ALTÉRATIONS DU SANG
LEUCOCYTHÉMIE. — MÉLANÉMIE.
Observation de Leucocythémie * .
L’altération dn sang, caractérisée par l’augmentation de la proportion des globules blancs, et, habituellement, liée à l’hypertrophie de larate, la leucocythémie, en un mot {Lienaler Leukaemie de Virchow, LeucocythemiadiQ Bennet)est encore assez peu connue en France. En Angleterre et en Allemagne, elle a été, au contraire, beaucoup étudiée, grâce à l’impulsion donnée, dans ces deux pays, par les travaux de Bennet (d’Édiinbourg) et de Virchow (de Wurtzbourg). Cependant les observations bien authentiques que possède la science sur cette intéressante affection sont encore peu nombreuses. M. le D’' Uhle (de Leipzig) qui les a relevées et disposées par ordre chronologique dans un tableau que nous croyons utile de reproduire à la fin de ce travail, n’en compte que vingt-six. A ces vingt-six observations, il faut ajouter, aujourd’hui, celle qui a été recueillie, à la Charité, dans le service de M. Rayer, par ‘ M. Leudet, et qui fait le sujet d’un travail historique et critique , fort intéressant, lu à la Société de Biologie, par ce médecin, le :.r‘' mai 18S2, celle de M. Uhle lui-même [Archiv. V. R. Vir-
I Comptes rendus de la Société de avecM. Ch. Roiun.
biologie, 1853, p. 44. — En collaboration
LEUCOCYTrfhlIE
cholo, 5, Band, 3 Ileft ; Berlin, 1852), et enfin celle qu’on va lire.
Notre observation ne diffère pas essentiellement de celles qui ont été antérieurement publiées ; elle nous a paru surtout intéressante en ce qu’elle fait bien connaître les phénomènes du début de la maladie.
Nous noierons, en outre, qu’il n’existait pas chez notre malade d’hypertrophie du foie ou des ganglions lymphatiques ; que les troubles intestinaux ont été chez lui très peu prononcés, les suffusions séreuses à peine marquées.
Observation. • — Bonne, santé habituelle. — Accidents vénériens. — Exostoses symétriques . — Chayrins : dépression morale et intellectuelle. — Etat actuel: amaigrissement. — Hypertrophie de la rate. — Mélancolie. — Suicide : fracture du crâne ; mort.
Autopsie. — Enfoncement du pariétal. — Rate volumineuse. — Etat du sang. — Examen microscopique de larate et du sang.
Le nommé Martin (Louis), âgé de 45 ans, peintre en bâtiments, entre, le 18 avril 1853, à l'hôpital de la Charité, service de la clinique, salle Saint-Ghax’les, n“ 12; mort le 22 avril. Cet homme, assez vigoureux et bien constitué, a généralement joui d’une bonne santé ; il a cependant éprouvé, à deux reprises, et pour la dernière fois, il y a cinq ans, des accidents vénériens (blennorrhagies?) ; il porte actuellement, vers le tiers inférieur de la face interne des deux tibias, deux exostoses symétriquement disposées, assez volumineuses, et recouvertes de taches d’un violet sombre; il n’y a jamais eu, d’ailleurs, d’autres taches sur le tégument externe; il n'a jamais eu de fièvres intermittentes et n'a jamais habité de pays où ces lièvres sont endémiques ; il n’a jamais éprouvé aucun phénomène saturnin ; jamais il n’a été retenu au lit, même pendant quelques jours, par une maladie ou par une simple indisposition. Il y a un an, environ, il éprouva de violents chagrins, qui lui furent causés par sa femme, dont il se vit forcé de se séparer ; depuis ce temps, son moral est sans cesse , affecté, et son intelligence, ainsi qu’il l’avoue lui-même, s’est un |
OBSERVATION
peu pervertie. Depuis celle époque, il éprouve des digestions pénibles, des maux d’estomac, de la diminution d’appétit, de la constipation alternant avec la diarrhée, des douleurs de tête. En même temps, il commence à maigrir et prend un teint cachectique ; il devient de plus en plus nerveux et irritable et se voit enfin bientôt incapable de faire son état ; il n’a pas travaillé depuis bientôt environ six mois.
11 y a quatre mois, environ, il remarque sur son flanc gauche, où il sent, déjà depuis longtemps, beaucoup de pesanteur, surtout quand il marche, l’existence d’une tumeur volumineuse que nous aurons à décrire. Il y a trois mois, environ, les deux membres inférieurs se sont gonflés simultanément et sont devenus œdémateux à deux reprises; mais, à la suite de purgations énergiques, prescrites par un médecin, le gonflement a rapidement disparu et la tumeur du bas-ventre, au dire du malade, s’est elle-même amoindrie, l’œdème des jambes n’a pas reparu depuis ce temps.
