ROUTE A TRAVERS LES ÉTATS CHANS
Dans cette seconde alternative la grande route était alors toute trouvée; c’était celle suivie par toutes les caravanes de Moulmeïn ou de Rangoon à Xieng-Mai et au delà à Xieng-Hong, le Golden- Road de Colqhoun. On n’avait plus, il est vrai, la gloriole d’envoyer les produits de l’Inde jusqu’au centre de la Chine sans sortir du territoire anglais. Question de vanité qui pèse peu dans la balance à côté des dollars et des roupies. Et puis n’y avait-il pas d’ailleurs des accommodements avec le ciel? Ne pouvait-on pas protéger ce pauvre roi de Siam, si isolé en face des brigands français? Halett n’avait-il pas même conseillé de le prendre par la main et de le faire entrer dans la grande famille britannique.
Quant aux Etats chans déclarés indépendanis en 1882 par Colqhoun qui craignait l’intluence française, on saurait, la Rirmanie prise, facilement reconnaître l’erreur ; on s’entendrait au sud avec le Siam, au Nord avec la Chine; on tondrait légèrement les deux puissances, on leur promettrait un appui contre toute agression, et on leur conseillerait de se dédommager à l'est sur la France, qui a bon dos! Le tour serait joué, et
l’on pourrait construire tranquillement et pacifiquement, pour le bien et l’intérêt de tous, le chemin de fer recommandé par les Chambres de commerce, prôné par Golqhoun, relevé et étudié parHalett. Unjour viendrait alors où la locomotive partie de Rangoon, dépassant Xieng-Hong, drainerait à sa suite la prospérité des districts de Ssemao et de Puerh, continuerait à travers le Yunnan, laissant loin à sa droite le petit Tonkin français, et finirait par amener ses riches convois aux appontements de Tchong-King. L’espérance serait réalisée des Chambres de commerce angloindiennes, qui ont conçu la grande idée, qui travaillent avec la ténacité de la race anglo-saxonne à la colossale entreprise de relier Calcutta à Changhay à travers le Céleste-Empire ! Voilà le rêve !
Entre les Anglaise! nous une lutte de vitesse est engagée, dont le but est la conquête des marchés de la Chine sud-occidentale. Le signal du départ a été donné d’un côté par la prise du Tonkin, de l’autre par celle de la Birmanie ; nous avons toutes les avances : avance de situation géographique, avance de temps, avance de distance. Si nous voulons, nous pouvons arriver bons premiers;
mais il ne faut pas nous endormir sur nos avantages. Une confiance trop absolue, excluant toute mise en œuvre, nuirait à nos intérêts; nos rivaux se remuent, font une campagne active en faveur de leur projet, avancent; il est temps pour nous d’agir.
J’ai essayé de soulever un coin du voile de l’avenir ; je reviens maintenant au présent : de Moulmeïn à Xieng-Hong on compte six cent vingtcinq milles; il faut environ deux mois à une caravane pour parcourir cette distance et de Xieng- Houng à Ssemao une dizaine de jours, soit d’un port birman à Ssemao environ soixante-dix jours. Même distance approximative pourTaly.
Or, de notre côté, d’Haï-Pliong à Laï-Ghau, nous mettons vingt et un à vingt-deux jours, et de là au district d’Ibang, centre de production du thé, point de départ de la plupart des caravanes qui s’approvisionnent pour les pays shans, pour Taly ou pour le Yang-Tse, dix-sept jours à petites étapes.
De Laï à Ssemao dix-huit jours et de Ssemao à Xieng-Ilong, huit jours.
De Laï à Taly par deux bonnes routes très fréquentées des caravanes, vingt-huit à trente jours.
Soit :
De Haï-Phong à Ibang, trente-neuf jours ;
De Haï-Phong à Ssemao, trente-neuf jours ;
De Haï-Phong à Xieng-Hong, quarante-sept jours ;
De Haï-Phong à Taly, cinquante jours.
Au retour, à la descente de la rivière Noire, les distances se trouveraient diminuées de quatorze jours.
En supposant Lao-Kai atteint en deux jours et la route qui actuellement fait communiquer Laï-Chau à Mong-Tse, directement reliée à Lao-Kai, Haï- Phong ne serait plus qu’à dix jours de Laï-Chau.
