CRISTAUX PARTICULIERS DU SANG
Ils sont insolubles dans l’alcool froid ou bouillant (on les a retrouvés après un séjour du sang dans l’alcool pendant quinze jours), et pareillennent insolubles dans l’éther sulfurique, dans le chloroforme, dans la glycérine, dans les solutions aqueuses ou alcooliques d’iode.
Ils sont solubles dans les acides acétique, tartrique, lactique, suHurique, chlorhydrique; ils se dissolvent rapidement et sans qu’il se produise la moindre bulle de gaz.
Ils sont solubles dans la potasse, la soude et l’ammoniaque.
L acide chromique ne les dissout pas; l’acide azotique concentré ou étendu d eau ne les dissout pas non plus. Ce dernier fait nous a été indiqué par M. le docteur Vidal, qui a examiné aussi ce sang. INous 1 avons vérifié immédiatement. Nous avons vu que cette résistance aux acides chromique et azotique est considérable. Les cristaux se retrouvent encore dans du sang mêlé à de l’acide azotique et laissé en contact avec cet acide pendant plus de quinze jours. Les cristaux sont toutefois modifiés d’une façon certaine par ces acides; ils deviennent immédiatement et complètement insolubles, soit par l’acide acétique, soit par la soude, la potasse ou l’ammoniaque ces derniers réactifs leur donnent une teinte jaunâtre. Ceux qui ont subi l’action de l’acide azotique sont ramollis; les arêtes semblent devenir mousses, elles sont moins droites, et les sommets plus ou moins infléchis, suivant des lignes courbes, témoignent de la diminution de consistance des cristaux [fig. 41, d). L’acide azotique bouillant détruit le sang et les cristaux qui y sont contenus.
Les cristaux sont également nombreux dans le sang des divers points dans lesquels nous l’avons examiné.
Six semaines après la nécropsie, le sang est devenu liquide, brunâtre; on n’y reconnaît plus, comme éléments distincts, que des globules blancs, une quantité considérable de concrétions de petite dimension, brunâtres, jaunâtres, formées probablement aux dépens de la matière colorante du sang, et enfin des cristaux.
Les cristaux qui ont subi l’action de l’alcool froid se dissolvent <Ians acide acétique et dans la soude; mais ils deviennent insolublp» ? ces réactifs lorsqu’ils ont été dans l’alcool bouillant. dans
LKüCOCYTllÉMIIi: : LÉSIONS DU FOIE, ETC.
Parmi les globules blancs, les uns sont demeurés transparents, incolores, ou a peu près, tandis que les autres, très granuleux, sont colorés plus ou moins fortement en jaune brun. Les cristaux sont toujours très nombreux, une centaine, au moins, dans chaque préparation, et ils ne sont pas altérés. Outre les cristaux octaédriques, il y a quelques gros cristaux de formes peu régulières, probablement constitués par du carbonate de chaux.
Foie. — Dès le jour de l’autopsie, nous avons vu des cristaux octaédriques dans le foie, et nous les avons montrés ce jour-là môme à la Société de biologie. Les cellules hépatiques étaient ramollies et se brisaient facilement: elles contenaient des globules graisseux en plus grand nombre que dans l’état normal; elles renfermaient en outre une quantité considérable de matière finement granuleuse, amorphe, pareille à celle que nous avons constatée dans le sang. Cette matière, qui se voyait aussiafélat libre, dans le liquide ambiant, peut être par suite de la rupture des cellules, donnait aux préparations du foie une certaine analogie avec celles d'un foie cireux.
Rate. — On y observait beaucoup moins de cristaux que dans le foie. Il y avait un très grand nombre d’éléments fusiformes, et l’on y trouvait la môme matière granuleuse que dans le foie. Nombreux grains blancs, visibles à l’œil nu, et ayant même un certain volume (corpuscules de Malpighi?), adhérents au reste du tissu. Très nombreux éléments microscopiques analogues aux globules blancs du sang.
//ems. — Tissu très mou, tubuli bien conservés, épithélium non graisseux, mais peu transparent, à cause de la matière granuleuse qui remplit les cellules, et qui paraît aussi très abondante dans la cavité des tubuli. On n’a point rencontré de cristaux dans les reins, le jour de l’autopsie.
La nécropsie dont nous venons d’exposer les résultats présente deux particularités principales qui nous paraissent avoir un certain intérêt : l’une est relative à l’état des globules rou-
LEUCOCYTOÉMIE : GLOBULES ROUGES
ges, et l’autre à la présence dans le sang de cristaux nombreux et formés, selon toute apparence, d’une matière particulière et non encore déterminée.
