‹ Œuvres complètes de J.M. Charcot [electronic resource] (volume 2)Chapitre 110 sur 159 · II. Athéromic et Dégénérations ossiformes de l’aorte · texte numérisé non relu

II. Athéromic et Dégénérations ossiformes de l’aorte

De tous les vaisseaux artériels, l’aorte est incontestablement celui que les altérations athéromateuses et calcaires choisissent le plus souvent pour siège. Il est assez singulier de constater que les deux extrémités de ce vaisseau, sa portion ascendante et celle qui précèdent immédiatement sa bifurcation, sont plus spécialement exposées à ce genre de lésion. L’ordre de fréquence, d’après Lobsteiu, serait le suivant : 1° Crosse aortique ; 2° terminaison de l’aorte ; 3“ aorte thoracique; 4° artère splénique ; aorte abdominale, etc. Rokitansky met en première ligne l’aorte ascendante; viennent ensuite la crosse aortique, l’aorte thoracique et abdominale ; l’artère splénique est placée immédiatement après.

La fréquence extrême des altérations athéromateuses à la bifurcation de l’aorte est un fait que nous avons souvent vérifié nous-même, chez les femmes âgées de la Salpêtrière. ^

Nous ne chercherons point à discuter ici la nature et l’ori- I gine d’une lésion dont l'élude appartient ii l’histoire générale ’ des affections artérielles; il nous suffira donc de faire observer que toutes les formes de celle alléralion peuvent se rencontrer

MALADIES DE l’aORTE

sur le trajet de l’aorte, depuis les taches opalines qui en signalent le début et les saillies indurées qui leur succèdent, jusqu’à la calcification la plus complèle. C’est surtout à l’intérieur de celte grande artère qu’on rencontre ces plaques ossiformes si bien organisées, qui jouissent d’une circulation capillaire, et présentent au microscope de petites cavités, dont l’analogie avec les corpuscules osseux est si remarquable (Rokilansky). C’est là que se forment également les collections athéromateuses les plus considérables ; le volume de ces dépôts graisseux, et leur tendance à subir un ramollissement puriforme les a fait autrefois confondre avec des productions tuberculeuses: le microscope a fait aujourd’hui justice de cette erreur.

L’existence de ces diverses lésions est une des causes les plus habituelles des dilatations simples ou sacciformes de ce vaisseau ; tantôt l’aorte s’élargit d’une façon irrégulière, mais sans offrir en un point donné une cavité ampullaire ; tantôt, au contraire, elle cède sur une portion limitée de sa circonférence, et une poche anévrysmale est formée. Les ruptures de l’aorte, ainsi que nous le verrons plus loin, sont occasionnées, dans l’immense majorité des cas, par une altération préalable des parois artérielles : à plus forte raison en est-il ainsi pour ces déchirures incomplètes qui donnent naissance aux anévrysmes disséquants.

Cependant l’ossification de l’aorte, si souvent accompagnée de concrétions fibrineuses, peut donner lieu à un résultat tout opposé, c’est-à-dire au rétrécissement ou à l’oblitération complète du vaisseau (Barlh.) Celte dernière lésion est plus fréquente pourles artères périphériques qui naissent du point altéré : on les voit souvent devenir imperméables, soit par l’épaississement de leur tunique constituante, soit par la formation d’un caillot obturateur.

Parmi les conséquences les plus directes des altérations de

AinEKOME

ce genre, il faut placer les affections concomitantes du cœur. L’hypertrophie du ventricule gauche et l’induration des valvules aortiques accompagnent ordinairement les dépôts calcaires de Taorte ascendante: l’insufQsance aortique peut résulter, en pareil cas, d’une dilatation excessive de l’orifice artériel, ou d’une rigidité anormale des soupapes naturelles destinées à le fermer.

Mais ce n’est pas tout: les coagulums sanguins formés au niveau des concrétions pétrées, quelquefois aussi ces concrétions elles-mêmes peuvent se détacher de leurs insertions, et, parcourant l’arbre artériel, aller déterminer des obstructions emboliques : on voit alors survenir, si l’artère intéressée est volumineuse, une gangrène localisée. Si les fragments migratoires sont assez petits pour atteindre les réseaux capillaires, il se produira des ramollissements cérébraux, des dépôts fibrineux multiples et des altérations parenchymateuses, au sein des viscères envahis.

Nous avons observé nous-mêmes un cas de gangrène par embolie dans dépareilles circonstances. Quant aux embollies capillaires, elles sont fréquentes chez les vieillards atteints de ces dégénérations spéciales de l’aorte.