Qu’ils prennent soit la voie de la rivière Noire ou celle du fleuve Rouge, c’est encore sur la côte du Tonkin que les commerçants des districts d’Ihang, de Puerh et de Ssemao trouveront le port le plus rapproché. A nous de profiter de cet avantage en fournissant de nos produits les nombreuses caravanes qui sillonnent les routes de ces régions et en leur apprenant à leur tour à venir chez nous.
COMMERCE AVEC LE TIBET. PluS loin
même que Puerh et Ssemao, nos relations commerciales pourront s’étendre à l’ouest jusqu’à
AUTOUR IVÜ TONKIN
Taly-Fou et à la haute Birmanie. Annuellement, les Tibétains descendent à Taly pour la grande foire de la troisième lune et ils poussent alors jusqu’à Puerh pour chercher du thé. Ne serait-ce pas une occasion pour nous d’échanger quelques-uns de nos produits contre ceux qu’ils apporteraient? Nous leur donnerions du riz, des toiles bleues et blanches de Canton, du coton, des filés, des porcelaines, fils, aiguilles, soies grises ou rouges, etc. Nous leur prendrions de ces étoffes tibétaines, grossières et appelées montsé en chinois, et laoua en tibétain, ou fines et connues sous les noms de poulou en chinois et tchro en tibétain ; des ceintures de laine, de la garance, du borax, de la cire d’abeilles de roche, des peaux, des tapis de feutre, du musc, de 1 or^ (valant là seize, dix-huit ou dix-neuf fois son poids d’argent) et de la rhubarbe, de la belle rhubarbe fer à cheval, valant sur place à peine quelques centimes la livre.
Je crois, pour ma {>art, qu’un grand avenir est
1. La vallée du haut Mékong semble très riche en or; il en est de même de tout le Su-Tchuen occidental. Dans un district que nous avons traversé, on avait trouvé une pépite de cincpiantequatre onces; en un an, quinze cents livres chinoises d’or avaient été extraites.
réservé à la vallée du haut Mékong, au-dessus de Taly ; elle est riche en productions variées et rémunératrices ; le climat est sain. Les missionnaires, dans leurs essais faits plus à l’ouest, à Bonga, ont prouvé que toutes les cultures européennes y venaient parfaitement. Cette richesse, à mesure qu’elle se développera, doit suivre deux courants d’écoulement naturels : à l’est par le Yang-Tséet au sud-est par le Tonkin. Enfin, dans le Yunnan occidental, nous pourrons substituer nos produits, la soie, par exemple, à ceux que les caravanes viennent trois fois par an chercher Yun-Nan-Sen pour les descendre en Birmanie par Yung-Tchang-Fou ou Tèn-Nè-Tchéou.
ROUTES DE CANTON ET DE PAKOÏ PARPAISEE. — Nous venons de voir les efforts des Anglais au nord et à l’ouest pour pénétrer au Yunnan par voie latérale ou ascendante. J’ai essayé de montrer que, malgré le vif désir, dont ils ne se défendent pas, de détourner du Tonkin le courant commercial naturellement appelé à s’y diriger, nous n’avons rien à craindre d’eux pourvu que nous sachions agir au lieu de nous endormir sur nos lauriers.
AUTOUR nu TONKIN
Tournons maintenant nos regards vers l’est.
Une grande route très suivie par les Chinois et en particulier par les Cantonnais alimente de ce côté le Kouang-Si et le Yumian. C’est la route qui de Yun-i\an-Sen ou de Mong-Tse se dirige sur Paisee, Nan-Ning et de là à Pakoï au sud, ou à Canton à l’est par le Si-Kiang. On compte de Canton à Paisee trente-cinq jours par eau, avec des transbordements, et de Paisee à Yun-Nan-Sen vingt-trois jours par terre : total, cinquante-huit jours — et de Pakoï à Lu-Wushu, cinq jours par eau ; de là à Nan-Shing, trois jours par terre ; de Nan-Shing à Paisee, vingt jours par eau, en passant par Nan-Ning : total, cinquante et un jours. Le tableau seul des distances suffit à montrer que la voie de l’est ne peut rivaliser avec celle du Tonkin pour le commerce du Yunnan ; à peine peut-elle approvisionner une partie du Kouang-Si. Lang-Theou, sur notre frontière, n’est qu’à six à neuf jours de Nan-Ning. Or, Bourne, dans son rapport, qu’on ne sera pas tenté de trouver partial en notre faveur, écrit que la majeure partie du commerce du Kouang-Si doit passer par Pakoï : « Mais, ajoute-t-il, si un chemin de fer était construit au Tonkin, allant à la frontière
orientale jusqu’auprès de Lang-Théou, les conditions seraient changées. » Le consul anglais pense que le vice-roi de Canton ne sera pas assez fou pour nous laisser faire un chemin de fer, avant d’en avoir fait lui-même un, de Pakoï àNan-Ning.
