‹ Œuvres complètes de J.M. Charcot [electronic resource] (volume 3)Chapitre 35 sur 101 · FIÈVRE JAUNE : ANATOMIE PATHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

FIÈVRE JAUNE : ANATOMIE PATHOLOGIQUE

NÉCROSCOPIE.

À. Etat anémique du foie avec coloration faune. — C’est là une altération toute spéciale du foie qu’on rencontre, le plus souvent au moins, chez les individus qui ont succombé à la fièvre jaune, et qui a été considérée par M. Louis, d’après des observations recueillies lors de l’épidémie de Gibraltar de 1 828, comme devant constituer le caractère anatomique de cette maladie. L’organe a conservé son volume normal; sa cohésion est généralement augmentée, et il y a habituellement une sécheresse, une aridité marquée de son tissu. Il présente, et c’est là le point important, une coloration jaune très particulière : tantôt c’est une teinte beurre frais, paille, café au lait faible; tantôt une teinte gomme-gutte, jaune rhubarbe ou couleur de moutarde; tantôt enfin une couleur orange et pistache. Cette coloration pathologique est quelquefois homogène et uniformément répandue sur toute l’étendue du foie; d’autres fois elle existe par places seulement, et la surface de section paraît alors comme marbrée ou semée de taches jaunes, gomme-gutte, oranges ou rouges. Les tons les plus clairs paraissent correspondre aux degrés les plus avancés de l’altération. La décoloration est jointe à une anémie du tissu hépatique le plus souvent très prononcée, et d’autant plus remarquable, que les autres organes renferment en général plus de sang que dans l’état ordinaire. — L’altération du foie qui vient d’être décrite était des plus tranchées, dans les cas où la mort était survenue après trois jours et quelques heures de la maladie seulement; ce qui suppose qu’elle avait commencé à exister ou dès le début, ou à une époque extrêmement rapprochée du début (Louis); M. Dulroulau (Epidémie de fièvre faune à la Martinique, de février 1839 à juillet 1841, disserl. inaug., n" 32. Paris, 1842) dit ne l’avoir pas vu manquer une

maladies infectieuses

seule lois dans plus de cent autopsies. M. le docteur Catel (Bullelm de l'Académie royale de médecine , \ 8 i-2, p. \ 0G(J) l’a également rencontrée sur cent cinquante sujets morts à la suite de la fièvre jaune qui a régné en 1838.11 paraît certain, toutefois, qu’elle peut faire défaut et qu’elle est assez souvent remplacée par un état de congestion plus ou moins prononcée. On ignore d ailleurs, aujourd’hui encore, dans quelle relation elle est avec l’ictère de la fièvre jaune; si, par exemple, elle existe constamment, au moins à un certain degré, dans tous les cas où il y a eu jaunisse, ou si, au contraire, elle manque toujours dans les cas où celle-ci ne s’est pas présentée. Quelle est la nature de cette lésion du foie? Est-ce une altération analogue ou identique à celle qu’on rencontre fréquemment dans le même organe, ainsi que nous le dirons ailleurs, chez les individus qui succombent à l’ictère grave de nos climats? Est-elle, comme celle-ci, caractérisée par l’infiltration graisseuse et la destruction plus ou moins complète des cellules du parenchyme hépatique? C’est ce qu’on ne saurait décider actuellement, en raison du petit nombre d’observations microscopiques qui ont été faites pour élucider celle intéressante question (La Roche, loc. cit ., t. I) '. — Les voies biliaires ne présentent pas d’altérations constantes. La vésicule du fiel est tantôt pleine d’une bile épaisse et visqueuse, rouge ou noire; tantôt à peu près vide. Quelquefois on y trouve des caillots sanguins ou du sang mêlé à la bile (Louis).

1. Lors de i’epidémie de fièvre jaune qui a sévi à Philadelphie, en 1S53 et 18o4, le foie des individus qui ont succombé a été fréquemment (une vingtaine de fois) soumis à l’examen microscopique. Dans tous ces cas, sans exception, on a trouvé les caractères de l’état anatomique qu’on a proposé de désigner sous le nom de dégênêration graisseuse aiguë du foie. Les cellules sécrétantes, pâles et comme flétries, avaient perdu la netteté de leuis contours; leurs noyaux avaient disparu ; elles renfermaient une quantité plus ou moins considérable de granulations ou même de globules graisseux. On trouvait, en outre, en grande abondance, des globules de graisse flottant librement dans l’intervalle des cellules. (Hache, A tuerie. Journal, etc., p. 121, t. XXVIII, 1834; La Roche, id., t. XXX, 1855.)

fièvre jaune : anatomie pathologique

B. Coloration jaune des téguments. — Ecchymoses. — ■j.. On trouve sur la plupart des sujets une coloration jaune plus ou moins foncée de la peau, du tissu cellulaire sous-cutané, de la sérosité qui s’épanche dans les cavités viscérales. Cette coloration est-elle, comme dans l’ictère vrai, le résultat de la suffusion de la bile, ou plus proprement, de sa matière colorante? On ne saurait douter qu’il en soit ainsi, au moins très fréquemment; on a constaté, en effet, à l’aide des réactifs, l’existence du principe coloré de la bile dans le sang, dans l’urine et dans la sérosité des vésicatoires (La Loche). C’est, très vraisemblablement, surtout dans les cas où la teinte jaune est franche et uniformément répandue sur la peau, ainsi que sur les conjonctives, qu’elle peut être considérée comme l’expression d’un ictère par cholémie.

