II. MOUHOT
Le terrain au milieu duquel il est placé est un espace débroussaillé dans les bois qui bordent le Nam-Klian à environ une heure au-dessus de Luaug-Prabang; le naturaliste était mort dans un village situé plus haut sur la même rive. C’est là qu'on le dit enterré bien qu’on n’ait pas de preuves du fait. Le chef d’un village Lu des environs reçoit six piastres pour entretenir le monument et récolter des insectes; à ces fonctions il joint celles de maître de ballet et d’organisateur de divertissements eu ville.
Sur la rive droite du Nam-Khan, se dresse eu '"facêyurne montagne calcaire, dont les pentes sont couvertes de gros blocs éboulés; la légende rap-
porte que ce chaos n’est pas dû au hasard, mais qu’il est l’œuvre des anciens rois qui l’auraient fait produire de main d’hommes pour ensevelir leurs trésors sous les décombres.
L’expédition Garnier, puis Mouhot, Néis, Harmand, dans des voyages spéciaux, ont étudié la faune de l’Indo-Cbine ; je renvoie à leurs remarquables travaux le lecteur curieux d'être renseigné sur ce chapitre.
La flore est variée; nous voyons commencer la floraison des belles orchidées parasites, roses ou jaunes.
La contrée est très boisée ; j’ai eu occasion de rapporter des échantillons des différents bois (une quarantaine).
Au premier rang, le teck, appelé ici le mai sok, qui croit en grand nombre sur les rives du Mékong, à quelques jours au-dessus de Luang-Prabang, près de Xieng-Sen, et au-dessous de la ville, du côté de Pak-Lay. On trouve du teck sur la colline même du consulat, mais ce sont de petits arbres, disséminés, reste d’une pépinière jadis plantée par un des rois de Luang-Prabang pour les besoins de la cour.
Le mode des concessions de forêts dans le Siam
fait prévoir la prochaine disparition des bois précieux. L’exploiteur a droit, pendant une période donnée, de couper tout ce qu’il peut. Forcément on cherchera ailleurs le bois si uiile aux constructions navales ; on ira en Birmanie où les Anglais ont l’habileté de protéger leurs réserves, et l’on se tournera du côté du Mékong. Il faudra faire passer aux troncs les rapides de Kemmarat, et ceux de Khong, soit directement, soit au moyen d’un Decauville, soit en les faisant traîner par des éléphants. Le jour où des radeaux de bois de teck partis de Luang-Prabang viendront à passer devant Pnom-Penh, l’avenir du Mékong, du Laos, c’est-àdire de rindo-Chine centrale, ne sera plus discuté.
La question si intéressante de la flottaison du Mékong a été mise à l’étude par 31. 3Iassie, qui, malgré le manque absolu de concours des grands commerçants et du gouvernement de Cocbinchine, à ses propres risques et dépens, a signé un contrat avec plusieurs entrepreneurs de Luang- Prabang. On doit lui amener quatre cents troncs devant le consulat; s’il les fait descendre, la partie contractante est liée envers lui, tandis qu’il reste libre d’accepter ou de refuser le marché, c’est-àdire la livraison faite à lui ou aux maisons fran-
çaises par lui désignées, à l’exclusion de toute autre, d’un nombre de troncs déterminé par an.
Les seuls risques sont les frais de descente du premier radeau ; la question résolue, la différence des prix d’achat à Luang-Prabang et de vente à Saigon assure de fort beaux bénéfices. Quel que soit d’ailleurs le résultat, l’essai serait bien utile à notre commerce b
Au cas où il serait démontré que le teck peut être avantageusement descendu à Saigon, d’autres bois pourraient également être exploités.
Actuellement deux produits végétaux sont exportés de Luang-Prabang : la cardamome et le benjoin, ce dernier faisant jadis l’objet du principal commerce, mais baissant maintenant de plus de moitié du prix sur le marché de Bangkokb On pourra un jour trouver dans la flore de la contrée matière à une autre industrie : celle des essences ; les plantes sauvages odorantes sont très nombreuses, et on rencontre des parfums très
1. La mort de M. Massie, si douloureuse pour ses amis, si pénible pour tous les cœurs français, et si regrettable à tous nos intérêts, est venue depuis interrompre l'alTaire. Je ne sais quand l’essai sera tenté.
2. Peut-être parce qu’on est arrivé à en tirer le parfum d’autres matières (acide hippurique par exemple) par des procédés chimiques.
fins (une composée, par exemple, abondante dans la région, rappelle absolument l’odeur de la rose). Une plante sent le musc.
A côté des productions indigènes, de nouvelles cultures pourront être introduites. La terre étant libre, on se trouve dans une situation exceptionnelle ; le poivrier en particulier, déjà cultivé en Annam, pourra donner de bons rapports ; la vigne qui pousse à l’état sauvage sur le plateau des Pouôn vient ici fort bien ; les arbres fruitiers prospéreraient vraisemblablement.