Les prévisions de M. Bourne ne se sont pas réalisées : le chemin de fer de Lang-Son va bientôt être achevé; la voie sera même transformée de soixante centimètres à un mètre, modification qui eût pu être évité au début, mais qui fournira à l’administration un matériel Decauville, utilisable ailleurs. Je n'ai plus à revenir sur des critiques de construction dont j’ai parlé ailleurs, ni même à examiner s’il eût été plus utile d’étudier un autre chemin de fer d’abord; qu’il nous suffise de savoir que celui de Lang-Son sera prolongé jusqu’à la frontière auprès de Lang-ïhéou ; or, à ma connaissance, le vice-roi de Canton n’a rien construit au-dessus de Pakoï. Dans un avenir très proche, le commerce de Nan-Ning, et par là de la moitié du Kouang-Si est appelé à tomber entre nos mains*.
1. Le fret du picul de marchandises qui est actuellement de quatre piastres de Pakoï à Nan-Ning, sera réduit à une piastre et demie d’Haï-Phong à Lang-Theou, quand la voie ferrée sera achevée.
L’ensemble du mouvement commercial entre Lang-Théou et leTonkin est déjà évalué par notre consul à environ trois cent mille taels, près de deux millions de francs. La ville est appelée à devenir le grand entrepôt frontière du Kouang-Si.
Des considérations exposées ci-dessus, le plus brièvement possible, découlent à mes yeux les conclusions suivantes :
Plutôt qu’à Fest au Kouang-Si ou à l'ouest au Laos, le grand avenir commercial du Tonkin est audessus de lui dans le Yunnan.
A travers cette province notre extension commerciale doit se faire dans trois directions : à l'ouest vers les riches districts d'Ibang, de Ssemao et de Puerh, et plus loin jusqu'à Tahj-Fou, c'est-à-dire au Tibet. Au Xord, vers Vim-Nan-Sen, et au delà Long- Hai, le Yang-Tse, Houeg-li-Tcheou, c est-à-dire le Su- Tchuen sud-occidental. A l'est, vers Kouang-Nan-Fou, c'est-à-dire la région populeuse à cheval sur trois provinces, le Yunnan, le Koug-lcheou, et le Kouang-Si .
La grande voie de pénétration française en Chine, rationnelle et pratique, est celle de la vallée du fleuve Rouge, à l'exlrémité de laquelle se trouvent placés
deux entrepôts : sur territoire français, Lao-Kay, et, sur territoire chinois, Mong-Tse
C'est le chemin le plus court, et le meilleur de la côte à la capitale du Yunnan.
Tandis qu’on est unanime à reconnaître la voie du fleuve Rouge comme la plus courte de pénétration, certains auteurs ont refusé de voir le côté pratique de sa vallée, même au point de vue de la navigabilité ; ils ont en outre émis des doutes sur la valeur possible du trafic à développer. De ce nombre est M. de Lanessan. ^
« Peu à peu, écrivait-il en 1889, se dissi pent les illusions que l’on avait, il y a quelques années sur l’importance du Tonkin comme route vers la Chine. On commence à s’apercevoir que le fleuve Rouge est une voie bien mauvaise de pénétration dans le Yunnan ; que la portion du Yunnan voisine du Tonkin n’a pas la richesse tant vantée jadis, que la route de Lang-Son vers le Kouang-Si ne pourra que bien difficilement faire concurrence à celle delà rivière de Canton et de ses affluents,