Les globules rouges, comme on l’a vu, étaient loin d’avoir tous les dimensions normales. Un grand nombre (un bon tiers) d’entre eux étaient très petits. Cette circonstance doit être prise en considération. Bien que, dans l’élat physiologique, on observe des variétés fréquentes dans la largeur des globules, cependant le nombre des globules d’un diamètre inférieur au diamètre normal est assez restreint. Quelle conséquence pourrait avoir cette réduction du volume des globules rouges? Il n’est guère possible de s’en faire une idée exacte, car l’état du sang dans la leucémie, l’abondance des globules blancs, la diminution du nombre et de la dimension des globules rouges, les modifications chimiques qu’a dû subir le liquide nutritif, constituent une viciation complexe dont les effets sont nécessairement complexes aussi, et au milieu desquels il est difficile de fixer le rôle qu’a pu jouer chaque altération particulière. Nous nous contenterons donc de faire remarquer que la réduction du volume des globules rouges, alors que les dimensions des globules blancs sont généralement accrues, s’accorde peu avec l'hypothèse qui voudrait faire provenir les premiers des seconds.
Les cristaux que nous avons trouvés dans le sang nous paraissent formés par une substance organique. Les réactions que nous avons indiquées n’appartiennent pas aux substances minérales cristallisables qu’on pourrait rencontrer dans le sang. Nous avons consulté un assez grand nombre de figures publiées par divers auteurs, et relatives aux cristaux du sang, et nous n’y avons pas rencontré des formes semblables à celles des cristaux que nous avons observés. Un seul cristal au milieu d’une des figures de Funke {Atlas der physiolog. Chemie, t. IX, fig. 5, Leipsick, 1858) présente une certaine analogie avec les
358 LEUCOCYTIIÉMIE : CmSTAUX l'AR'J'ICULII'US
nôtres, et encore ce n’est qu’une analogie assez vague. La matière organique qui constitue ces cristaux semble donc n’avoir pas encore été signalée dans le sang, du moins en dehors des conditions dans lesquelles nous les avons constatés. Cette restriction est tout à fait nécessaire, car nous n’hésitons pas à rapporter à cette môme substance, et à rapprocher, par conséquent, des cristaux du sang de notre leucémique, ceux qui ont été vus dans le sang d’un autre sujet mort de la môme maladie par l’un de nous et par M. Ch. Robin {Société de biologie, Comptes rendus, 1853. Observation de leucôcythémie, par MM. Charcot et Robin, p. 45) L « On rencontrait dans le sang du ventri- » cule droit, môlés aux globules blancs, une grande quantité » de cristaux losangiques fort réguliers, légèrement colorés » en rouge jaunâtre. Ces mômes cristaux étaient extrêmement » abondants dans le tissu de la rate, où ils formaient des amas » considérables, bien que visibles seulement au microscope. » [Loc. cit., p. 49.) 11 n’est pas douteux que ces cristaux losangiques soient les mêmes que les cristaux octaédriques que nous avons décrits. Nous avons, en effet, cru aussi que ces derniers cristaux étaient losangiques, illusion bientôt dissipée par un examen plus attentif.
Ainsi ces cristaux ont été trouvés dans deux cas de leucocythémie, et cette circonstance leur donne une importance plus grande que s’il s’agissait d’une observation isolée, exceptionnelle. On peut supposer qu’on les aurait rencontrés dans un plus grand nombre de cas si l’examen microscopique du sang et des viscères avait été fait plusieurs heures après la nécropsie, et, à plus forte raison, au bout de vingt-quatre heures. La substance qui forme ces cristaux est, en effet, en dissolution ilans le sang, et elle paraît demander un temps assez long pour passer à l’état de cristaux.
Il est clair que si ces cristaux sont rencontrés dorénavant
< Celle observation a été reproduite ii la page 315 de ce volume.
LEUCOCYTUÉMIIÎ : CRISTAUX PARTICULIERS
dans tous les cas de leucocylhémie, ils devront prendre place aux premiers rangs parmi les altérations caractéristiques de cette maladie, car ils seront l’indice inconnu jusqu’ici, et le plus certain, de l’altération chimique des humeurs.
Dans l’observation citée plus haut (Charcot et Robin), les cristaux étaient surtout en grande abondance dans la rate; dans l’observation actuelle, c’est le foie qui en a offert le plus grand nombre; on ne peut donc pas, dès à présent, indiquer un de ces viscères comme le foyer de formation de la substance organique qui constitue ces cristaux. Quoi qu’il en soit, le nombre de ces cristaux dans le sang et dans les viscères indique que cette substance était en très notable quantité dans l’économie entière des sujets chez lesquels on en a constaté la présence.
Mais ces cristaux devront-ils être considérés comme propres exclusivement au sang des sujets leucémiques? L’un de nous* a eu l’occasion d’observer, en 1856, des cristaux probablement semblables dans des concrétions fibrineuses expectorées dans un cas de catarrhe sec, avec emphysème, par un sujet de vingt ans. La figure 42 représente une partie d’une de ces concrétions, avec les cristaux qui y sont emprisonnés. Leur solubilité dans l’acide acétique, sans dégagement de bulles de gaz (on n’a pas essayé d’autres réactions), et surtout leurs formes, permettent de croire qu’ils étaient très analogues, sinon semblables, à ceux que nous venons de décrire -.
*M. Charcot. — Ces cristaux sont généralement désignés en Allemagne sous le nom de CbarcoVsche kristalle. (Voir A. Villaret, Handworterbuck der gesammten Medizine, 1 band 18^8).
' Extrait de la Gazette hebdomadaire, 1860, p, 755.
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