Ce n’est pas à la fâune et à la flore que sont limitées les productions naturelles du Laos; le sous-sol est très riche et particulièrement intéressant à étudier; un champ d’explorations fécond en découvertes est ouvert au géologue dans les environs de Luang-Prabang. Les collines calcaires qui bordent le Mékong, ou les affleurements fossilifères entre les rochers porphyriques sur lesquels elles s’appuient, sont riches en espèces nouvelles. Dans les bois de la rive droite du Mékong le terrain est presque toujours à découvert; inutile de faire des fouilles; c’est une carte géologique qui se trouve étalée devant nous, et qu’on peut lire presque à première vue; je
signalerai les restes d’une forêt pétrifiée, dont la découverte est due à M. Massie.
Le savant ne serait pas le seul à trouver son profit dans l’étude des terrains de la principauté; le commerçant en tirerait un résultat pratique avantageux.
La plupart des métaux se rencontrent en effet ; d’abord, l’or : on le trouve partout; on le ramasse déjà sur les rives du Mékong à Luang-Prabang même, mais en quantités pour ainsi dire infinitésimales. Les marchandes m’apportent de la poudre d’or avec de petites pépites de la taille d’un grain de riz, elles ne veulent pas la vendre moins de trente fois le poids d’argent. On me montre aussi une pépite de la grosseur d’une noisette, celle-ci adhérant à des morceaux de quartz, et une autre un peu plus grosse et intacte. La femme qui détient cette dernière ne veut s’en défaire qu’à un prix exorbitant. Ces pépites proviennent de mines d’or situées à six jours au-dessus de Luang-Prabang vers la rive droite du Mékong, les gisements sont à quatrevingts mètres environ au-dessus du fleuve, dans les vallées de ses affluents, au milieu de terrains d’alluvions, reposant sur des schistes qui ont dû
être décomposés. On trouve des pépites de la grosseur du pouce; la légende rapporte que ces mines renferment un fdon d’or pur; deux ouvriers l’auraient trouvé simultanément chacun au fond de sa galerie; mais en l’attaquant des deux côtés à la fois avec leur pic, ils auraient provoqué un ébonlement qui les aurait enfouis. Depuis, la mine n’a pas été retrouvée.
Il est fort possible que les mines soient très riches; peut-être se trouve-t-on en présence d’une nouvelle Californie; il faudrait, pour être fixé sur la valeur du gisement, que des Européens y dirigeassent des travaux; les ouvriers Kas ne leur feraient pas défaut; un petit capital de recherche devrait être sacrifié.
Les principanx gisements aurifères sont : Pac- Bay (au-dessus de Luang-Prabang), Xieng-Kouang, Xieng-Mong (ces deux derniers dans les Pouon).
On parle d’un filon d’argent; nous n’en avons pas vu d’échantillon.
Le fer, l’antimoine, le plomb, le cuivre, abondent.
D’autres minéraux pourront être exploités : les calcédoines et les agates se recueillent près de Luang-Prabang.
Plus loin, du côté de Kouang-Sen se trouve une mine de rubis appartenant au roi de Nan; elle n’est pas encore exploitée, bien qu’un Birman en ait demandé la concession.
Gomme on voit, l’État de Luang-Prabang est bien partagé sous le rapport des productions naturelles ; malheureusement ses habitants sont loin d’en tirer tout le parti qu’ils pourraient. Pauvres, peu nombreux, guère travailleurs et sans grands désirs, ils ne cherchent pas à s’enrichir par le commerce; et les Chinois qui viennent faire des affaires jusqu’ici sont en très petit nombre; il n’y a de place que pour fort peu de concurrents. La longueur des distances et le prix des transports réduisent singulièrement les bénéfices, qui, au dire des commerçants à queue que j’ai consultés, se transformeraient la plupart du temps en pertes. J’ajouterai que je ne crois qu’à moitié aux plaintes des Chinois, les ayant toujours partout entendu gémir sur le mauvais état des affaires; je ne puis me persuader qu’ils font tant d’efforts et sortent de l’argent de leur poche rien que pour le plaisir de contempler les Bouddhas de Luang-Prabang.
En tout cas, il est fort difficile de se rendre
un compte exact du mouvement commercial de la principauté qui nous occupe.
Selon les Siamois, les exportations du Laos s’élèveraient annuellement à vingt ou vingt-cinq millions. Par Laos on désigne toute la contrée s’étendant de Strung-Treng à Xieng-Sen, dans un sens, et dans l’autre de Xieng-Maï à Attopeu; environ onze cents kilomètres en hauteur sur un millier de large. Dans ce chiffre, s’il est exact, Luang-Prabang ne doit entrer que pour une bien faible part. J’ai lu quelque part, dans le rapport de M. i\facey, je. crois, que l’État exportait pour un million de benjoin ; si ce chiffre a été atteint il est maintenant bien diminué.
Voici les principaux articles d’exportation de Luang-Prabang indiqués par le consul anglais Archer, lors de son voyage en 1890-1891 :
Benjoin 170 roupies ’ le sen 2.
Cardamome 90 roupies le sen.
Laque 140 — —
Poix 200 — —
Fer (de Muong Phuon). 60 — —
Coton 1 roupie les 12 plians.
Soie (meilleure qualité) 10 roupies le phan.