État actuel. — A son entrée à l’hôpital, nous trouvons le malade dans l’état suivant: amaigrissement assez prononcé des membres et delà face ; abdomen tuméfié, surtout du côté gauche ; teinte pâle et un peu jaunâtre des téguments ; nulle part de l’œdème : souffle assez prononcé, intermittent, dans les vaisseaux du cou. Malgré l’altération qu’a évidemment subie la nutrition, le malade paraît encore fort et assez vigoureux. 11 répond nettement à toutes les questions qu’on lui pose, mais il paraît d’une irritabilité excessive. Il parle sans cesse de ses chagrins domestiques, et il avoue que la nuit il est sans cesse agité par des rêves pénibles, et que parfois il n’a pas la tête à lui.
Le pouls est régulier, à 48, assez plein, le cœur a son volume normal et ses bruits sont naturels ; la peau présente une température convenable. Le malade assure qu’il n’éprouve jamais le moindre mouvement de fièvre. Respiration tout à fait normale; raisonnance normale des deux poumons, constatée par la percussion ; pas le moindre râle n’est perçu par l’auscultation de la poitrine.
Le malade a conservé un assez bon appétit, mais il évite de
LEUCOCYTIlÉMtE
manger autant que sa faim lui commande de le faire, car, en pareil cas, mais seulement alors, la digestion devient pénible, l’estomac se gonfle et la respiration devient anxieuse pendant quelques heures ; jamais de vomissements,
Rien de notable dans l’état des sécrétions ; le malade va à la selle deux fois par jour, sans diarrhée ; il urine avec facilité et son urine est claire, exempte d’albumine et de la matière colorante de la bile.
Le foie s’élève jusqu’à la cinquième côte droite, et par en bas il ne dépasse pas le rebord costal. La langue est tout à fait naturelle.
L’abdomen présente, ainsi que nous l’avons dit, un volume exagéré, il est facile de s’assurer par la percussion que cet excès de volume n’est pas dû à la présence de sérosité. Des veines volumineuses se dessinent en bleu sous la peau de la partie latérale gauche de l’abdomen et de la partie latérale et inférieure du côté gauche du thorax. Par la palpation on distingue immédiatement sous le rebord des fausses côtes gauches une tumeur volumineuse, aplatie, dure, régulière, circonscrite par des bords bien nets, comme tranchants, s’étendant par en bas, jusque dans le flanc gauche, et qui atteint, en dedans, la ligne médiane, vers laquelle elle se dirige en forme de pointe obtuse. Cette tumeur ne se déplace pas, quand on ordonne au malade de changer de position; mais on peut la soulever avec la main et la repousser par en haut vers le diaphragme, quand le malade est assis sur le lit; en plongeant l’extrémité des doigts sous les rebords des côtes, on peut se convaincre qu’elle remonte très haut dans l’hypocondre gauche ; en un mot, elle présente à la palpation tous les caractères des rates devenues volumineuses dans le cours de certaines fièvres paludéennes. La percussion pratiquée en suivant une ligne qui part de l’aisselle pour se rendre à l’épine iliaque antérieure et supérieure, donne à la matité une étendue de 19 centimètres dont 46 audessus du rebord des côtes et 4 dans le flanc gauche ; en suivant une ligne qui forme avec la précédente un angle légèrement obtus, dont le sinus regarde en haut et à droite, on obtient une matité de 25 à 30 centimètres d’étendue ; en circonscrivant avec un crayon
OBSlinVATION
1 espace mat obtenu après avoir percuté dans toutes les directions intermédiaires aux deux précédentes, on dessine une figure ovale dont le grand axe est dirigé obliquement de haut en bas et de dioile cl gauche. La tumeur n’est le siège d'aucune douleur spontanée ; la pression et la percussion n’y déterminent aucune sensation pénible ; elle ne fait guère éprouver au malade qu’un sentiment de gêne, dont nous avons parlé, qui paraît dû à son poids, et qui est surtout remarquable pendant l’état de plénitude de l’estomac. Prescription : loàuve de potassium en solution, 1 gr, chaque jour , sous-carbonate de fer, 1 gramme.
Les 19, 20 et 21, le malade mange d’un bon appétit; pendant le jour, il paraît calme, et ne donne aucun signe d’aliénation mentale , mais, pendant la nuit, il est fort agité, il ne peut dormir; il sort à plusieurs reprises de son lit pour aller réveiller ses voisins, sous le prétexte de les entretenir de ses peines. Le 21, dans la journée, il confie à un de ses voisins qu’il a l’intention de se détruire. Le 22 avril, vers dix heures du soir, il profite d’un moment ou 1 infirmier de veille est occupé auprès d’un malade, sort brusquement de la salle et se précipite du haut du premier éta-e de j l’escalier. On le relève dans l’état le plus grave. L’interne de garde I immédiatement appelé, constate l'existence d'une fracture étendue I de la base du crâne, et suppose l’existence d’une contusion et d une commotion cérébrale très intense : résolution, insensibilité presque complète des membres ; respiration stertoreuse, et bientôt râle laryngo-trachéal. Le malade meurt une heure environ après la chute.
