‹ Œuvres complètes de J.M. Charcot [electronic resource] (volume 2)Chapitre 84 sur 159 · MÉLANÉMIE ET FIÈVRES INTERMITTENTES · texte numérisé non relu

MÉLANÉMIE ET FIÈVRES INTERMITTENTES

Existe-t-il, en réalité, des troubles fonctionnels qui appartiennent en propre à la mélanémie et qui justifient son admission dans le domaine nosographique et clinique à titre, par exemple, d élément pathologique pouvant s’associer aux diverses maladies dérivées de l’intoxication palustre ? — Il faut remarquer tout d abord que, de l’aveu de tous les auteurs, on peut, sur le cadavre, rencontrer l’altération pigmentaire du sang et des viscères, même à un degré assez marqué, sans qu’elle ait été révélée par des symptômes ou des accidents capables d’en faire soupçonner la présence. Planer a rencontré plusieurs cas de cette espèce : toujours la fièvre intermittente, lorsque son existence avait été signalée parmi les circonstances étiologiques, remontait, en pareil cas, à plusieurs années, et elle était depuis longtemps guérie. Dans tous ces cas, la mort «tait survenue par suite des maladies les plus diverses, et dans lesquelles la mélanémie ne paraît avoir joué aucun rôle ; mais les faits de ce genre sont exceptionnels et, en règle générale, a des alterations anatomiques un peu prononcées, semblent correspondre des perturbations fonctionnelles dont la nature et dont l’intensité varient suivant le siège et l’étendue de la lésion. Reste à savoir s’il existe réellement entre ces lésions et

ces symptômes un rapport de causalité bien légitimement établi.

^ Les troubles fonctionnels qu'on s’est efforcé de rattacher aux vices anatomiques de l’encéphale propres aux mélanéiniques se présentent sous des formes assez variées : ce sont, dans les cas légers, de la céphalalgie, des vertiges, et dans les cas graves du délire, du coma, quelquefois même, bien qu’assez rare ment, des convulsions ou des paralysies. Tantôt ces accidents éclatent à l’improviste, sans prodromes, tantôt ils sont précé- Charcot. Œuvres complètes, t. v, Poumons. 22

NATClll'; DE LA MELANI^MIE

déscie symptômes qui permeltenl, jusqu’à un certain point, d’en prédire l’apparition. Le plus souvent, peut-être, ils s’accroissent progressivement, d’une manière presque continue, jusqu’à la terminaison fatale ; mais quelquefois aussi on les voit revêtir le type intermittent, quotidien ou tierce. Us peuvent enfin, et c’est là un point qu’il est important de faire ressortir, se manifester aux époques les plus diverses de la maladie primitive, à laquelle ils se surajoutent ; tantôt, en effet, c e.-ît pendant les premières phases de l’intoxication palustre qu ils éclatent, et ils se mêlent alors, en les modifiant plus ou moins profondément, aux symptômes accoutumés de la fièvre intermittente simple ou maligne; d’autres fois, au contraire, les accès fébriles ont cessé depuis un temps plus ou moins long, et l’intoxication ne se révèle plus guère que par un degré plus ou moins prononcé, et quelquefois même à peine saisissable,

de la cachexie qui lui est particulière.

Dans les cas où des accidents cérébraux attribués aux alterations pigmentaires de l’encéphale viennent compliquer les accès de fièvre inlermittente, on comprend, à combien il sera difficile de les démêler au milieu des symptômes si variés que ces accès peuvent s’adjoindre. Ces accidents, en effet, quelle que soit d’ailleurs la forme qu’ils revêtent; céphalalgie, vertiges, délire, coma, accès épileptiformes existant isolément, ou encore se succédant et s’entremêlant ; ces accidents, si l’on en croit la description donnée par Frerichs, éclatent pendant le cours des accès fébriles, et ils peuvent disparaître complètement lorsque l’accès lui-même est terminé; le plus souvent, cependant, ils persistent à un certain degré pendant 1 intermission ; mais alors même qu’il en est ainsi, leur intensité diminue habituellement d’une manière très manifeste dans 1 intervalle des accès. S’ils s’accroissent d’une manière progressive, s’ils tendent à revêtir le type rémittent ou décidénienl continu, la fièvre aussi affecte les mêmes allures. — Tel est, en