rô. Mais lorsque la coloration anormale du tégument externe est disposée par plaques, par bandes et que les conjonctives n’en sont pas primitivement atteintes, ainsi que cela se voit quelquefois ; lorsqu’elle occupe les parties du corps les plus déclives, lorsque ce n’est plus la teinte jaune qui domine, mais plutôt une couleur brun-sombre, olive, acajou foncé, bronzée, ou encore violette, ce n’est plus, sans doute, la suffusion de la matière colorante de la bile qu’il convient d’invoquer, au moins d’une manière exclusive, pour se rendre compte des faits, mais bien plutôt soit une stase sanguine résultant de l’atonie, de la paralysie des capillaires, soit encore un véritable épanchement du sang, en dehors des vaisseaux. (Desmoulins, Sur l'état anatomique de la y eau dans la fièvre jaune, in Journal compl. du Dict. des sc. médic., t. XII, p. 15, 1822.) On comprend, d’ailleurs, que l’ictère par cholémie puisse se trouver combiné chez un même sujet à la coloration morbide que produit la stase sanguine ou l’ecchymose plus ou moins généralisée.

Y- On trouve des épanchements du sang sur la nalure desquels il ne peut, cette fois, exister le moindre doute, dans le tissu même de la peau, sous les conjonctives, dans le tissu cellulaire sous-cutané, dans les gaînes des muscles, dans 1 épaisseur des membranes muqueuses les plus diverses, dans le tissu cellulaire péri-néphrélique, dans le tissu même des organes, dans les poumons, le foie, les reins, par exemple.

C. Matière contenue dans l'estomac et l'intestin. — Altérations de la membrane muqueuse gastro-intestinale. La

membiane muqueuse gastro-intestinale ne présente pas d autres altérations que celles qui se rencontrent dans les sujets qui ont eu des hêmatémèses ou des entéro-hémorragies sous l’influence d’une cause quelconque ; c’est-à-dire qu’on y trouve des injections arborescentes, des épanchements sanguins sous-muqueux, des imbibilions sanguines, mais d’ailleurs pas de traces de phlogose. L'estomac et l’intestin renferment quelquefois, soit du sang presque pur, soit encore du sang qui a subi divers degrés d’altération, mais cependant paifaitement reconnaissable. Le plus habituellement, on y trouve une certaine quantité d une matière tout à fait semblable à celle qui a été rendue par les vomissements et les selles dans les derniers temps de la vie. On ne possède malheureusement aucune analyse chimique récente, aucune étude microscopique qui permette de décider positivement quelle est la nature de cette matière. Mais, suivant toutes probabilités, ce n’est encore laque du sang profondément altéré, et l’on partagera difficilement l’opinion de quelques auteurs qui attribuent la matière mélanique de la lièvre jaune, en suivant 1 expression de Bally, le mélanhème à la présence d une grande quantité de bile mêlée aux liquides de l’estomac.

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D. Etat du sang. — Le sang qu’on tire pendant la vie, chez les individus aüeints de fièvre jaune, lors des premières périodes, présente quelquefois un caillot aussi nettement séparé que dans les cas de pneumonie (La Roche). Mais cela est rare ; le plus souvent il est mou, diffluent, de couleur écarlate. — A une époque avancée de la maladie, il présente toujours une teinte sombre, ou même noirâtre; il est comme dissous ou ne se coagule pas ou se coagule très lentement. — Le sérum offre souvent une teinte jaune très marquée, dans les cas où l’ictère ne s’est pas encore manifesté ; traité par l’acide nitrique, il donne alors lieu à un précipité d’albumine coloré en bleu verdâtre (Dutroulau). — Le sang des cadavres est généralement fluide et noirâtre ; il teint en rouge foncé la paroi interne des veines caves, celle de l’artère pulmonaire et des gros troncs artériels. — Les. recherches d’hématologie positive ont donné jusqu’ici des résultats trop peu concluants, pour que nous puissions les mentionner ici.

E. Altérations anatomiques diverses. — La rate ne présente le plus souvent aucune altération notable. — Les reins sont gorgés de sang, tantôt la vessie est pleine d’urine, tantôt au contraire elle est parfaitement vide. Sa membrane muqueuse est fréquemment parsemée d’ecchymoses. — A part les suffusions sanguines, les ecchymoses qu’on rencontre quelquefois dans le tissu cellulaire sous-arachnoïdien, il n’y a pas dans la fièvre jaune d’altérations du sijstème cérébro-spinal qui méritent d’être notées. — Le tissu du cœur est quelquefois pâle, flasque et cédant au plus léger effort ; d’autres fois il est résistant, ferme comme dans l’état normal. — Les cadavres des individus qui ont succombé rapidement à la fièvre jaune sont quelquefois pris peu de temps après la mort de mouvements convulsifs plus ou moins étendus ; ceci rappelle ce qu’on observe assez fréquemment sur les sujets morts à la

1A- MALADIES INFECTIEUSES

suile du cloléra asiatique. (IL Brandi, Des 'phénomènes de contraction musculaire observés chez les individus qui ont succombé a la suite du choléra ou de la fièvre jaune, Th. Paris, 1855.)

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