AuToi-siii faite le 24 avril, à huit heures du matin. — Crâne. — Plaie contuse delà grandeur d’une pièce de 3 francs, intéressant toute l’épaisseur du cuir chevelu, située au niveau de la partie postérieure du pariétal droit, et au fond de laquelle on perçoit une fracture avec écartement des os très manifeste; fracture très étendue, avec enfoncement léger des fragments, occupant le tiers anterieur de l’occipital et le tiers postérieur du pariétal droit La cav.te de l’arachno'ide et le tissu cellulaire sous-araclino'idien ren ferment, au niveau de la fracture, une certaine quantité de sam^ à
Charcot. Œuvres complètes, t. v. Poumons. ,, °
322 leucocytiiémiic : état du sang
demi coagulé, qui ne paraît pas beaucoup comprimer le cerveau.
Le cerveau est injecté ; il ne présente pas de ramollissement dans les parties voisines de la fracture.
Abdomen. — Pas de liquide dans le péritoine ; foie de volume et de consistance normales; reins tout à fait sains; l’estomac et les intestins, examinés dans toute leur étendue, n’ont rien présenté de remarquable ; aucune tuméfaction des ganglions lymphatiques.
La raie a conservé sa forme naturelle, mais elle est extrêmement volumineuse (0,30 centimètres pour le grand axe, 0.19 centimètres et demi de haut en bas ; épaisseur, dans son centre, 3 et demi à 4 centimètres) ; elle offre, quand on la coupe, la couleur et à peu près la consistance d un foie sain ; elle contient peu de sang : elle ne présente, d’ailleurs, à l’œil nu, aucune modification dans sa texture.
Thorax. — Pas de sérosité dans les plèvres; poumons sains, cœur sain, de volume normal.
Étal du sang. — Le sang contenu dans le ventricule droit a une ' couleur acajou, ou plutôt rouge brique, très singulière, il est i fluide, trouble; il paraît mélangé de petits corpuscules blan- | châtres, presque imperceptibles à l’œil nu, et qui lui donnent un aspect loucbe; il contient, en outre, de nombreux grumeaux blanchâtres et d’une teinte légèrement violacée, très semblable a des grumeaux de lait caillé, lesquels s écoulent avec le sang et n’adhèrent nullement aux parois ventriculaires. Le sang se montre avec les mêmes caractères dans toute l’étendue de la veine cave, dans la veine porte, dans les veines mésaraïques et spléniques. Mais ce n’est guère que dans la veine cave et le ventricule droit qu’on rencontre des grumeaux nombreux et volumineux. Dans les veines du système porte, le sang est seulement loucbe, trouble et d’une couleur rouge brique. Le sang que contient le cœur gauche est d’une couleur noirâtre assez foncée ; il est poisseux, très incomplètement coagulé, et il contient deux ou trois grumeaux de couleur violette, analogues à ceux qui ont été signalés dans le ventricule droit. Plusieurs veines ont été ouvertes , aucune d’elles n’était oblitérée par des caillots décolorés.
EXAMEN MICnOSCOPIOUB DU SANG
Examen microscopique du sang et de la rate, par M. Robin. — Le sang recueilli dans le cœurgauche, et qui présentait une coloration d'un rouge violet foncé, était celuiquirenfermaitle moins de globules blancs du sang. Là, ces globules blancs étaient moins nombreux que les globules rouges ; il n’y avait pas de petits caillots fibrineux ; on rencontrait quelques cristaux losangiques, en très petite quantité. Le sang pris dans le ventricule droit avait une coloration d un rouge brique, tirant au blanc plus qu’au violet ; il renfermait une quantité de globules blancs plus considérable que ne l’était celle des globules rouges, ou au moins à peu près égale. De ces globules blancs, les uns étaient libres, les autres étaient englobés avec un certain nombre de globules rouges dans de petits caillots fibrineux. Chacun de ces caillots était constitué par une petite masse de fibrine présentant une partie nettement fibrillaire et nettement granuleuse, et une partie composée de couches homogènes simplement striées, sans distinction aussi nette des fibrilles isolables.
Voici, maintenant, quels étaient les caractères des globules blancs ; les globules rouges n’ayant présenté rien d’anormal ne méritent pas de description spéciale.