MÉLANÉMIE : SYMPTÔMES

raccourci, le tableau présenté par le docteur Frerichs, des accidents cérébraux qui dépendraient de l’altération pigmentaire de 1 encéphale. Y découvre-t-on des caractères véritablement spécifiques? Pour nous, nous n’y pouvons saisir aucun trait qui ne puisse s’adapter parfaitement et de tous points à la description classique des fièvres comateuses, apoplectiques, léthaigiques, épileptiques, etc., telle qu’elle a été établie par les travaux impérissables des Mercado, des Morton, des Werlhoff, deb Torti et de tant d’autres. Or, toutes ces formes graves de 1 intoxication palustre, même dans leur type de développement le plus parfait, amènent quelquefois la mort, sans laisser dans 1 organisme de traces de leurs ravages h L’action directe du poison morbide sur les centres nerveux paraît suffire à elle seule pour produire les désordres fonctionnels les plus redoutables ; et si l’on rencontre parfois à l’autopsie, soit dans l’encéphale, soit ailleurs, des lésions plus ou moins profondes, telles que la congestion sanguine des membranes, le piqueté du cerveau et l’exhalation de sérosité dans les cavités cérébrales, elles sont de seconde date et n’ont, en règle générale, joué dans le drame pathologique qu’un rôle évidemment accessoire. Ce point litigieux naguère de l’histoire des fièvres pernicieuses a été, ce nous semble, complètement élucidé par les recherches des médecins modernes ; la plupart des auteurs qui ont, surce sujet, uneexpérience propre s’accordent à le reconnaître. L’altération pigmentaire de l’encéphale, en particulier, ne saurait être évidemment considérée comme la cause unique qui détermine la production des troubles cérébraux dans les fièvres céphaliques ; elle n’existe pas dans tous les cas ; on la rencontre dans des fièvres où les troubles cérébraux

I Dans deux cas de lièvre soporeuse, mais plutôt rémilipnio •.

lenle. observé, par M. Nepple, il n’existaU toeune lT,ï„“ .'rtc ,We™du cerveau et des méninges ; le cerveau était plutôtpàle et les vaiLp-niv pL ^ gmes. Les ventricules contenaient un peu de sérosité. (Monneret et FlSîv' ('Oin})emhum de 'médecine pratique, i. V, n 335 1 On ^

tiplier ces exemples. P- Un pourrait aisement mul-

MÉLANÉMIE : ACCIDENTS CÉRÉBIIAUX

n’onl pas existé ; elle n’est pas toujours proportionnée à l’intensité des symptômes ; comment comprendre enfin qu’une lésion permanente puisse occasionner des désordres qui reparaissent et s’effacent tour à tour, suivant un type parfois très régulier? Mais ces réserves étant faites, il n’est pas impossible d’admettre que l’obstruction des vaisseaux capillaires du cerveau ou des méninges par les corpuscules de pigment puisse avoir, lorsqu’elle existe à un haut degré, une certaine part dans la production de quelques accidents des fièvres comateuses. L’obstacle qu’une pareille lésion apporte au cours du sang prédispose évidemment à la formation des foyers d’apoplexie capillaire, des ramollissements cérébraux, des hémorragies méningées que l’on rencontre assez fréquemment sur les cadavres des individus qui ont succombé à la suite de ce genre de fièvre L D’un autre côté, l’existence de ces apoplexies capillaires, de ces hémorragies méningées, n’est-elle pas, dans quelques cas au moins, la cause qui fait que certaines fièvres soporeuses résistent parfois dès l’origine à l’emploi le plus méthodique de la médication quinique, et marchent fatalement, invinciblement vers une terminaison funeste ? S’il en est ainsi, et nous sommes disposés (à le croire, on comprend qu il serait important de pouvoir distinguer, à certains caractères cliniques, les cas de cette espèce. L’examen microscopique du sang, pendant la vie, rendrait, sans doute, ici quelques ser\ices ; peut-être pourrait-on, d’après le nombre et le volume des corpuscules pigmentaires qui circulent avec ce liquide, arriver à préjuger assez exactement l’état des viscères en général, et en particulier celui de l’encéphale.

Quelquefois l’affection cérébrale se montre, comme il a été dit, indépendante des accès de fièvre intermittente ; elle peut

I Voir à ce sujet : Jacquot, Mémoire sur les fièvres comateuses, etc., obs. III, p. 15. 1849, et Gazette médicale] Ilaspel, Maladies de l'Algérie, obs I^, 4, p. 265, 270. Taris, 1850.

MÉLANÉMIE : ACCIDENTS CÉRÉBRAUX

alors éclater à l’improviste et avec une intensité telle, qu’elle aboutit rapidement à une terminaison funeste ; elle survient dans les cas môme où les individus se sont soustraits, par un changement de lieu, à l’action délétère du miasme paludéen; on n’y observe pas ces prodromes qui, dans la grande majorité des cas, signalent la venue des accès pernicieux même les plus foudroyants ; en d’autres termes, elle n’est pas précédée de ces accès bénins, en apparence, mais où prédomine cependant quelque symptôme empreint de malignité etdontTorti disait, dans son beau langage, que c’estle petit d’un tigre, farouche déjà, bien qu’à peine né A la céphalalgie, à la somnolence, succède rapidement un coma profond, et le malade succombe de un à six jours après le début des premiers accidents, ou bien il tombe comme frappé d’apoplexie, et la mort est presque subite. A l’autopsie, on trouve les vaisseaux capillaires de la substance grise du cerveau distendus par une quantité souvent considérable de corpuscules pigmentaires ; l’encéphale est parfois en outre parsemé de nombreux foyers d’apoplexie capillaire ; il peut se faire, enfin, que l’hémorragie méningée soit venue s’ajouter à ces lésions diverses. Planer a rapporté plusieurs faits de cette espèce, recueillis dans le grand hôpital de Vienne. Il est difficile, ce nous semble, d’y méconnaître l’influence puissante, sinon exclusive, qu’ont eue les altérations pigmentaires sur la production des phénomènes cérébraux. Malheureusement, les observations relatives à cet ordre de faits sont peu nombreuses, et elles manquent, pour la plupart, de la précision qu’on exige, avec raison, aujourd’hui: c’est donc là un sujet qui réclame de nouvelles recherches. Si l’on venait à établir, par des observations suffisantes, l’existence d’affections cérébrales subordonnées à la mélanémie et survenant inopinément chez les individus qui ont subi autrefois l’intoxication palustre, il faudrait mettre ces affections en parallèle avec

' Torti. — Therapeulice speciaiis, p. 128. Venise, 1743.

