‹ Autour du TonkinChapitre 6 sur 84 · U Indo- Chine française, de Lanessan Cp · texte numérisé non relu

U Indo- Chine française, de Lanessan Cp

vant les difficultés du pays et le peu d’appui de la France. L’emprunt a été voté; on connaît le programme du nouveau gouverneur, on a lu ses livres, entendu ses discours et on a espoir qu’il tiendra ses promesses. Telles sont du moins les impressions qui me restent des premières conversations.

Bonnes nouvelles egalement pour le voyage que je projette ; des lettres d’amis m’annoncent qu’ils ont trouvé à engager de bons boys ; de la rivière Noire, on m’écrit que la région est assez tranquille, je n’aurai pas besoin de demander d’escorte et pourrai aller librement.

Il ne me reste donc plus qu’à monter à Hanoï et à faire mes derniers préparatifs pour me mettre définitivement en route.

Pourtant, avant de m’engager dans l’intérieur, je tiens à profiter de l’invitation qui m’a été faite de visiter les charbonnages de Hong-Hai et de Kebao ; je ne puis, pour quelques jours de plus passés sur la côte, laisser échapper une seconde fois l’occasion qui m’est offerte de me rendre compte de visu des efforts déjà tentés dans les premières et peut-être les plus importantes entreprises de la colonie.

La chaloupe de Hong -liai, la Fanny, vient nous prendre à Haï-Phong ; les détours des canaux au sortir du Cua-Cam nous font parcourir en zigzags unecontrée basse en grande partie inondée, qui nourrit une végétation de petits palétuviers; au bout de deux heures, les marais diminuent, le terrain se bosselle, les champs sont cultivés ; un appontement sur la rive, et, quelques centaines de mètres plus loin, des bouquets d’arbres entourant une colline, marquent la ville, résidence et poste de Quang-Yen, que ses charbonnages appellent à prendre un jour une plus grande importance. Au delà, surgissant de terre on ne sait trop pourquoi, de grands rochers qui semblent sortis de leur élément; aies voir on se figure une bande de monstres marins poussés par une tempête sur la plage. Au milieu des terres, ils paraissent grotesques. Pour devenir grandioses il leur manque l’eau qui les reflète ; on ne les comprend que plus loin, le pied dans l’Océan .

Nous voici à l’entrée de la célèbre baie de Halong; ici je devrais jeter ma plume et me taire. Comment en effet décrire un des spectacles les plus beaux du monde, et tel qu’on ne peut citer

nulle part ailleurs quelque chose d’analogue. Figurez-vous des centaines d’îlots affectant le plus souvent la forme de gigantesques piliers gris, que surmonte une calotte de verdure.

La mer est calme; à peine la surface se ridet-elle sous le sillon que trace notre chaloupe ; sa teinte est d’un bleu profond, mystérieux, qui semble cacher des abîmes insondables. On pourrait d’ailleurs croire que les eaux, plus hautes jadis, se sont retirées après avoir rongé les falaises ; on y remarque en effet souvent de grandes crevasses et le sommet surplombe. Parfois dépouillé de végétation, le rocher nu s’allonge comme une longue lame hérissée de vraies aiguilles ; en haut, un gros bloc posé sur une pointe paraît toujours prêt à tomber. Partout de petites criques, des anses, des cirques dans lesquels seul un petit canot peut pénétrer en se glissant sous une arche naturelle. Deux éléments de grandeur dominent et ajoutent la majesté du paysage : la solitude et le calme. A mesure que la chaloupe avance, la route semble se fermer derrière ; on se demande de quel côté on a pu entrer dans ce royaume nouveau, inconnu, mystérieux. Nous voguons en plein rêve ; dans un

tel décor l’imagination se donne libre carrière ; le cadre suffit à créer le roman ; on se figure des pirates, des corsaires, sorles de frères de la côte, venant compter leur butin au fond de la crique dont seuls ils connaissent l’accès ; une femme les commande, jeune, très belle, un peu triste.. Un grand amour, une lutte entre deux rivaux, les trahisons, puis le châtiment du traître, et le bonheur de la belle femme, disparaissant dans l’archipel terrible ; aventures étranges qu’évoque mon imagination, au milieu de luttes terribles, de surprises, de fuites par des grottes à double issue demi-remplies par les eaux. Je ne suis plus là, je me laisse empôrter bien vite si loin qu’il faut un vigoureux appel de mes compagnons pour me prévenir que nous arrivons.

Nous sommes entrés dans une immense rade entourée de hautes murailles naturelles; au fond une série de collines arrondies indiquent le continent. Sur le flanc de l’une d’elles quelques maisons blanches, propres, élégantes; en bas un appontement s’avançant en mer sur ses grands poteaux noii’S ; le long du bord de petits wagonnets traînés par des locomotives au siflllet joyeux; plus loin un gros rocher au pied duquel semblent

se cacher des cânhas annamites au toit jaune ; de ci, de là, de gros tas de charbon mis là comme pour indiquer l’activité de la fabrique et au-dessus un large drapeau tricolore s’étendant au vent : nous sommes à Hong-Hai.

Un grand centre minier est en train de se développer ; à sa suite une ville se crée, un quai est bâti, des voies de communication sont tracées. Un plan unique a été élaboré par des hommes intelligents; pour l’exécution, l’argent n’a pas manqué, rien n’a été négligé en vue de la réussite.

Les difficultés ont pourtant été grandes, les premières sont venues de nos représentants, et de notre administration elle-même, un peu lente à prendre en considération les bonnes affaires. Deux dates sont à remarquer : la première demande de concession est adressée en 1881 ; la concession n’est définitivement accordée qu’en 1888. Connus par ouï-dire depuis une quinzaine d’années, les gisements de Hong-IIai sont visités pour la première fois au printemps de 1881, par M. Mourin d’Aifeuille, consul intérimaire de France à Haï- Phong. D’accord avec celui-ci, M. Blustein, directeur des tramways à vapeur de Saigon, adresse le 9 septembre 1881, une demande de concession

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