’avoue que l’idée est bien séduisante et que l'entreprise serait belle; mallieureusement, nous ne sommes en rien montés pour une telle expédition et nous manquons de temps ; d’ailleurs, en m’engageant en Chine, je devrais renoncer au Laos, c’està-dire à un des buts de mon voyage ; tout bien considéré, discuté, pesé, nous nous résignons à nous diriger, par Dien-Bien-Phu, sur Luang- Prabang, où M. Massie nous précédera. Un interprète cambodgien sera envoyé au devant de nous. Je ne suis pas fâché de pouvoir remercier aussitôt le paresseux Clio-Ken, dont les rensei-

gnements, quand il en fournit, laissent à désirer; son ancien maître, Deo Van Tri, nous entendant causer de lui, secoue la tête en riant : «Cho-Ken pas bon, faire divé Hanoï. (Je l’ai expédié à Hanoï.) » — ^

En train d’épurer notre troupe, je n’hésite pas à la priver d’un autre de ses membres peu utiles ; Baptiste est payé et content d’ailleurs. Il commençait à trouver le métier fatigant et avait entrevu une source de richessës, moins pénibles à gagner, en commerçant avec les Méos. Je lui souhaite bon retour et bonne chance ; nous nous passerons de son office. Thou se déclare aussi bon cuisinier que maître d’bôtel ; et pour les festins que nous allons faire, nous n’avons guère besoin d’un grand artiste culinaire.

Avant de repartir, nous prenons congé de Deo Van Tri. Nos rapports avec lui durant tout notre séjour à Laï-Chau ont été très amicaux; il nous offre une collection de costumes complets de la contrée et, en retour, je lui donne une carabine gros calibre pour éléphants. M. Pavie m’avait dit que le chef en désirait depuis longtemps, et je. constate que le présent n’est pas mal reçu. Grâce aux lettres'^ que nous avions

pour lui, aux recommandations de ses amis, nous avons trouvé chez le tao de Laï-Chau toute l’aide possible, il nous a fourni les renseignements désirés et s’est prêté, avec la plus grande complaisance, à nos interrogatoires.

Sur la faune de la province, on est bien renseigné; tout le monde ici est chasseur. Les éléphants, nous dit on, sont nombreux à une semaine de marche de Laï, du côté de Pou-Fang; les bœufs sauvages, à poils ras, jaunes*, sont très dangereux; l’année dernière, deux chasseurs ont été tués par un de ces animaux. Les rhinocéros deviennent plus rares; il y a cinq ou six ans, on en tuait à quelques kilomètres de Laï; les cerfs, les tigres, les félins de petite taille, le grandes civettes à la queue annelée, les singes se trouvent en grande abondance; parmi ces derniers, on remarque les gibbons noirs aux bras démesurés. Un indigène me donne la dépouille d’un gibbon roux marqué d’une raie sur la tête Au Muséum, l’espèce a semblé nouvelle; malheureusement, je n’ai eu qu’une peau plate, privée de deux pattes et sans crâne.

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