MIÎLANÉMIE : TttOUBLR-; INTELLECTUEI.S

celles qui paraissent dépendre d’une sorte d’apoplexie séreuse et sur lesquelles MM. Jacquot, Calleloup et Ilaspel ont appelé l’attention dans ces derniers temps car elles ont une même physionomie et elles se montrent dans des circonstances analogues. 11 faudrait aussi, pour le diagnostic, tenir compte des cas où les troubles cérébraux qui surviennent dans le cours de la cachexie paludéenne sembleraient liés à une altération des reins qui aurait été révélée par une albuminurie plus ou moins prononcée.

Des troubles cérébraux d’un autre genre ont encore été rattachés à la mélanémie. Sydenham a parlé, dans plusieurs endroits de ses œuvres -, d’une sorte d’aliénation mentale qui surviendrait à la suite des fièvres intermittentes prolongées; cette observation de l’illustre médecin anglais n’a pas été, que nous sachions, confirmée par les auteurs subséquents. Le docteur Frerichs a rencontré deux cas où des troubles intellectuels durables se sont développés consécutivement à la fièvre intermittente. Un de ces cas est relatif à une dame âgée de quarante ans et qui avait éprouvé une fièvre quotidienne soporeuse ; elle était tombée, à la suite de cette fièvre, dans une sorte de démence qui, deux mois après la cessation des accès, était encore en voie de progression. Dans l’autre cas, il s’agit d’une petite fille de neuf ans, jouissant autrefois d’une intelligence bien développée, mais qui devint com[)lètement idiote après avoir éprouvé une fièvre tierce de forme céphalique. Les troubles cérébraux dépendraient-ils, ici, ainsi que l’auteur paraît disposé à l’admettre, d’une atrophie de la substance corticale du cerveau consécutive à l’oblitération des vaisseaux ca-

' Jacquol, loc, cit., 1849. — Ilaspel, /oc. c//., p. 213.

* En parliciilier dans ce passage : •< EsL el alla nianiæ species febrcs in- » Lermittenles diuturnories excipiens, in slnlLiliam tandem degenerans, pro- » ducta quidem a debililate et vapidilate sanguinis a diulina fermentalione.» p. S13. Voy. aussi p. 49 et p. 60. Opéra omnia, t. I. Genevœ, iTôl.

MÉLA^ÉMlli: ET ALBL’MlNL’HlE

pillaires parles corspnscules de piginenL? Ces deux fails ont élé recueillis par le docteur Frerichs, pendant une excursion qu’il fil en Pologne, dans une contrée où régnaient alors des fièvres intermittentes graves ; ils ne sontpas présentés avec des détails suffisants pour que nous puissions entrer dans les discussions qu’ils soulèvent. Nous nous contenterons de les avoir indiqués.

V albuminurie ^ liée à la fièvre intermittente, est quelquefois passagère : elle augmente pendant les accès, diminue ou disparaît complètement, lors des in termissions, et cesse d’exister au moment même où la fièvre est guérie ou peu de temps après la guérison. Les modifications que peut avoir subies le parenchyme rénal, en pareil cas, sont nécessairement légères et fugaces ; mais, d’autres fois, l’albuminurie persiste longtemps après la cessation des accès et revêt décidément la forme chronique L Alors, d’après les observations de Frerichs et de Griesinger, on rencontre souvent dans les urines, outre une quantité d’albumine plus ou moins considérable, des cylindres fibrineux microscopiques analogues à ceux qui ont été considérés, dans ces derniers temps, comme constituant un des caractères de la maladie de Briglit ; seulement, dans les cas qui nous occupent, les cylindres contiennent quelquefois, dans leur épaisseur, des granulations et des corpuscules pigmentaires semblables à ceux qui existent dans le sang.

L’altération pigmentaire de la substance corticale des reins peut elle être rangée parmi les causes organiques de cette albuminurie persistante qui succède aux fièvres d’accès? Planer et Frerichs ont recueilli un certain nombre de faits qui

' Voyez sur ce suicl:'Scrcl,Arc/nves générales de inédecme, àéccmbvù 1847. — Defer, HiiUetin de la Société de biotoijie, t. I, 1849, p. 143. — Abeille, Ciazeile médicale, 24 septembre 1833. — Frerichs, loc. cit., p. 336. — llauscliUa, Comfiend. der speciell, Palli., 1 Thcil., 1833, p. 139. — Griesinger, toc. cit., p. 23.

Page 1