Vous décrirons d’abord : A, les globules du sang, puis. B, les globules blancs proprement dits.
A. GlobuUns. — Ils sont peu nombreux relativement; toutefois, ils existent en bien plus grande quantité qu’à l’état normal. Ainsi, ' on en rencontre de 10 à 13 dans le champ du microscope, tandis qu’à l’état normal on en rencontre tout au plus 1 ou 2. Ils ont d’ailleurs, tous les caractères qu’ils présentent dans le sang normal ; leurdiamètreest régulièrementde 0,0003 à 0,0006 demillim., ils sont très finement granuleux et toujours dépourvus de noyau.
B. Globules blancs. — Nous en distinguerons deux variétés •
1° Globules blancs ayant conservé tous leurs caractères normaux, c’est-à-dire parfaitement sphériques, très finement granuleux! Quelques-uns d’entre eux présentent un assez grand nombre de granulations plus noires, à contours nets et à centre plus brillant. On les rencontre à l’état normal, avec ces mêmes caractères; mais ils sont alors moins abondants. Tous les globules de cette’caté-
EXAMEN MIGUOSCOriyüE Dü SANG
gorie conservent un caractère important et qui distingue surtout l’état normal, c’est-à-dire qu’ils manquent de noyau. Leur diamètre varie entre 0,0003 et 0,0009 de millimètre.
2° Globules blancs diiïérant de ceux que l’on rencontre à l’état normal par la présence du noyau. Les globules de cette catégorie diffèrent des précédents par leur diamètre qui oscille entre 0,0009 et 0,014 millim., plusieurs d’entre eux ont, en outre, une forme moins régulièrement sphérique, sphéroïdale ou polyédrique. Ce qui les distingue particulièrement, c’est un noyau sphérique ou, plus rarement ovoïde, dont le diamètre varie entre 0,0004 et 0,0003 de millim. Ce noyau est pourvu de fines granulations, mais il n’a pas de nucléole proprement dit. Entre le noyau et le contour du globule se trouvent soit de fines granulations moléculaires, analogues à celles qu’on trouve dans les globules blancs normaux, soit des granulations un peu plus foncées, à centre brillant.
Les globules, porteurs d’un noyau, étaient bien plus abondants que les nodules sans noj'aux. L’acide acétique donnait aux noyaux une teinte rougeâtre; le même acide, mis en contact avec les globules blancs sans noyaux, déterminait une coagulation de leur contenu, sous forme de deux ou quatre noyaux plus petits que ceux qui ont été décrits ci-dessus (n°2), ces petits noyaux présentaient, d’ailleurs, également la coloration rougeâtre d’une manière très nette et très tranchée. (Voir, d’ailleurs, pour 1 étude de cette action de l’acide acétique sur les globules blancs du sang, comparativement aux globules de pus : Ch. Robin. Examen comparatif des Taches de sang, de rouille, etc., dans Briand, Chaudéet Gaultier de Caubry, Manuel de médecine légale, 5® éd., Paris 1832, p. 786 et la planche, p. 794.)
La différence la plus frappante qui existe entre les globules que nous venons de décrire et ceux qu’on rencontre dans le sang à l’état normal, c’est l’existence, au centre des premiers, d’un noyau qui manque dans les globules normaux ou que l’on n’y rencontre qu’après l’action de l’eau. Il faut noter, en outre, comme caractère de l’état morbide, le grand volume des globules blancs et du noyau qu’ils renferment.
ICXAMKN MICHOSCOPIQUE ÜE LA RATE
On rencontrait, dans le sang du ventricule droit, mêlés aux globules blancs, une grande quantité de cristaux lozangiques, fort réguliers, légèrement colorés en rouge jaunâtre. Ces mêmes cristaux étaient extrêmement abondants dans le tissu de la rate où ils formaient des amas considérables bien que visibles seulement au microscope.
Da;is le tissu de la rate on trouvait, en outre, une très grande quantité de cellules d’épithélium parvimenteux à angles arrondis, présentant de 0,012 à 0,015 de millimètre de diamètre, et ayant tous un no}"au sphérique, sans nucléole du volume de 0,005 à 0,008 de millim. Ces cellules se distinguaient aisément des globules blancs très nombreux qui les accompagnaient par leur forme polj édrique, et, en outre, par l’action de l’acide acétique qui les rendaitbien moins tiansparentes et necommuniquaitpasau noyau de coloration rougeâtre.
Tableau des observations de Leucocylhémie bien constatée (Uhle).
J. V. Virchoio, Fror, N. Not, n° 780, 1845; u. R. Ver. Ztg, n°34, 1846; n. Schm. Jahrb. Bd. 57, p. 181.
2. V. Craigie ) Edinb. Journ., oct,1845 et Schm. Jahrb. Bd. 50,