Enfin, si les masses athéromateuses, après avoir subi un travail de ramollissement, deviennent parfois libres, au sein du torrent circulatoire, en perforant la membrane interne qui les en sépare, c est alors que le microscope permet quelquefois de constater, outre un excès de cholestérine, une quantité souvent considérable de corps granuleux et de globules graisseux dans le sang même, à une distance très considérable du point malade dans l’artère crurale par exemple; ces substances passent donc probablement dans le torrent circulatoire; mais les saignées pratiquées pendant la vie, même sur le trajet de l’artère temporale, n’ont point fourni, jusqu’à présent, un fluide chargé de matières grasses, comme celui

MALADIliS DE l’aOUTE

qu’on trouve, l’autopsie, dans les vaisseaux. Nous avons eu plus d’une fois l’occasion de constater ces faits à la Salpétrière. On comprend d’ailleurs aisément ce transport des particules athéromateuses qui voyagent dans le sang, lorsqu’on se reporte aux conditions anatomiques que nous venons de signaler. Tout récemment encore, M. Yulpian nous a montré une vaste ulcération athéromateuse de l’aorte, tapissée à l’intérieur d'une boue semi-liquide ; elle offrait une longueur de 6 à 8 centimètres. Rokitansky fait observer, à ce sujet, que, lorsqu’on laisse macérer une aorte affectée d’athérome, dans nn dissolvant approprié, ou en retire souvent une proportion énorme de matières grasses.

Il est extrêmement probable que ces altérations ont des conséquences fâcheuses pour la santé générale, et que la présence de cet excès de matières grasses dans le sang donne naissance à des lésions viscérales; mais il est difficile de distinguer les accidents produits par les matières athéromateuses, de ceux qui résultent du déplacement des caillots sanguins altérés. (Voir plus loin le paragraphe consacré aux Concrétions fibrineuses de l'aorte, p. fi59.)

Les ulcérations, les érosions qui occupent chez certains sujets une portion considérable de la surface interne de l’aorte, se rattachent presque toujours à la fonte d’un dépôt athéromateux, ou à l’avulsion d’une plaque crétacée.

Symptômes et Diagnostic. — Les signes physiques d’une induration calcaire de l’aorte manquent de précision, sauf quelques cas exceptionnels. Il a été quelquefois possible, soit en explorant l’aorte abdominale, soit en plongeant les doigts au-dessous de la fourchette sternale, de palper directement la crosse aortique, ou la portion abdominale du vaisseau induré (Bamberger).

L’auscultation fait entendre un bruit de souffle au premier

ATUÉnOME : SYMPTÔMES ET DIAGNOSTIC

temps, sur le trajet de l’aorte, quand les rugosités de ses parois sont extrêmement prononcées (Bouillaud, Hamernjk) ; et le second bruit offre toujours en pareil cas un timbre éclatant. Skoda considère le bruit de souffle qu’on entend quelquefois au second temps, sur le trajet de l’aorte, à une certaine distance de l’orifice aortique, et indépendamment de toute insuffisance des valvules sigmoïdes, comme un indice certain de l’ossification artérielle. M. Vulpian, en 1854, a présenté un castrés remarquable de ce genre à la Société anatomique ; mais de tels phénomènes sont si souvent liés aux affections valvulaires du cœur qu’il nous paraît bien difficile de reconnaître par l’auscultation seule une ossification de l’aorte, indépendante de toute autre lésion. Lorsque la crosse de ce vaisseau a subi une ampliation notable, la percussion permettra quelquefois de constater cette augmentation de volume.

Les signes rationnels fournissent au diagnostic des indices plus sûrs. 11 est rare qu’une ossification des vaisseaux périphériques ne s’accompagne pas d’une lésion semblable dans le tronc principal ; aussi toutes les fois que les artères accessibles à 1 exploration, la radiale; la temporale, etc., présenteront une induration manifeste et une surface inégale, on pourra presque constamment diagnostiquer une calcification des parois aortiques (Piorry). Cette affection s’accompagne d’ailleurs d’une lenteur plus ou moins évidente du pouls; les veines superficielles, en raison de l’obstacle apporté à la circulation générale, sont tuméfiées et saillantes ; en outre, il existe un trouble général de la nutrition, un amaigrissement parfois assez prononcé, qui coïncide avec une teinte blafarde et terreuse de la peau. Enfin, l’arc sénile, dont la coïncidence avec 1 état graisseux du cœur a été depuis, longtemps signalée par M. Canton, peut se rencontrer parfois chez des sujets atteints d’alhéromes artériels. Quand de pareils symptômes se

MALADIES DE l’aOHTE

trouveront réunis chez un vieillard goutteux, rhumatisant, ou adonné à l’usage des boissons alcooliques, on aura quelques raisons pour soupçonner une dégénérescence ossiforme de l’aorte : il ne faut cependant jamais oublier que, chez plusieurs sujets, des lésions de ce genre, malgré leur étendue, ne se révèlent par aucun symptôme extérieur.

La marche de cette affection est essentiellement chronique, et permet souvent aux malades d'atteindre un âge avancé. Les lésions viscérales, et principalement celles du cœur et du cerveau, sont ordinairement la cause déterminante de la mort.

Bibliographie. — Lobslein, Anatomie pathologique, vol. II, p. 550. — Crisp. Op. cit., p. 73. — Wirchow, Gesarnm. Abh. p. 496. — lloldtanslv)-, Ueber einige d. wicht. Krankh. der Arterie^i, p. 3, et Palholog. Anat., II, p. 305. — Bamberger Kranklieiien des Herzens. — Vulpian, Bulletin de la Société anatomique, 1874. — Charcot Rapport sur l'observation précédente, même volume.

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